Chapitre 2
La montagne de la Roche des Cieux n’était pas qu’un simple empilement de roche et d'humus ; elle exhalait le parfum lourd et entêtant des secrets millénaires. Certains de ces mystères stagnaient, fossilisés sous des dalles de pierre sacrée et des sceaux runiques que les mortels ordinaires n'oseraient jamais approcher sans voir leur esprit s'effondrer. D’autres secrets, plus insidieux et volatils, rampaient depuis des siècles à travers les racines noueuses de la forêt primaire. Ils se nourrissaient du Qi résiduel, cette essence spirituelle corrompue laissée derrière elles par les générations de cultivateurs disparus dont les ossements nourrissaient la terre.
Depuis plusieurs heures, leur marche s'était enlisée dans une pénombre précoce et étouffante. Xiao Tanxing et sa servante progressaient au cœur d'un domaine sylvestre vieux comme le monde, englouti par une brume si dense qu’elle collait à la peau comme de la suie humide ou du sang froid. Autour d'eux, les troncs des arbres ancestraux s'élançaient vers le ciel avec la rigidité et la majesté de piliers de cathédrale profanée. Leurs immenses feuillages, tressés par les siècles, formaient un dôme de verdure absolu, un plafond impénétrable. Aucune lueur céleste, aucune bénédiction astrale ne parvenait à percer cette barrière végétale. La lumière y mourait, étouffée par le brouillard et la décomposition.
Au détour d’un rideau de vapeur blanche, une silhouette géométrique, anguleuse et artificielle, émergea du néant. Un village. Des toits de chaume affaissés sous le poids des ans, des palissades de bois noirci par l'humidité et les moisissures, et un silence de tombeau qui s'abattait sur les tympans.
Les méridiens de Xiao Tanxing se tendirent imperceptiblement. Son flux de Qi, d'ordinaire calme et mesuré, commença à battre au rythme d'une alerte interne invisible. Son Dantian, ce noyau d'énergie situé sous son ombilic, pulsa une fois, envoyant une onde de fraîcheur dans ses membres. Il ne ralentit pas le pas, mais ses yeux d'azur, aiguisés par les techniques de perception du Royaume du Corps, balayèrent les angles morts des premières huttes désertes.
« Allons y réclamer l’hospitalité, ordonna-t-il, sa voix coupant la brume sans le moindre effort. Une fois la nuit tombée, ces bois appartiennent aux bêtes mutées et aux spectres affamés de Qi. Poursuivre notre marche dans ces conditions réduirait nos chances de survie de quarante pour cent. C’est un calcul irrationnel. »
Derrière lui, Beihe pressa le pas, ses bottes de cuir s'enfonçant dans l'humus spongieux qui s'imbibait d'eau. Après quelques instants passés à écouter le craquement monotone des branches sous leurs pas, la curiosité et l'angoisse finirent par l'emporter sur sa réserve habituelle de servante.
« Jeune maître… pourquoi sommes-nous partis si tard de notre garnison alpine ? Le risque d'être surpris par la nuit noire était pourtant prévisible. »
Xiao Tanxing laissa échapper un soupir horizontal, un filet de vapeur grise s'échappant de ses lèvres.
« Pour glisser entre les mailles du réseau de surveillance de la Secte des Virtuoses de la Lune, répondit-il d'un ton monocorde, énumérant les faits comme un greffier. Si nos silhouettes avaient découpé l'horizon à l'aube, leurs éclaireurs de pointe nous auraient interceptés à coup sûr. À l'heure qu'il est, nous serions enchaînés dans les geôles du Pavillon, soumis à des interrogatoires fastidieux qui auraient drainé mon temps et mes ressources. L'obscurité est gratuite, elle offre une couverture parfaite à ceux qui savent l'exploiter. »
La servante s’arrêta net sur le sentier, le visage soudain lavé de ses couleurs par la mention de ce nom. Ses mains se crispèrent sur les lanières de cuir de son lourd paquetage.
« Mais… qui sont-ils réellement, ces gens de la Secte ? Le clan ne m'a jamais permis d'accéder aux registres extérieurs. »
Xiao Tanxing fronça les sourcils. L'espace d'une fraction de seconde, une lueur de mépris froid et pragmatique traversa ses pupilles bleues. Ce n'était pas de la colère émotionnelle, mais le dégoût d'un joueur d'échecs face à des règles injustes imposées par autrui.
« Les prétendus “maîtres” légitimes de cette chaîne de montagnes, cracha-t-il. Des vieillards hypocrites qui ont érigé des barrières morales et des taxes d'énergie pour régenter le mouvement du Qi sur ces terres. Ils accaparent les veines spirituelles sous prétexte de maintenir l'ordre, alors qu'ils ne font que parasiter le potentiel des cultivateurs indépendants. »
L'obscurité grandissante et le ton glacial de son maître firent frissonner Beihe. Le monde au-delà du clan se révélait être un océan de prédateurs.
« Pourriez-vous m’en dire davantage, jeune maître ? Quel est notre passif avec leur Pavillon ? »
Xiao Tanxing lui jeta un regard en biais, un regard si tranchant qu'il coupa court à toute tentative d'insistance.
« Pas pour l'instant. Les mots superflus gaspillent l'oxygène et l'énergie mentale nécessaires à la vigilance. Je t’exposerai la structure de leur pouvoir lorsque ta cultivation sera assez solide pour que cette information ait une valeur utilitaire pour toi. Pour l’instant, garde les yeux ouverts sur ce village. Et retiens bien ceci, Beihe : ne révèle jamais ton véritable nom, ni ton appartenance clanique. Dans la boue du monde inférieur, l'anonymat est la seule armure qui ne coûte rien. »
Ils s'avancèrent sur un vieux pont de bois vermoulu qui enjambait un ravin invisible, un gouffre d'où montait une odeur de souffre et d'eau stagnante. C'était l’unique accès aux habitations suspendues. Les planches de cèdre gémissaient sous leur poids combiné. Soudain, une vibration glissa dans l'air, une voix désincarnée, légèrement distordue par un artifice spirituel, qui semblait tomber directement du plafond de brume.
« Qui êtes-vous, voyageurs égarés dans le domaine des morts ? »
Le mouvement de Xiao Tanxing fut instantané. Sa tête se releva, son regard se verrouillant avec la précision d'un rapace sur une haute branche qui surplombait le milieu du pont.
Un homme y était assis, les jambes pendantes, se balançant au-dessus du vide avec une nonchalance calculée. Son visage était entièrement dissimulé par un masque de bois laqué, sculpté aux traits d'une bête mythologique féroce, mi-lion, mi-gardien des enfers. Deux longues oreilles pointues flanquaient la structure de bois, tandis que deux petites cornes d'ébène pointaient vers les feuillages supérieurs. L'individu ne dégageait aucune intention meurtrière immédiate, mais son Qi fluctuait d'une manière chaotique, instable, signe d'une cultivation hétérodoxe ou d'un esprit endommagé par des techniques interdites.
Xiao Tanxing ne recula pas d'un millimètre. Son visage se détendit instantanément, adoptant le masque d'un voyageur ordinaire et inoffensif. C'était un mensonge pragmatique, formulé sans la moindre hésitation morale pour jauger l'adversaire.
« Je me nomme Renzhi, répondit-il d'un ton plat et soumis. Et la femme qui assure mon service se nomme Heya. Nous sommes de simples marchands itinérants cherchant un toit pour la nuit. »
L’homme au masque de lion cessa de balancer ses jambes. Un silence pesant, presque solide, retomba sur le ravin. Puis, derrière le bois laqué, un ricanement strident, semblable au glissement d'une lame émoussée sur un os sec, déchira l'atmosphère.
« Menteurs. Les visages et les faux noms changent au gré des intérêts, mais le poids de l'âme et l'odeur du sang restent les mêmes. Tu pues le meurtre récent, gamin. »
Les sourcils de Xiao Tanxing se rapprochèrent. La comédie était désormais une perte de temps inefficace. Sa main droite descendit lentement, centimètre par centimètre, vers la poignée de son changdao. Le cuir de la poignée épousa parfaitement la forme de sa paume.
À cet instant précis, le rire de la créature se brisa net, étouffé par la tension meurtrière qui venait de figer les molécules d'air entre eux.
« Inutile de gaspiller l'énergie de ton acier, voyageur, dit l'homme masqué d'une voix subitement redevenue sérieuse. Il n’y a plus une seule âme vivante dans ce village depuis trois marées… Les mortels ont déjà fui la contagion de la peste noire du Qi. »
Un sifflement métallique, presque imperceptible, résonna. D'un geste sec, Xiao Tanxing libéra dix centimètres de sa lame, laissant l'éclat de l'acier refléter la pénombre ambiante.
« Que veux-tu dire par là ? Formule des propositions claires et logiques, ou je coupe la branche qui te sert de siège. »
L’homme masqué ne montra aucun signe de peur. D'un bond agile, il se laissa tomber de sa hauteur, atterrissant sans un bruit, léger comme une plume de corbeau, à trois pas à peine du sabre de Tanxing. À cette distance, l'odeur de la terre retournée, du sang séché et de la décomposition flottait autour de ses vêtements de haillons.
« Les forces de la vallée avaient déjà prévu votre fuite, murmura le faquin en penchant la tête sur le côté avec une curiosité malsaine. La mort voyage toujours plus vite que les vivants. »
Il observa Xiao Tanxing, son regard invisible fixant les yeux bleus et les dents légèrement pointues du jeune homme. Un rictus amusé déforma sa voix à travers le masque :
« Je ressens ton sillage énergétique, gamin. Et j'apprécie ce que je vois. Tu es plus sombre et pragmatique que certains démons de sang qui hantent les plaines inférieures. Ta nature est pure de toute pitié, exempte de ces illusions morales qui font pourrir les cultivateurs orthodoxes. Alors, parce que ton amoralité sert mes intérêts indirects, je vais t’offrir un conseil de guide. Si ton chemin croise une flamme bleue dans cette forêt… ne fuis pas. Suis-la. Elle te guidera vers un vestige d'une ancienne secte, un trésor de l'élément métal qui pourrait grandement accroître le potentiel de la lame que tu portes. »
Tout en parlant, l’homme releva ses deux longues manches de tissu sombre, les croisant devant son visage pour dissimuler entièrement la bouche sculptée de son masque.
Xiao Tanxing sentit une irritation froide grimper le long de sa colonne vertébrale. La condescendance de cette créature de boue et ses énigmes stériles commençaient à saturer sa patience. Le temps était une ressource trop précieuse pour être gaspillée en devinettes.
« Ne tente pas de manipuler mes choix, misérable résidu ! »
Dans un claquement sec, il dégaîna entièrement son changdao, pointant l'extrémité acérée directement entre les deux yeux du masque de bois.
Mais avant que la trajectoire de son coup n'arrive à son terme, une détonation sourde retentit sous leurs pieds. Une énorme masse de brume surnaturelle, compacte, glacée et saturée de poudre aveuglante, jaillit des interstices du pont. En une fraction de seconde, l'opacité devint absolue. Xiao Tanxing ne voyait plus ses propres mains. L'air devint irrespirable, chargé d'une essence spirituelle perturbatrice qui bloquait temporairement les perceptions sensorielles et spirituelles de son Dantian.
Puis, aussi brusquement qu’elle s’était matérialisée, la vague de brouillard s'effondra, se dissipant parmi les arbres. Le vieux pont de bois avait retrouvé sa nudité et sa couche de silence.
Xiao Tanxing se tenait seul au milieu du passage, sa lame toujours tendue vers le vide, fendant le néant. Ses yeux pivotèrent de gauche à droite, analysant les empreintes de pas invisibles sur le bois humide. Il fit un demi-tour lent, méthodique, le cœur glacé par une réalisation soudaine.
La place derrière lui était vide. Le sac de toile de Beihe n'était nulle part. La servante avait été volatilisée sans un cri, sans une seule vibration de Qi.
Le visage de Xiao Tanxing perdit toute trace d'expression humaine. Ses traits se figèrent dans une rigidité de marbre noir, ses yeux bleus devenant deux fentes de glace absolue.
« Quel bâtard d'hérétique… ! » pensa-t-il.
Le pragmatisme de cette créature avait surpassé le sien sur ce coup. L’homme au masque de lion n'avait pas cherché l'affrontement ; il avait utilisé la flatterie, les révélations sur les flammes bleues et la diversion visuelle pour s'emparer de son outil logistique. De sa propriété.
Pour Tanxing, ce rapt n'était pas une tragédie émotionnelle. C'était un vol d'actifs qualifiés. Beihe transportait l'intégralité de ses pilules de purification, ses trois cents pierres spirituelles de basse qualité, et ses cartes routières. Sans ces ressources, sa vitesse de cultivation dans le Royaume du Corps allait être ralentie de moitié. Une inefficacité intolérable.
Xiao Tanxing serra lentement les poings autour de la poignée de son sabre, appliquant une pression telle que les fibres du bois de la garde gémirent. Ses phalanges craquèrent dans le silence de la forêt. Une aura lourde, d'une noirceur absolue, commença à s'échapper de ses pores sous forme de vaporeuses volutes de Qi noir, faisant vibrer les gouttelettes de rosée suspendues aux feuilles mortes. Son Qi entrait en ébullition, non pas par tristesse pour la fille, mais par pure fureur face à cette perte économique majeure et à l'affront fait à son intelligence. On venait de piller ses investissements.
Un sourire cruel, tranchant comme un rasoir, étira ses lèvres, dévoilant ses canines acérées.
« Félicitations, rat de forêt… » murmura-t-il pour lui-même, sa voix vibrant d'une résonance démoniaque basse qui fit taire les derniers insectes de la zone. « Tu as réussi l'impossible. Tu as réussi à impacter mes bénéfices nets et à m'énerver. »
Il planta son regard droit devant lui, enfonçant ses yeux d'azur dans les profondeurs de la forêt noire où la brume reprenait ses droits exclusifs.
« Je te laisse une heure pour déplacer mes propriétés, poursuivit-il d'un ton d'une tranquillité terrifiante, gravant chaque mot dans l'écorce des arbres environnants. Après ce délai… il n'y aura pas assez de boue et de charogne dans cette montagne pour dissimuler les morceaux de ton cadavre lorsque j'aurai récupéré ce qui m'appartient. »