Chapitre 8
Chapitre 8
Après trois cycles solaires d'une marche ininterrompue, les massifs rocheux de la Roche des Cieux s'estompaient enfin à l'horizon. Xiao Tanxing et sa servante, Beihe, touchaient aux marches frontalières du grand désert du Royaume de Jinsha. Encore deux journées à fendre la poussière des chemins, et leurs bottes fouleraient enfin le sable aride de cette terre lointaine. Pour l’heure, leurs pas résonnaient sur une piste de terre claire, flanquée sur son flanc droit par la lisière de cette immense forêt primaire qu’ils avaient purgée quelques jours auparavant. Cependant, l'atmosphère oppressante des profondeurs s'était évaporée : les rayons du soleil parvenaient désormais à transpercer le dôme des feuillages, baignant leur progression d'une clarté dorée.
Soudain, le rythme des pas de Beihe se brisa. Elle s’arrêta net au milieu du sentier.
« Jeune maître… portez votre regard là-bas ! »
Sa voix, altérée par une stupeur immédiate, se fit basse. Son doigt pointait l'épaisseur des fourrés, là où la pénombre des bois reprenait ses droits.
Une anomalie se déplaçait entre les troncs séculaires. Une flamme d’un azur irréel, translucide, flottait à une toise du sol, glissant entre les arbres sans consumer la moindre feuille sèche. Les yeux de Xiao Tanxing se rétrécirent instantanément, ses pupilles d'azur se verrouillant sur la trajectoire de la source lumineuse. Son esprit pragmatique, instruit des secrets ésotériques du monde, identifia la manifestation en une fraction de seconde.
Avant que la servante n'ait pu laisser échapper une seconde exclamation, la main gauche du jeune maître se plaqua fermement sur sa bouche, étouffant le moindre flux sonore. Se penchant vers elle, son souffle chaud effleura son oreille dans un murmure impératif :
« Verrouille tes lèvres. Suivons sa trajectoire dans l'ombre. Un trésor de rang supérieur nous attend au bout de ce sillage… »
Il retira sa main pour porter un index vertical à ses propres lèvres, scellant l'ordre du silence. Puis, détendant ses muscles comme un ressort d'acier libéré, Xiao Tanxing se redressa et s’élança à toute vitesse sous le couvert des arbres, s'enfonçant à la traîne de la lueur.
La traque exigeait une agilité sans faille. Le jeune homme calquait sa course sur les mouvements de la flamme azurée à travers les fourrés. Le phénomène défiait la logique élémentaire : l'incandescence ne laissait aucune traînée de cendre, ne dégageait aucune chaleur thermique. Elle se mouvait avec la fluidité d'une créature douée d'une volonté propre, accélérant ou infléchissant sa course comme si elle mesurait la distance qui la séparait de son poursuivant.
Au terme de plusieurs minutes d'une course intense qui fit siffler l'air dans ses poumons, la végétation s'interrompit brusquement. Xiao Tanxing déboucha sur la crête d'une falaise abrupte. Sans marquer la moindre hésitation, guidé par son mépris naturel du danger, il projeta son corps dans le vide. Sa haute silhouette traversa les airs dans une trajectoire parfaite avant d’atterrir lourdement sur un chemin carrossable situé plusieurs mètres en contrebas, amortissant l'impact par la flexion de ses jambes renforcées par le Royaume de l'Esprit.
Mais dès que son menton se redressa pour analyser le point de chute, ses traits se figèrent. Son expression changea du tout au tout.
Un détachement de soldats d'élite barrait le passage. Ils encadraient un palanquin monumental, une structure de bois précieux richement décorée, dont les parois de laque sombre étaient ornées de magnifiques gravures dorées représentant les emblèmes de la cour impériale. Xiao Tanxing ressentit immédiatement la pression atmosphérique se modifier autour de lui. Les ondes de Qi qui émanaient des gardes étaient d'une densité étouffante. Son regard d'expert balaya les silhouettes en armure : pas un seul de ces hommes ne se situait en deçà du Royaume de l’Esprit. C'était une garde rapprochée capable de raser une secte mineure.
Faisant marche arrière d'un pas calculé, il fit face au groupe, sa paume droite venant se positionner à quelques millimètres de la poignée de son changdao.
Un soldat fit un pas en avant, sa main sur la garde de son sabre officiel.
« Halte ! Qui ose troubler le passage du cortège ? Déclinez votre identité et votre lignée sans délai ! »
Xiao Tanxing garda les lèvres closes, ses yeux analysant les trajectoires d'attaque possibles. Les soldats, interprétant ce silence comme une hostilité, dégainèrent leurs armes dans un ensemble parfait et foncèrent simultanément sur lui, les lames levées.
Mais avant que le premier fer ne puisse mordre sa soie, une voix d'une clarté absolue retentit depuis le centre du dispositif, coupant l'air avec une autorité indiscutable :
« Rompez les rangs ! Arrêtez vos lames ! »
Le commandement figea les gardes instantanément, leurs bottes crissant sur la terre du chemin. Les armes restèrent suspendues dans le vide. Les rideaux de soie du palanquin s'écartèrent lentement, laissant s'extraire une silhouette vêtue de robes officielles de soie pourpre. C’était Xie Zhiyuan, le conseiller personnel de l’Empereur en personne.
Ses yeux se posèrent sur le jeune homme aux cheveux blonds avant de se tourner vers le capitaine de la garde. Un sourire diplomatique flottait sur ses lèvres.
« Cet homme est une connaissance de mon cabinet. Abaissez vos armes et retournez à vos positions de patrouille. »
Les soldats obéirent au doigt et à l'œil, rengainant leurs sabres avant de reprendre leur formation géométrique autour du véhicule.
Xie Zhiyuan s’avança vers Xiao Tanxing d'un pas mesuré. Avant que le jeune maître n'ait pu esquisser le moindre mouvement de recul ou anticiper son intention, le conseiller d'État projeta ses bras en avant, posant ses mains sur ses épaules pour l'enlacer chaleureusement, mimant la complicité de deux vieux compagnons de route. Puis, brisant la distance, il laissa glisser un murmure confidentiel au creux de son oreille :
« Tu me revaudras cette intervention, gamin… La balance est désormais de mon côté. »
Le corps de Xiao Tanxing se contracta sous l'étreinte forcée. Ses poings se serrèrent à s'en briser les phalanges, les veines bleues se dessinant nettement sous la peau de ses mains tandis que ses mâchoires se verrouillaient. Son orgueil de vainqueur venait de subir une entaille invisible : il venait de contracter une dette envers un bureaucrate de l'Empire. Et s'il y avait une règle que sa logique pragmatique exécrait par-dessus tout, c'était de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Une dette était un carcan, une chaîne spirituelle qui limitait ses mouvements.
Xie Zhiyuan se détacha de lui, son sourire s'élargissant devant la rigidité furieuse du jeune homme.
« Rappelle-toi de ce précepte immuable de notre cour, gamin : “Ne donne jamais sans recevoir.” »
Le conseiller agissait avec une assurance déconcertante, comme s’il avait cartographié les moindres failles de la psychologie de Xiao Tanxing et savait exactement quel levier actionner pour le lier à sa cause. Se détournant sans attendre de réponse, il leva une main nonchalante en guise d’adieu avant de s’engouffrer à nouveau dans la pénombre de son palanquin. Le cortège impérial s'ébranla, les roues cerclées de fer reprenant leur rotation dans un grincement régulier, s'éloignant sur la piste claire.
Xiao Tanxing resta immobile au milieu du chemin, sa haute silhouette découpée par la lumière du jour. Son regard d'azur restait rivé sur l'arrière du palanquin qui s'estompait dans la poussière. Une pulsion de mort violente traversa ses méridiens : il voulait ordonner à son changdao de fendre cette structure de bois et de faire rouler la tête du conseiller dans la boue.
Mais il réprima le mouvement. Son avidité de puissance était immense, mais sa logique froide refusait le suicide. Il savait calculer les rapports de force.
La flamme azurée qu’il avait traquée à travers la forêt dense n’était pas l'émanation d'un trésor de terre ou d'un artefact fossile. C’était une âme spirituelle, une projection astrale pure. Et cette essence provenait sans l'ombre d'un doute de l'entité invisible qui partageait l'intimité du palanquin aux côtés de Xie Zhiyuan.
Une certitude mathématique s'installa alors dans son esprit, lui glaçant le sang dans ses canaux de Qi. Pour posséder la faculté de détacher son âme divine de son enveloppe de chair, de la faire naviguer à sa guise à travers les lieues pour guider un poursuivant ou surveiller un territoire, ce cultivateur mystérieux devait impérativement avoir franchi les frontières du septième seuil. Cette entité appartenait au minimum au Royaume Divin.
Son expression se fit d'une noirceur absolue. Dans l’ordonnancement ésotérique de ce monde, la hiérarchie de la puissance se structurait autour de neuf grands royaumes immuables :
Le Royaume de la Vie.
Le Royaume Clair.
Le Royaume Sombre.
Le Royaume du Corps.
Le Royaume de l’Esprit.
Le Royaume du Renforcement.
Le Royaume Divin.
Le Royaume Exalté.
Et enfin… le Royaume Universel.
Xiao Tanxing venait à peine d'ouvrir les vannes du Royaume de l’Esprit. Entre sa condition actuelle et celle du maître occulte dissimulé derrière les rideaux de soie dorée, se dressaient deux abîmes conceptuels complets : le Royaume de l'Esprit lui-même qu'il devait consolider, et l'intégralité du Royaume du Renforcement. L'écart n'était pas une simple nuance martiale ; c'était une montagne sacrée face à un grain de poussière.
Face à une telle entité, la force brute était une chimère. Même en mobilisant les ressources de sa nouvelle âme de la Prison du Marais Osseux, même en déployant toute la ruse héritée de sa nature amoral, ou en tressant le plus vicieux des pièges d'alchimie, le résultat était scellé par les lois de l'univers.
Si cet être possède réellement la maîtrise de la projection astrale divine… alors toute confrontation directe équivaut à une exécution de mon être. Je dois courber l'échine et éviter son sillage.
Xiao Tanxing maintint son mutisme de longues secondes, laissant le vent du désert lointain rabattre ses longs cheveux blonds sur ses yeux. Puis, pivotant sur ses talons d'un geste sec, il reprit le sentier en sens inverse, s'enfonçant à nouveau sous l'ombre des premiers arbres de la lisière.
Ses traits affichaient une gravité inhabituelle, lavés de leur arrogance de façade.
« Ce Démon de la Brume que j'ai purgé dans la caverne inversée possédait des informations cruciales sur cette entité mystérieuse… » murmura-t-il pour lui-même, sa voix se perdant parmi les feuillages. « Son isolement dans ce village mort n'était pas un hasard logistique. Ce lâche s’était terré dans la fange uniquement pour échapper à la traque de ce monstre du Royaume Divin. »
Le jeune maître baissa légèrement les paupières, analysant froidement la chaîne d'événements qui venait de se clore.
« Mais une donnée reste indiscutable… le calcul du démon m’a piégé à mon insu. »
Il repensa à l'opacité du brouillard souterrain, à la disparition calculée de Beihe, et à la résonance de puissance qu'il avait prise pour une simple relique. S'il n'avait pas éveillé ses méridiens au Royaume de l'Esprit à temps dans la grotte, la rencontre sur ce chemin de terre se serait soldée par sa propre dissolution.
Ses mains se crispèrent à nouveau sur son tissu de soie. Pour la première fois depuis son éveil, Xiao Tanxing acceptait de formuler une vérité que son orgueil de vainqueur détestait admettre devant le ciel :
« Mon avancée a été dictée par l’imprudence. Le mépris des faibles m'a rendu aveugle aux mouvements des véritables prédateurs. »
Le regard d'azur se reverrouilla, brillant d'une détermination nouvelle, plus froide, plus tranchante.
« Le pragmatisme exige une refonte de ma stratégie. Je dois densifier ma prudence et calculer chaque mouvement du Qi avec la précision d'un horloger céleste. Sinon… mon sillage ne durera pas plus longtemps qu'une étincelle de feu de paille dans l'immensité de ce monde. »