Chapitre 878
Pendant plusieurs respirations, personne ne répondit à Simon.
Les démons qui le fusillaient du regard détournèrent les yeux les uns des autres. Une main se crispa sur la poignée d’une épée. Quelqu’un ouvrit la bouche, puis la referma sans trouver quoi que ce soit d’utile à dire.
Ils s’étaient moqués des humains qui fuyaient devant eux. À présent, ils voulaient renvoyer le démon blessé pour qu’une créature plus puissante les laisse tranquilles.
La comparaison était déplaisante, mais juste.
« Il n’a pas tort », marmonna quelqu’un.
« Dans ce cas, vas-y, toi, et bats-toi contre le dieu. »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
Marek en avait entendu assez. Son expression s’assombrit, mais il ne se tourna pas vers les rangs d’où venaient les murmures.
Simon avait mis leur peur à nu. L’admettre maintenant, après avoir déclaré que l’Archidémon aurait dû mourir sur Terre, réduirait à néant tout ce que Marek avait dit.
« Savoir quand ne pas se battre, ce n’est pas de la lâcheté », répliqua-t-il.
Sa voix porta au-delà de Simon.
« Nous sommes venus pour conquérir des territoires, obtenir des ressources et gagner des mérites de campagne. Pour établir une tête de pont qui profiterait à Velmora et au Royaume des démons. Pas pour mesurer notre fierté à celle d’un dieu. »
Plusieurs démons relevèrent la tête.
« Chaque unité ici a une mission. Chaque ressource a son utilité. Ceux qui survivront et réussiront recevront leurs récompenses. Dites-moi : que restera-t-il de ces récompenses si tout le camp est détruit ? »
Les murmures s’éteignirent.
Simon vit le changement se propager dans les rangs. Leur honte n’avait pas disparu. Marek leur avait simplement donné quelque chose de plus agréable à serrer contre elle.
« Je ne jouerai pas le sort de cette armée sur un pari, simplement parce qu’un soldat confond prudence et peur », poursuivit Marek. « Quoi que vous disiez de nous, vous avez amené jusqu’à l’entrée de notre camp un poursuivant que nous ne pouvons pas vaincre. »
« Le voilà. »
Simon bougea légèrement son poignet blessé. Une fibre musculaire réparée tenait sous les bandelettes. Marek ne défendait plus son courage. Il défendait les revenus futurs de tout le monde.
« Bien dit, commandant, répliqua Simon. Vous servir des récompenses et de leur cupidité, ce n’était pas une mauvaise idée. »
Marek plissa les yeux.
« Je pourrais entrer dans votre petit jeu de rhétorique, mais je n’ai pas le temps. »
Simon leva les yeux vers le passage entre les unités qui lui barraient la route.
« Je m’en vais. Aucun de vous ne m’arrêtera. »
« Tu ne quitteras pas ce camp », lança froidement Marek.
Simon reporta son regard sur lui.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? Me tuer ? »
Les lèvres de Dorel s’incurvèrent, mais Simon poursuivit avant qu’il ait le temps de parler.
« Le dieu m’a poursuivi alors que j’étais déjà en train de mourir. Il me veut peut-être vivant. Tu vas lui expliquer pourquoi tu as tué ce qu’il était venu récupérer ? »
L’expression de Marek se durcit.
« Alors je n’ai pas besoin de te tuer. »
Simon eut un sourire méprisant.
« Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? Me livrer au Dieu de la Guerre pour qu’il épargne vos misérables petites vies ? »
« Tu retourneras sur Terre. »
Simon le fixa.
« Le dieu s’y trouve, poursuivit Marek. Qu’il te traque là-bas. Si tu survis, tant mieux. Sinon, tu te seras sacrifié pour protéger l’armée de Velmora. Ce serait un service digne d’éloges rendu au Royaume des démons. »
Simon rit une fois. Le mouvement lui fit mal à la poitrine ; il laissa passer la douleur avant de répondre.
« Remarquable. Tu veux me livrer à un dieu et me faire mourir en lui étant reconnaissant. »
« Tes sentiments ne changent rien à ce qu’il faut faire. »
« Et appeler ça un sacrifice ne te donne pas le droit de disposer de ma vie. »
Le silence retomba.
Simon observa les commandants qui lui barraient le chemin. Korran n’avait toujours pas parlé. Selan regardait la Lame du Chaos, tandis que Dorel suivait des yeux le sang qui coulait de la main de Simon.
Ils voyaient l’étendue de ses blessures et croyaient qu’il ne leur serait plus d’aucune utilité face au Dieu de la Guerre.
« Je m’en vais, dit Simon. S’il faut que je me fraye un chemin en tuant, soit. »
Selan eut un petit rire méprisant.
« Avec ces bras-là ? »
« Fais encore un pas, ajouta froidement Dorel, et je te brise les jambes. Ensuite, on discutera de la façon dont tu comptes partir. »
Simon le regarda.
Jusque-là, il avait contenu l’essentiel de son Intention meurtrière. La colère en avait laissé échapper un peu, assez pour que son mécontentement soit évident.
Mais cela ne semblait pas suffire, et ces salauds avaient l’intention de continuer à lui chercher des noises.
Cette fois, il la libéra tout entière.
Fouuush !
Boum !
Dorel retint son souffle.
Aucune explosion ne frappa les commandants. La faille ne trembla pas et le Cœur Infernal de Simon ne progressa pas.
Clang
Clang
Une lance tomba derrière eux dans un bruit métallique.
Son propriétaire s’était écroulé à genoux. À côté de lui, un autre démon plia, les deux mains appuyées contre la terre. Il ouvrit la bouche et aspira l’air à grandes goulées, incapable de convaincre son corps qu’il y en avait assez.
La réaction se propagea vers l’arrière des rangs.
Un Archidémon chancela contre le démon qui se tenait à côté de lui. Un Fiend posa le front au sol sans savoir pourquoi, tandis que plus loin, quelqu’un tenta de crier, mais ne produisit qu’un son étranglé.
Marek recula d’un pas.
Il ne se rendit compte de son geste que lorsque son talon heurta une pierre.
Korran avait lui aussi bougé. Selan rentra les épaules, tandis que Dorel recula suffisamment pour que la menace qu’il venait de proférer semble appartenir à quelqu’un d’autre.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Marek fixa Simon.
Il avait déjà senti l’Intention meurtrière de démons plus puissants que lui. Il connaissait la pression exercée par quelqu’un qui pouvait le tuer.
C’était différent.
Pendant un instant, le monde autour de Simon sembla s’étendre en un champ de cadavres. Des cornes brisées et des os jonchaient le sol, là où auraient dû se trouver des bottes. La lueur cramoisie de la faille paraissait poisseuse sur la terre.
Marek cligna des yeux.
Le camp était toujours là, à la même place. Pourtant, l’odeur du sang semblait emplir chaque souffle, et le démon blessé devant lui n’avait plus l’air d’attendre qu’on se débarrasse de lui.
Il avait plutôt l’air d’être la raison de tous ces cadavres.
Simon n’avait pas acquis cette Intention meurtrière à l’Académie de l’Ombre-Tombe ni après avoir quitté le clan.
Dans sa vie antérieure, il avait tué des centaines de milliers de démons. Il les avait traqués dans des villes en ruine, affrontés près des failles et massacrés jusqu’à ce que les visages familiers cessent de se tenir à ses côtés.
Il y avait eu des années où sa haine de leur espèce ne laissait guère de place à autre chose.
À présent, l’Intention meurtrière de l’homme qui avait atteint le rang de Semi-divin s’abattait de nouveau sur les démons.
Les doigts de Korran se raidirent le long de son corps.
« Combien en a-t-il tué ? »
La pensée lui vint avant qu’il puisse la retenir. Il observa le jeune visage de Simon et ne trouva aucune réponse qui ait du sens.
Ses yeux bleu ciel n’avaient pas changé de couleur. Sa Corne unique était toujours la même. Le sang tachait encore les cheveux blancs près de sa tempe.
Mais Korran ne pouvait plus le regarder en voyant en lui une recrue.
À côté de lui, Selan s’efforça de reprendre son souffle.
« Son Cœur n’a pas changé. Il est toujours un Archidémon. Alors comment peut-il dégager une Intention meurtrière aussi terrifiante ? »
Se répéter ces mots ne changeait rien au froid qui lui nouait le dos. La mâchoire de Dorel trembla avant qu’il ne la serre, et son regard suivit l’épée de Simon.
Simon fit un pas.
Personne n’attaqua.
Il posa le pied avec précaution, sans se presser ni chanceler comme ils s’y attendaient. Les Chaos Wraps soutenaient ses bras brisés. En dessous, la Régénération impie poursuivait son œuvre.
La douleur n’avait pas disparu. Il ne leur en montra simplement plus rien.
Un autre pas le fit entrer dans l’espace que les commandants avaient abandonné. Plus loin, les démons baissèrent les yeux lorsque son regard passa sur eux. L’un d’eux tenta de se relever et constata que ses genoux refusaient de se déplier.
Marek rassembla de l’Énergie démoniaque sous sa peau. Il pouvait encore se battre. Il le savait.
Mais il ne savait plus ce qui arriverait s’il le faisait.
Simon s’arrêta juste devant lui.
Le commandant vit une goutte de sang glisser des doigts de l’Archidémon. Une main blessée. Un poignet endommagé. Un corps qu’il aurait dû pouvoir maîtriser.
Pourtant, ses instincts l’empêchaient de tendre la main.
Simon leva les yeux vers Marek.
« Répète. »
Sa voix était calme.
« Dis-moi encore que tu vas m’empêcher de partir. »