Chapitre 7
Chapitre 7
Le Démon de la Brume, aveuglé par l'instinct de survie et une ambition démente, ignora l'avertissement. D'un geste frénétique, il renversa la tête et vida d’une seule traite l'intégralité du fluide noirâtre contenu dans la gourde de cuir.
Xiao Tanxing le considéra avec une déception froide, presque lasse. L'acier de son changdaorefléta la pénombre tandis qu'il laissait s'échapper un soupir horizontal.
« Je t’avais prévenu, résidu. Les faibles ne savent pas lire les pièges des élus. »
Les yeux du monstre s’écarquillèrent brusquement sous son masque de lion laqué. Le goulot lui échappa des doigts, percutant les dalles dans un bruit sourd. Un spasme violent prit naissance au centre de son torse corrompu.
« Q-qu’est-ce que… ?! Quel est ce venin ?! »
Xiao Tanxing ne daigna pas répondre. Il ferma calmement ses paupières d'azur, s'isolant de l'agitation de la caverne inversée pour entamer un compte à rebours mental, égrainant les secondes avec la régularité d'un bourreau céleste.
Cinq…
« Tu m’as dupé, misérable mortel ! » hurla le démon, sa voix se brisant sous l'effet d'une brûlure interne qui consumait ses méridiens.
Quatre…
« Tu as osé poser tes mains sur un émissaire ! Tu es désormais marqué du sceau du sang ! Tu es l’ennemi juré de la Grande Secte des Virtuoses de la Lune ! »
Trois…
La stagnation noire se propageait à la vitesse de l'éclair dans son flux spirituel, calcifiant son Dantian. Le monstre griffait sa propre gorge, l'armure de bois s'effondrant sous la poussée de ses propres muscles en ruine.
« Notre vengeance traversera les royaumes ! Ta fin est proche, gamin ! Les cieux réclameront ta tête ! »
Deux…
Le Démon de la Brume perdit sa haute stature. Ses forces déclinant, la technique d'illusion qui maintenait son apparence monstrueuse s'effondra comme un château de cartes.
« Démon… Tu n'es qu'un démon… »
Un…
Zéro.
Xiao Tanxing rouvrit les yeux, ses pupilles d'azur brillant d'une lueur implacable dans l'obscurité souterraine. Sa voix tomba comme un couperet :
« Meurs. »
Le monstre, dépouillé de ses artifices et ayant repris sa pathétique forme humaine de cultivateur de bas étage, se mit à sangloter de douleur. Il se roula frénétiquement dans la poussière et la boue noire, tordu en deux par la liquéfaction interne de ses organes. Le poison du bassin de l'arbre ne laissait aucune chance aux méridiens fragiles. Quelques minutes d'une agonie silencieuse et pitoyable s'écoulèrent avant que ses membres ne se figent définitivement. Le silence de la mort retomba sur le dôme.
Xiao Tanxing détourna instantanément ses yeux du cadavre, son pragmatisme le ramenant à la gestion de ses ressources. Son regard se posa sur le poteau de bois où Beihe était enchaînée.
La jeune femme avait sombré dans l’inconscience, sa tête basculée vers l'avant. Un rapide examen de son Qi révéla qu'elle n'avait subi aucune lésion interne, ni aucune blessure majeure susceptible d'altérer sa condition physique. Mais, à vrai dire, le jeune maître se souciait assez peu de ses souffrances ou de son traumatisme psychologique. Elle n'était qu'un instrument utile à sa progression.
D'un coup de sabre sec et précis, le fil du changdao trancha les cordes imprégnées de Qi qui retenaient la servante. Xiao Tanxing la rattrapa avant qu'elle ne s'effondre dans la fange, la soulevant d'un seul bras avec la facilité que lui conférait son entrée dans le Royaume de l'Esprit. Évaluant la topographie des lieux, ses yeux repérèrent une faille lumineuse dans la structure rocheuse : une sortie à sens unique, une faille spatiale conçue pour l'exfiltration.
Il s'y engagea à grands pas, sa lame basse, ses pensées s'organisant avec la froideur d'un général d'armée :
« Si ces faiblards appartenaient réellement à la Secte des Virtuoses de la Lune, le calcul de notre itinéraire va devoir inclure quelques variables complexes. Nous allons avoir des ennuis. Heureusement, vu la pauvreté de leur niveau martial et leur manque de discernement tactique, ils ne devaient occuper qu'un rang misérable dans la hiérarchie de leur ordre. »
La Secte des Virtuoses de la Lune…
Dans le monde de la cultivation, ce nom évoquait une cabale de fanatiques et d'érudits de l'ombre. Ils étaient les adorateurs fanatiques du Démon de l’Épée, cet être légendaire et terrifiant qui, des siècles auparavant, avait bravé la Grande Alliance des Neuf Puissances et possédé une puissance si monumentale qu’il avait fendu l’astre lunaire en deux d'un unique coup de sabre.
Les chroniques officielles stipulaient qu'il avait été scellé il y a de cela au moins huit cents ans au cœur du Tombeau de la Lune Pourpre. Pourtant, le temps et les chaînes azur n’avaient nullement empêché les hommes de continuer à le vénérer, transformant sa mémoire en un dogme inviolable. Les disciples de cette secte croyaient fermement que, lors de son sacrifice et de son scellement, le Démon de l’Épée avait transcendé la condition humaine pour s'élever au rang de divinité astrale. Selon leurs croyances hérétiques, son regard invisible observait depuis les cieux supérieurs ceux qui l’avaient haï comme ceux qui continuaient de brûler de l'encens en son nom.
« La malchance s’abattra sur quiconque osera contrarier sa mémoire ou profaner ses vestiges. »
Telle était la légende qui faisait trembler les royaumes.
Cependant, ces contes pour enfants et ces superstitions religieuses ne faisaient ni chaud ni froid à l'esprit pragmatique de Xiao Tanxing. Sa conscience était pure de toute crainte mystique. S’il le fallait pour obtenir ce qu'il convoitait, il était prêt à marcher sur les cadavres d'une secte entière sans ciller. Après tout, sa logique tactique lui dictait une certitude rassurante : la Secte des Virtuoses de la Lune n’enverrait jamais ses Vénérables ou ses anciens du haut conseil pour la simple capture d’un jeune cultivateur à peine éveillé au Royaume de l’Esprit. Les gros poissons ne se déplacent pas pour les insectes.
Xiao Tanxing n’avait désormais plus qu’un seul objectif pragmatique en tête : franchir les frontières, atteindre le plus rapidement possible le Royaume de Jinsha et se mettre hors de portée des réseaux d'espionnage de la Secte des Virtuoses de la Lune.
Il pressa le pas et franchit le portail conceptuel qui marquait la fin du domaine souterrain.
La lumière crue et directe du soleil frappa ses paupières, l’éblouissant un court instant après les heures passées dans les ténèbres inversées. Lorsqu’il retrouva sa clarté de vision et se retourna pour analyser le point de passage, le phénomène se produisit. L'ouverture rocheuse par laquelle il venait de s'extraire de la grotte s'était volatilisée. À sa place, il ne subsistait plus qu’un immense mur de pierre brute, lisse, sans la moindre faille.
Xiao Tanxing l’observa de longues secondes, subjugué par la géométrie de la technique.
« Je croyais que ce type de barrières à sens unique et à occultation absolue avait disparu des répertoires martiaux depuis des ères de stagnation… »
Il resta un instant abasourdi devant la perfection du sceau. Jamais sa logique n’aurait imaginé découvrir les vestiges d'une telle œuvre d'ingénierie spirituelle dans une montagne aussi reculée. Pour son esprit de collectionneur de puissance, le simple fait d’avoir risqué sa vie dans ce nid de démons valait déjà la peine, ne serait-ce que pour avoir le privilège de contempler une telle merveille technique.
Un sourire fier et arrogant réapparut sur son visage. Il pivota et reprit sa route en direction du sentier de terre qui séparait les bois.
Dans le village, le brouillard surnaturel s'était entièrement dissipé sous l'effet de la mort du démon, rendant les masures délabrées et les chemins de terre beaucoup plus accueillants sous la lumière de l'astre du jour. Une dernière question flottait cependant dans la périphérie de ses pensées : d’où venait cette petite fille qui avait servi de cobaye près de l'arbre ? Quel flux karmique l'avait amenée là ?
Mais Xiao Tanxing balaya rapidement cette interrogation inutile lorsque la servante commença à s'agiter dans ses bras. Beihe cligna des paupières, se frotta les yeux de ses doigts tremblants et murmura d’une voix encore embrumée par la fatigue et le contrecoup du sort :
« Maître… ? Est-ce une illusion… ? »
Xiao Tanxing pencha la tête sur le côté, fermant les yeux avec une superbe théâtrale :
« Le seul et l’unique, Beihe ! »
La jeune fille fixa le visage de son maître, ses lèvres tremblant avant de laisser échapper quelques larmes de soulagement.
« Merci, Maître… Merci… Je vous dois la vie éternelle ! »
Elle essuya maladroitement ses yeux du revers de la main, mais les larmes de dévotion continuèrent de couler le long de ses joues. Xiao Tanxing la reposa au sol, son visage reprenant son expression de jeune maître bienveillant, une comédie nécessaire pour maintenir son contrôle absolu sur son outil :
« Ce n’est rien, Beihe. Range tes larmes. Je suis simplement satisfait de constater que ma propriété est encore en un seul morceau pour la suite du voyage. »