Chapitre 1 023
Pendant plusieurs respirations, les spectateurs contemplèrent le corps de Joren en silence.
Puis quelqu’un prit la parole.
« Il l’a vraiment tué. »
« Le Faucheur de cœurs ? »
« Qui d’autre est allongé là ? »
La réponse claqua, mais la voix de celui qui l’avait prononcée n’en était pas moins stupéfaite.
Ils avaient vu Joren perdre ses bras. Ils l’avaient regardé lutter à genoux, incapable de bouger tandis que Blackmoon se tenait au-dessus de lui.
Sa défaite ne faisait aucun doute.
Sa mort, si.
Certains s’étaient attendus à ce que Joren révèle un autre esprit maudit, une technique ou un artefact assez puissant pour renverser le cours du combat. Un Béni de l’Abysse devait bien avoir encore une carte à jouer.
D’autres avaient attendu qu’il se rende.
Très peu avaient cru qu’ils verraient une épée lui transpercer le cœur.
« Pourquoi n’a-t-il pas abandonné ? »
« Je croyais qu’il allait le faire. »
« Peut-être qu’il ne supportait pas de perdre ? »
Quelques spectateurs jetèrent un regard vers le conseil, mais les anciens restèrent assis.
Joren n’était pas le plus grand talent de l’Abysse. Pourtant, il avait gagné sa place parmi les Bénis. Beaucoup de ceux qui assistaient à la scène espéraient depuis des années recevoir le même honneur.
Ils admiraient ces Démons. Ils étudiaient leurs combats et essayaient d’attirer l’attention de ceux qui les avaient choisis.
À présent, l’un d’eux gisait mort aux pieds d’un nouveau venu inconnu.
« Blackmoon », murmura quelqu’un.
Cette fois, personne ne demanda de qui il s’agissait.
Virella desserra lentement sa prise sur le bord de son siège.
« Il a vraiment gagné. »
« Évidemment que petit chat a gagné », répondit Sonya.
Malgré ses paroles, elle avait l’air contrariée.
Virella se tourna vers elle.
« Quoi ? »
« Je n’ai pas vu la moitié des choses qu’il affrontait. »
Sonya jeta un coup d’œil aux profondes entailles qui zébraient le sol.
Elle avait distingué de vagues silhouettes du Mangeur d’os et de la Cloche funéraire lorsqu’ils avaient plaqué leurs membres contre le sol. Leur contact avec la terre lui avait permis de les suivre.
Les esprits qui flottaient, en revanche, c’était une autre histoire.
Elle avait vu Simon esquiver le vide, puis du sang apparaître sur son épaule et sa joue sans parvenir à distinguer ce qui l’avait blessé.
Cela l’agaçait bien plus qu’elle ne voulait l’admettre.
« Je lui demanderai à quoi ils ressemblaient », dit-elle.
Mais connaître leur apparence ne suffirait pas. Elle devait entraîner sa perception et trouver un moyen de détecter elle-même ce genre de choses. Un ennemi n’allait pas renoncer à l’attaquer simplement parce qu’elle ne pouvait pas le sentir.
À côté d’elle, Akaza se pencha en avant, l’air pensif.
Son regard suivit les mains de Simon, puis se posa sur la trace de sol détruit que le combat avait laissée. Il semblait repasser dans son esprit ce qu’il avait vu.
Ammor finit par décroiser les bras.
Autour d’eux, le brouhaha ne cessait de monter.
Plus loin dans les gradins, Merath fixait le cadavre d’un air absent.
Joren était mort.
Elle avait voulu tuer Blackmoon de ses propres mains. Mais, après avoir vu à quel point il avait changé, elle s’était résignée à laisser quelqu’un d’autre s’en charger.
Joren avait été assez puissant pour lui donner de l’espoir.
À présent, ses bras gisaient loin de son corps, et Simon semblait à peine éprouvé par le combat.
Merath serra sa main gauche autour de sa manche vide.
Elle savait ce qui allait probablement suivre. Les anciens ne s’étaient pas rassemblés ici uniquement pour voir mourir un membre de la Maison Voss. Ils s’intéressaient à Blackmoon avant le duel, et il venait de leur donner encore plus de raisons de le convoiter.
Que vaudraient ses plaintes une fois qu’ils auraient décidé de le garder ?
Elle serra les dents et se dirigea vers l’escalier le plus proche.
L’Abysse ne lui semblait plus être un endroit où elle pouvait rester hors de sa portée en toute sécurité.
Au bord de l’arène, Enigma la regarda partir, puis reporta les yeux sur le terrain.
« Il a vraiment tué Joren. »
Il avait espéré que Blackmoon s’arrêterait après avoir prouvé sa force. Pas parce que Joren méritait la clémence, mais parce que la mort d’un membre de la Maison Voss entraînerait des problèmes que les règles du duel ne suffiraient pas à faire disparaître.
Le conseil avait promis de ne pas punir le vainqueur.
Cela ne voulait pas dire que tous ceux qui étaient liés au perdant l’accepteraient sans broncher.
Jorra était déjà mort à cause de Simon. À présent, Joren l’avait suivi.
Le regard d’Enigma se posa sur une entrée plongée dans l’ombre, sous la terrasse opposée.
Son expression se fit grave.
Dans la galerie des anciens, l’Ancien ancestral Montagne noire remua sur son siège.
« Alors, il l’a quand même tué. »
« Il s’en est assuré », dit l’Ancien ancestral Mort blanche. « Tu as vu sa mâchoire ? Ce garçon ne l’a même pas laissé se rendre. »
Le Grand Ancien Calamité rouge montra ses crocs.
« Bien. Joren voulait son sang et son cadavre. Il aurait dû s’attendre à ce que Blackmoon le tue. »
« Il essayait de parler », fit remarquer l’Ancien ancestral Marée noire.
« Et Blackmoon savait ce qu’il allait dire, répliqua le Grand Ancien Calamité rouge. Il n’allait pas laisser cet ennemi en vie pour qu’il revienne à la charge. »
L’Ancien ancestral Marée noire regarda le Grand Ancien Couronne d’Effroi, qui ne répondit pas.
Le Grand Ancien Tyran doré examina l’arène dévastée.
« Quelques attaques de vent, une défense de terre et deux de ses quatre graines. Il est loin de nous avoir montré tout ce dont il est capable. »
« Joren n’a pas réussi à l’y contraindre », dit l’Ancien ancestral Chasse sauvage.
« Dommage », répondit le Grand Ancien Tyran doré.
« Nous avons appris comment il utilise l’Avarice et l’Orgueil, dit l’Ancien ancestral Prophète d’Os. Rien que pour cela, le duel valait la peine d’être vu. »
Le Grand Ancien Tyran doré inclina la tête.
Ce qui l’intéressait davantage, c’était la facilité avec laquelle Simon avait utilisé la Graine de l’Avarice pour prendre le contrôle d’un puissant esprit maudit.
La Grand Ancienne Veuve de la Nuit posa la joue contre sa main.
« Tout ça, c’est l’œuvre d’un Grand Démon de grade premier. Imaginez ce qu’il sera quand il deviendra Seigneur Démon ou Roi Démon. »
En contrebas, Simon baissa les yeux vers la Lame du Chaos.
[Tu es satisfaite de celui-là ?]
Lilith ne lui avait pas demandé de tuer Joren. Elle n’en avait pas eu besoin.
Il se souvenait assez bien de leur accord inachevé. Les démons et les Daemons issus du Démon de l’Âme pouvaient l’aider à récupérer, à condition qu’il les tue avec la Lame du Chaos.
L’Ancien Xyron, le Démon Miroir de l’Âme, lui avait été utile. Elle avait ensuite dépensé une grande partie de cette puissance pour aider Simon à s’échapper de l’Ombre-Tombe.
Jorra ne lui avait pas apporté le même bénéfice.
Simon avait eu besoin de son cœur pour le rituel d’évolution de sa lignée. Il avait fait en sorte qu’il meure sans y enfoncer la Lame du Chaos, ce qui avait laissé Lilith insatisfaite du résultat.
Il n’avait aucune raison de préserver le cœur de Joren.
Son frère aîné s’était dressé contre lui, puis avait accepté un duel public. Simon s’était dit qu’il pouvait tout aussi bien tirer de lui tout ce qu’il pouvait.
Lilith était l’une des raisons pour lesquelles il avait choisi de le tuer, et la principale raison pour laquelle il avait révélé la Lame du Chaos.
[Pas mal,] répondit-elle. [Un Démon de Cœur de son niveau, ça aide.]
Simon tourna légèrement l’épée pour observer son tranchant cramoisi.
[Je pensais que tu n’utiliserais pas la Lame du Chaos pour le tuer. Tu t’inquiétais de me voir devenir plus fort, il n’y a pas si longtemps.]
[C’était le cas.]
[Et maintenant ?]
[J’essaie de te faire davantage confiance. Tu m’as assez souvent gardée en vie. Il vaut mieux que tu récupères plutôt que de te garder faible.]
Lilith garda le silence un instant.
[Ne prends pas cet air satisfait. Je suis loin d’avoir récupéré.]
Ses lèvres s’incurvèrent.
[Je ne pensais pas qu’un seul Joren suffirait.]
[Bien. Au moins, je n’aurai pas à te l’expliquer encore une fois.]
La conversation s’arrêta là.
Simon laissa la Lame du Chaos regagner son cœur, puis tendit la main.
Le cadavre de Joren se souleva du sol.
Plusieurs spectateurs se levèrent quand il flotta vers Simon. Celui-ci attira aussi les bras tranchés, l’anneau noir à l’une de ses mains accrochant la lumière en tournoyant.
Le corps et les deux bras disparurent dans son anneau spatial.
Il les dévorerait plus tard, quand il serait seul. Joren avait été un puissant Démon de Cœur. Simon voulait découvrir ce qu’il pouvait en tirer sans avoir tout un colisée pour le regarder.
Pour l’instant, les anciens attendaient.
Il leva la tête vers leur galerie. Il distinguait clairement leurs visages, même si la formation l’empêchait d’entendre leur conversation.
La barrière qui entourait le terrain commença à s’estomper. La lumière se retira vers les gravures le long du mur, jusqu’à ce que l’espace entre Simon et les gradins soit dégagé.
Il allait se diriger vers la sortie quand une voix d’homme retentit derrière lui.
Elle était calme et glaciale. Dès que Simon l’entendit, les poils de sa nuque se hérissèrent.
« Tu ne manques pas d’audace, à essayer de garder le cadavre de mon neveu dans ton anneau spatial. »