Chapitre 949
[N. D. T. : Ce chapitre bonus est offert grâce à Kollum. C’est vraiment la meilleure.]
——
Le sommet de la montagne s’effondra par pans entiers, certains plus grands que des maisons.
« Merde ! »
Le Dieu de la Guerre s’arracha au creux laissé par l’impact. Un rocher heurta son bouclier levé et éclata, lui couvrant le visage de gravats.
Il se glissa sous le suivant, bondit loin d’une corniche qui s’écroulait et émergea de l’avalanche.
Mais une lumière cramoisie était déjà à ses côtés.
Simon lui frappa la cuirasse de la paume.
Ses six ailes battirent.
BANG !
Le dieu s’écrasa contre le flanc brisé de la montagne, et Simon le traversa de part en part. Les décombres filèrent autour d’eux jusqu’à ce que la lumière du jour apparaisse de l’autre côté.
La Lame du Chaos disparut dans le cœur de Simon.
Son poing droit frappa le visage du dieu.
BANG !
Le sang éclaboussa la poussière.
Simon arma son bras pour frapper de nouveau.
La fureur déforma le visage ensanglanté du Dieu de la Guerre, qui ouvrit la bouche.
Rugissement du Dieu de la Guerre !
ROOOOOOOOOOOOAAAAAARRRR !
Le son le frappa avant qu’il ait pu se préparer.
La poussière s’aplatit en anneaux qui s’élargissaient. Le reste de la paroi rocheuse éclata vers l’extérieur, et l’air percuta la poitrine de Simon avec une telle force qu’il fut projeté au loin.
Sa vision vacilla.
Pendant un instant, il ne sut plus distinguer le haut du bas. Du sang lui coulait des oreilles, et quelque chose de sauvage dans le rugissement lui ordonnait de fuir.
Sa fierté résista à cette terreur.
Mais elle ne put empêcher le son de malmener son corps.
Une créature plus faible, prise d’aussi près, serait morte avant même de toucher le sol.
Simon tournoya dans les airs. Le reste de sa chemise se déchira, et ses ailes se replièrent de façon inégale autour de lui.
Le dieu profita de l’ouverture.
Une lueur gris fer fila dans la vallée.
Simon força ses ailes à s’ouvrir.
Les montagnes basculèrent devant ses yeux, puis se stabilisèrent. La Régénération impie répara les dégâts à l’intérieur de ses oreilles, et le bourdonnement commença à s’estomper.
Il cracha du sang.
« Ça, c’est nouveau », dit-il avec un sourire.
Puis ses évents s’ouvrirent.
Le vent le propulsa en avant. Des éclairs cramoisis jaillirent de ses jambes jusqu’à ses ailes, et le tonnerre gronda à chaque brusque accélération.
Le dieu regarda derrière lui.
Il avait pris de l’avance, mais celle-ci fondait déjà.
Son corps blessé ne pouvait rivaliser avec l’accélération que lui conféraient ces six ailes.
Simon franchit les derniers mètres qui les séparaient et tendit la main vers lui.
———
La cloche d’alarme du village de Miresti n’avait pas cessé de sonner.
« Un démon arrive ! »
« Laissez les charrettes ! COUREZ ! »
Des familles encombraient la route étroite. Des mères serraient leurs enfants contre leur poitrine. Des pères tiraient les plus grands à travers les brèches entre des chevaux affolés et des ballots renversés.
Un homme tomba près du puits.
Les gens l’enjambèrent, puis lui marchèrent dessus.
Son bras se tendit entre leurs jambes, jusqu’à ce qu’une roue lui roule sur la poitrine.
Près des limites du village, une femme se tenait sur le seuil de sa porte ouverte, les bras autour de son fils.
Il avait quinze ans et faisait presque sa taille.
Elle le serrait plus fort chaque fois qu’une explosion retentissait au-delà des collines.
À l’intérieur, son père était agenouillé devant un vieux coffre en bois.
Le loquet coinça.
Il le frappa de la paume, jura entre ses dents et força le couvercle à s’ouvrir.
« Tiens. »
Il déposa un poignard dans la main tremblante de sa femme.
Puis il sortit une épée.
Son fourreau de cuir était éraflé. Le garçon avait vu son père huiler la lame maintes fois, mais on ne l’avait jamais laissé l’emporter dehors.
Cette fois, on la lui mit entre les mains.
« Qu’est-ce qui se passe, papa ? »
Sa voix était calme.
Il sentait sa mère trembler. Il voyait les gens courir devant la fenêtre.
Mais ses doigts à lui ne tremblaient pas. Son regard suivait les gestes de son père sans crainte.
« Une faille s’est ouverte pas très loin d’ici », répondit son père. Il sortit une bourse de pièces du coffre et l’attacha à sa ceinture. « On croyait que le Front carpathique empêcherait les démons d’avancer sur la Terre. »
« Ils n’y sont pas arrivés ? »
« Je ne sais pas. »
La réponse claqua, trop sèche.
Son père marqua une pause, puis baissa la voix.
« Le village de Brezan a averti celui de Soweli. Celui de Soweli a ensuite prévenu celui de Velin. D’après leurs messages, de puissants démons venaient par ici. »
Un autre fracas retentit.
« Maintenant, aucun ne répond. Nos éclaireurs ont vu les dégâts. On ne peut plus rester à Miresti. »
Il serra l’épaule de son fils, une épée à la main.
« Garde cette épée. Reste entre nous. »
Sa femme acquiesça sans un mot.
Ils se dirigèrent vers la porte.
Le père du garçon sortit le premier.
Puis il s’arrêta.
Deux silhouettes dégringolaient du ciel au-dessus du village.
L’une avait des ailes.
L’autre était prise sous elle.
Sa mère les vit.
Elle resserra les bras autour de son fils.
Son père se retourna et tendit les bras vers eux.
« À TERRE ! »
BOOOOOOOOOOM !
La place du village s’affaissa.
Un mur de terre brisée déferla dans les rues, emportant charrettes, portes et poutres de toit sur son passage. Les maisons s’écroulèrent avant que leurs habitants aient pu atteindre les fenêtres.
Le clocher se brisa à sa base.
Sa dernière note s’éteignit sous les gravats qui s’abattaient.
Sur le seuil, le garçon sentit sa mère plaquer sa tête contre sa poitrine.
Le poids de son père s’abattit sur eux.
Puis le mur s’écroula.
———
Ouvrir les yeux lui fit mal.
La poussière lui piquait les paupières. Quelque chose de lourd pesait sur lui, et chaque respiration lui râpait la gorge.
« Maman ? »
Sa voix lui parut lointaine.
Il remua sous le poids.
Son bras entourait toujours ses épaules.
Pendant un instant, il crut qu’elle le retenait pour le protéger jusqu’à ce que le danger passe.
Puis il vit son visage.
Ses yeux étaient ouverts.
Un mince filet de sang coulait de ses cheveux jusque dans la poussière, sous sa joue.
« Maman. Il faut partir. »
Elle ne cligna pas des yeux.
Il essaya de lui soulever le bras.
Il retomba contre lui, inerte.
Le garçon s’immobilisa.
Son regard passa au-delà d’elle.
Son père était étendu en travers de l’entrée écroulée, un bras tendu au-dessus d’eux. Une poutre brisée lui écrasait le dos, et sa poitrine avait été broyée sous les décombres.
La bourse à sa ceinture s’était déchirée.
Des pièces jonchaient les éclats de bois près de sa main.
Le garçon fixa les doigts qui lui avaient serré l’épaule.
« Papa ? »
Rien.
Ses yeux s’écarquillèrent.
Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun cri ne sortit.
Un peu plus tôt, son père s’était énervé contre un loquet récalcitrant.
Sa mère le serrait trop fort.
Ils ne pouvaient pas simplement cesser de bouger et de lui répondre.
« Maman ? »
Il attendit.
« Papa ? »
Il attendit plus longtemps.
Mais la seule réponse vint de quelque part, au-delà de leur maison en ruines.
Une femme appelait au secours.
Une autre voix ne cessait de demander à quelqu’un de se réveiller.
Le garçon tourna la tête.
Miresti avait disparu. Le paisible village qu’il connaissait n’existait plus.
La boulangerie n’était plus qu’un tas de briques. La ruelle où il faisait la course avec ses amis s’achevait dans un cratère. Une roue de charrette tournait lentement au-dessus du corps coincé dessous.
La plupart des habitants du village ne se relèveraient jamais.
Ceux qui bougeaient encore rampaient parmi les décombres, certains en sang, d’autres traînant des membres qui ne les porteraient plus.
Il ne retrouvait pas le puits.
Il ne retrouvait pas le clocher.
Puis un mouvement, dans le cratère, attira son attention.
Un démon se tenait au-dessus d’un homme à terre.
Le premier démon qu’il eût jamais vu.
Six ailes se déployaient dans le dos d’un corps à la peau noire. Des rayures ivoire traversaient sa poitrine et ses épaules découvertes, et quatre cornes pâles émergeaient de ses longs cheveux blancs.
L’homme sous lui avait les cheveux roux.
Son armure cabossée brillait d’un éclat gris fer.
Le garçon ne comprenait pas la pression qui émanait de l’un comme de l’autre. Ses pensées s’enlisèrent sous son poids et, pendant plusieurs secondes, il oublia qu’il devait respirer.
Sa main bougea.
Le fourreau de l’épée avait éclaté sous les décombres. Le bout de ses doigts effleura le tranchant à nu.
La légère douleur lui donna un repère familier et le ramena à la réalité.
Il baissa les yeux.
L’épée que son père lui avait donnée.
Garde cette épée. Reste entre nous.
Le garçon prit une inspiration timide en se rappelant les mots de son père.
Puis une autre.
Il parvint de nouveau à réfléchir.
Ses doigts se refermèrent sur la poignée.
———
Le Dieu de la Guerre leva vers Simon un regard où la haine brûlait à travers le sang qui lui couvrait le visage.
Simon se tenait au-dessus de lui, un pied planté près de ses côtes.
Son sourire s’élargit.
Puis il frappa de nouveau le Dieu de la Guerre.
BAM !
La tête du dieu heurta les pavés brisés. Du sang coula entre ses dents.
Simon ouvrit la main droite, et la Lame du Chaos apparut.
Les pupilles du dieu se contractèrent.
Une lumière gris fer jaillit près de son épaule.
Une large hache s’éleva en direction de la taille de Simon.
Simon la bloqua avec la lame noire.
Mais une lance courte surgit sous la hache, le forçant à pivoter et à battre des ailes pour reculer avant qu’elle ne lui transperce le ventre.
Le dieu roula sur le côté et se releva.
Son premier pas le porta vers le vide.
D’autres armes se formèrent derrière lui, disposées à la hâte pour tenir Simon à distance.
Mais une épée passa trop haut et la pointe d’une lance vacilla.
Simon se faufila entre elles.
Leur puissance était dérisoire face aux attaques qui l’avaient accueilli à la faille.
Le dieu s’en rendit compte trop tard.
Le vent s’enroula autour des jambes de Simon.
Il franchit la distance qui les séparait.
La Lame du Chaos se dirigea vers le cou du dieu.
Les yeux du Dieu de la Guerre s’écarquillèrent.
Des flammes noires jaillirent le long du tranchant cramoisi.
Pendant un instant suspendu, le dieu vit le feu se refléter sur sa cuirasse endommagée.
Sa main restante commença à se lever tandis que le temps semblait ralentir.
La lame passa.
SHIIINNNGGG !!!
Une tête s’envola dans le ciel chargé de poussière.
Elle tourna une fois au-dessus des toits brisés.
Puis la tête toucha le sol.
Floc !