Chapitre 1
La pierre séculaire du dojo central n’était plus qu’un lac de poussière blanche et de débris fracturés. Sous l'impact des ondes de choc successives, le sol dallé s’était marbré de fissures géométriques profondes, pareilles à des méridiens terrestres sur le point d’éclater sous une trop grande pression. Dans cette atmosphère confinée, l’air vibrait encore d’une émanation résiduelle de Qi : une énergie lourde, brute, saturée d'une intention meurtrière qui peinait à se dissiper. L'odeur de l'ozone mêlée à celle du sang calciné flottait sous les poutres de cèdre noir.
Au centre de cette désolation, un homme tenait son épée à deux mains. Ses phalanges, blanchies par l'intensité de sa poigne, trahissaient une tension extrême. Ses muscles fléchisseurs tremblaient de façon incontrôlable, une fatigue gravée jusqu'à la moelle de ses os drainant ses dernières forces. Cet homme était le Patriarche du clan Xiao. Celui qui, pendant deux décennies, avait gouverné avec une poigne de fer ce domaine montagnard niché aux frontières du monde connu.
Face à lui, Xiao Tanxing observait la scène. Ses yeux d'un bleu perçant, froids et analytiques comme la glace des sommets, enregistraient chaque micro-expression de son adversaire. Il ne ressentait ni haine, ni exaltation. Seulement la satisfaction froide d'un calcul validé par l'expérience.
Son changdao — un sabre long à la courbure subtile — reposait tranquillement dans sa main droite. La pointe effleurait le sol sans la moindre oscillation. L'acier forgé à froid ne portait aucune encoche, aucune souillure, pas même une trace de condensation spirituelle. Tanxing respirait à un rythme lent, calqué sur les pulsations telluriques de la montagne elle-même. Pour lui, ce duel à mort n'avait rien d'un drame shakespearien. C'était une simple vérification empirique, une corvée matinale nécessaire pour tester la résistance de ses propres fondations avant de passer à l'étape suivante de son plan.
Le vieil homme finit par fléchir. Dans un craquement sec et sinistre, ses rotules percutèrent la pierre brisée. Le poids de ses blessures, invisibles en surface mais dévastatrices à l'intérieur, écrasait son réseau de méridiens. Son Qi primordial s'effilochait comme une vulgaire corde de chanvre pourrie. Un flot de sang violacé s'échappa de ses lèvres, maculant la soie blanche de sa robe traditionnelle. Levant un regard embrumé par la douleur et une fureur impuissante, le Patriarche projeta ce qui lui restait de voix — cette voix qui, autrefois, faisait plier des centaines de disciples. Il ordonna à Xiao Tanxing d’arrêter. Il commanda, au nom du sang et de la lignée, la fin du massacre.
Mais ces vibrations n'avaient plus aucune substance aux oreilles du jeune homme. Ce n'était plus la voix d’un maître martial, ni celle d’un père. Dans l'esprit pragmatique de Tanxing, ce son n'était rien d'autre que le gémissement aigu d'une créature en fin de vie, un bruit de fond stérile, dénué de toute valeur utilitaire.
Il considéra ce corps brisé, puis abaissa son regard vers le reflet bleuté de sa lame. Une sensation précise, glaciale et mathématique, s’instilla dans son Dantian. Les concepts moraux des anciens, la piété filiale si chère aux mortels, les liens intangibles du sang… tout cela s'évaporait face à la réalité concrète de la force brute. Le monde de la cultivation ne connaissait qu'une seule constante : les bénéfices et la puissance. Le reste n'était qu'un tissu de mensonges inventé par les faibles pour survivre à la sélection naturelle.
« Est-ce ce vieil homme qui était trop fragile, ou mes fondations qui touchent déjà aux lois supérieures ? » pensa-t-il, évaluant sa propre progression.
D’un mouvement fluide, il fit pivoter son sabre d'un simple coup de poignet. Le sifflement de la lame fendit l'air saturé avant de venir se poser, lourde et tranquille, sur son épaule droite. Il observa une dernière fois son géniteur. Une certitude logique s'installa en lui : dans la Voie de la cultivation, la défaite effaçait les titres. Si cet homme avait mordu la poussière sous ses coups, c’est que les lois du monde venaient de rompre leur lien spirituel. Un pratiquant d'une telle faiblesse ne pouvait plus revendiquer le statut de père pour un être destiné à briser le dôme céleste.
Sans un mot de plus, Tanxing pivota sur ses talons, tournant définitivement le dos à son passé.
« Je m’en vais à présent, comme nos accords préalables le stipulaient. Les maigres ressources de ce clan ne sont plus qu'un frein à ma progression. »
Le Patriarche ne répondit pas. Son front finit par toucher la pierre froide du dojo, ses doigts raclant désespérément la poussière. Son désespoir n'était pas seulement physique ; c'était l'effondrement total de son système de croyances. Lui qui pensait guider un successeur venait de réaliser qu'il avait nourri une entité affranchie de toute humanité.
La vérité était inscrite dans la nature même de leur énergie. L’écart était devenu un gouffre. Xiao Tanxing, par le biais de calculs froids et d’une absence totale de doutes internes, avait brisé les chaînes du commun des mortels pour atteindre le pic du Royaume du Corps. Son père, stagnant depuis des décennies dans les limites du Royaume de la Vie, n'était plus qu'un insecte au pied de la montagne. Et dans ce monde cruel, on ne négocie pas avec un insecte.
Tanxing franchit le seuil du dojo sans un regard en arrière.
Dehors, le Pavillon de la Roche des Cieux baignait dans une clarté crue. L’altitude offrait à cet endroit un air d'une pureté presque tranchante, dénué des miasmes de la plaine. Une brise vive s’engouffra sous la toiture de bois précieux, faisant onduler les longs cheveux noirs du jeune homme. Ses yeux balayèrent l’horizon lointain. Le monde extérieur s'étendait devant lui, immense, chaotique, mûr pour être exploité.
« J-jeune maître Tanxing ! »
Des pas rapides et légers martelèrent les dalles de la cour extérieure. Une silhouette familière, essoufflée par l'effort, brisa le silence des hauteurs.
Tanxing inclina légèrement la tête, son esprit calculant déjà la valeur de cette interaction. Sa servante, Beihe, accourait vers lui. Elle serrait contre sa poitrine un sac de voyage en toile épaisse, ficelé avec une rigueur militaire. Ses joues étaient rougies par l'effort combiné de la course et du manque d'oxygène propre aux cimes.
« J’ai… J’ai centralisé toutes vos affaires, comme vos instructions d'hier soir l’exigeaient, jeune maître », dit-elle en tentant de stabiliser sa respiration, les yeux rivés au sol en signe de soumission absolue.
Tanxing l’observa du coin de l’œil, analysant sa posture. Dans sa quête de puissance, chaque outil devait occuper une place précise.
« As-tu établi l'inventaire exact des pierres spirituelles et des pilules de purification de Qi ? » demanda-t-il d'une voix basse, dénuée de toute chaleur, mais d'une clarté absolue.
La servante hocha immédiatement la tête, une lueur de dévotion mêlée d'une terreur sainte brillant dans ses pupilles. Elle savait de quoi ce monstre était capable. Elle avait vu les cadavres de ceux qui avaient tenté de se mettre en travers de son chemin.
« Tout est répertorié dans ce registre, jeune maître. Trois cents pierres de basse qualité, douze pilules de jade, et les cartes des routes commerciales du sud. Rien n'a été omis. »
En un mouvement imperceptible, la distance entre eux fut abolie. Avant qu'elle n'ait pu anticiper son déplacement, les doigts de Tanxing se refermèrent sur le menton de la jeune fille, forçant son visage à se redresser. Ses yeux bleus plongèrent directement dans les siens, non pas par affection, mais pour y lire la moindre trace de trahison ou de faiblesse.
« J’espère que tu as intégré ta propre valeur marchande et ta vie dans le calcul de mes propriétés », murmura-t-il, sa voix glissant comme un poison froid.
Une onde de stress biologique empourpra le cou et les joues de Beihe. Troublée par la proximité de cette source de Qi pur, elle tenta de ciller, mais la pression sur son menton demeura inflexible. Elle comprit immédiatement le sous-texte : pour Tanxing, elle n'était pas une compagne, elle était un investissement. Et un investissement devait rapporter des dividendes sous peine d'être liquidé.
« V-vous comptez m’emmener avec vous dans les plaines, jeune maître… ? » Sa voix vacilla, oscillant entre l'instinct de survie et une fascination morbide pour cet être qui transcendait les règles morales du clan. « Si ma présence maximise vos chances de réussite, je vous suivrai. Jusqu'aux portes du domaine des démons s'il le faut. »
Tanxing relâcha sa prise de manière abrupte. Son visage ne montra aucune joie, juste la validation d'un contrat tacite.
« Un choix rationnel, Beihe. Le monde d'en bas est un échiquier complexe. Reste dans mon ombre, exécute mes ordres sans faillir, et tu obtiendras des miettes de ressources que ce clan misérable n'aurait jamais pu t'offrir en mille ans d'existence. Échoue, et tu seras abandonnée au bord du chemin. »
Quelques heures s'écoulèrent, consacrées aux derniers préparatifs logistiques et à la confiscation des sceaux officiels du clan, des artefacts mineurs qui possédaient encore une certaine valeur de troc sur les marchés extérieurs.
Le crépuscule s’abattit enfin sur le Pavillon de la Roche des Cieux. Sous un ciel embrasé par les dernières lueurs pourpres et dorées du soleil couchant, Xiao Tanxing se tenait immobile sur le promontoire rocheux qui surplombait la grande porte de la secte. Derrière lui, les toits de tuiles sombres du village ancestral s'enfonçaient lentement dans les ténèbres. Les cris de lamentation des anciens commençaient à s'élever du dojo, mais la distance les rendait insignifiants.
À ses pieds, la nature offrait un spectacle de pure géométrie. Une immense mer de nuages blancs, dense et opaque, s’étendait à perte de vue, engloutissant le monde inférieur sous un océan de brume. Les chaînes de montagnes voisines n'étaient plus que des îlots noirs émergeant de ce suaire d'argent. C'était une frontière physique et spirituelle.
Un bruissement de tissu signala que Beihe avait terminé de charger les montures de transport au bas du sentier. Tanxing ne se retourna pas, ses yeux rivés sur la dernière ligne de lumière qui s'éteignait à l'ouest.
« C’est le début d'un nouveau cycle », murmura-t-il pour lui-même. Dans son esprit, les souvenirs de son enfance dans ce clan s'effaçaient déjà, remplacés par des algorithmes de cultivation, des schémas de méridiens et des listes d'ingrédients nécessaires pour franchir le prochain royaume. Les regrets étaient une perte de temps et d'énergie spirituelle. Une inefficacité cognitive que le chemin vers l'immortalité ne pouvait tolérer.
Beihe le rejoignit sur le rebord du promontoire, ajustant la courroie de son propre sac. Ses yeux reflétaient la lueur mourante du jour.
« Les montures sont prêtes, jeune maître. La descente de nuit sera dangereuse, mais elle nous permettra d'éviter les patrouilles des clans mineurs de la vallée qui pourraient chercher des réponses. »
Tanxing hocha la tête, sa décision déjà prise depuis longtemps. Il ajusta la sangle de son changdao sur son épaule, sentant le poids familier de l'acier contre ses omoplates. Le vent nocturne se levait, froid, ascendant, apportant avec lui les effluves de la plaine : l'odeur de la terre humide, des cités surpeuplées, de la cupidité humaine et des opportunités commerciales.
« Parfait. Range tes appréhensions. Les faibles meurent de leurs propres doutes avant même que la lame ne les touche. Notre trajectoire est claire. »
Sa longue marche à travers les royaumes de la cultivation venait de débuter. Une quête purement pragmatique, dénuée de toute illusion héroïque, où chaque être vivant croisé ne serait qu'une ressource à exploiter ou un obstacle à éliminer.
« En avant. Le Royaume de Jinsha et ses marchés noirs nous attendent. »