Chapitre 16
Le jeune maître et ses composants d’expédition foulèrent enfin le périmètre pavé de la Capitale Sheng après une transition logistique ininterrompue de huit longs cycles diurnes. Depuis ces hauteurs urbaines et fortifiées, les crêtes acérées et brumeuses abritant le Pavillon de la Roche des Cieux se détachaient encore sur l'horizon occidental : des balises minérales lointaines marquant la frontière abrupte entre l'opulence financière du Royaume de Jinsha et la souveraineté territoriale de la Dynastie Sheng. Le sillage de leur voyage avait été structurellement court, mais pour rallier ce centre de pouvoir sans éveiller les mailles du réseau de surveillance orthodoxe, l'escouade avait dû infléchir sa trajectoire à la microseconde près, longeant par l'ouest les rivages d'une mer intérieure aux reflets d'encre.
L’architecture géopolitique du continent se déployait ici en étau. La chaîne de montagnes se calfeutrait au sud-est, le désert stérile et brûlant de Jinsha consumait le sud, et plus Xiao Tanxing distordait sa marche forcée vers le septentrion, plus ses méridiens vibraient à l'approche de la matrice centrale. C’était là, au cœur névralgique de cette cité impériale, que le corps d'origine du Démon de l'Épée demeurait scellé sous des verrous de Qi azur.
La capitale sheng déployait une envergure géométrique colossale, capable de rivaliser avec les bastions de Jinsha. Pourtant, l'atmosphère y était saturée d'une discipline militaire étouffante, presque carcérale. Ici, les artères urbaines s’alignaient en lignes droites implacables, convergences architecturales forçant chaque regard et chaque pas à converger vers le Palais Impérial. Ce choix structurel différait radicalement de la superbe financière de Jinsha, où seule l’avenue des marchands fracturait la cité pour mener à une cour surélevée, jalonnée en son centre par une sainte rangée de fontaines monumentales.
À la Capitale Sheng, la pierre grise était nue, dépouillée d'apparat, résolument hostile. Des patrouilles de gardes lourdement armés rodaient à chaque intersection, le fer brut de leurs armures frottant contre le pavé dans un bruit métallique monotone. Dans les allées de commerce, le peuple progressait selon une neutralité clinique. Les visages n'arboraient ni l'éclat du bonheur, ni les stigmates de la détresse. Aucun sillage émotionnel n'était exploitable pour la logique analytique de Xiao Tanxing. Les mortels n'aspiraient pas à la grandeur spirituelle ; ils subsistaient, simplement. Et c’était précisément ce paramètre d'inertie qui heurtait sa raison de pratiquant. « Simplement »… Dans un monde régi par les lois impitoyables du Dao, une telle léthargie collective était l'indice d'une anomalie majeure, un scellement mental de masse.
Dès que la cellule de Xiao Tanxing franchit les lignes du poste de contrôle douanier, l’hostilité ambiante frappa ses sens affûtés par le Royaume de l'Esprit. L'air était lourd, saturé d'électricité statique, comme si le trône impérial détenait une certitude ésotérique majeure que la multitude ignorait encore.
« Mon cher et précieux ami ! »
La vibration harmonique appartenait à Xie Zhiyuan. L'homme des dettes. L'ordonnateur des flux de Jinsha.
Il progressa d'un pas fluide à travers la foule qui s'écartait, sans la moindre décélération logistique, avant de s'emparer des mains de Xiao Tanxing. Ses paumes, habituées au maniement des parchemins de créances et des leviers financiers, exercèrent une secousse rythmique en guise de salutation théâtrale.
« Quel délice absolu pour mes équations de constater ta présence physique en ces murs ! »
Xiao Tanxing stabilisa ses pupilles d'azur sur le visage lisse et souriant du logisticien, son Qi démoniaque de la Prison du Marais Osseux s'alignant sur une fréquence de pur agacement rationnel.
« Tes réseaux d'espionnage avaient déjà décodé mon vecteur d'approche bien avant mes propres calculs, saleté d’humain démoniaque », articula le jeune maître d'une voix coupante, exempte de la moindre aménité diplomatique. Ses canines pointues brillèrent sous ses longs cheveux noirs.
Xie Zhiyuan inclina légèrement le buste, ses paupières closes dissimulant la trajectoire de ses calculs secrets.
« Ma condition ne pouvait s'autoriser le luxe d'ignorer la trajectoire de mon plus estimé partenaire d'affaires. Je me devais de valider que ton enveloppe charnelle rallie la capitale saine et sauve pour préserver nos actifs communs. »
La rhétorique était grossière, presque ostensiblement factice, comme si l'homme des dettes prenait un malin plaisir à exposer la transparence de ses manœuvres de harcèlement. Xiao Tanxing décodait le piège psychologique à la microseconde, mais Zhiyuan demeurait une variable cognitive ultra-complexe, un prédateur de bureau qu'il convenait de maintenir à une distance respectable.
« Ma venue en ce lieu s'articule autour des termes stricts de la créance politique qui nous lie », reprit l'intendant financier. « Je sollicite par conséquent ta présence au sein des jardins intérieurs du palais impérial afin de statuer sur le mode de compensation que tes méridiens devront acter pour liquider cette dette. »
Le jeune maître contracta les sourcils, la mention de cette obligation matérielle envers l'Empire heurtant sa superbe et son arrogance de souverain.
« Scellons cette équation financière sans délai. Exiges-tu ma translation vers ces jardins à l'instant même ? »
Pour la première fois de l'échange, Xie Zhiyuan fit pivoter ses paupières. Ses yeux s'ouvrirent enfin, révélant deux gemmes d'un bleu céleste irréel, une teinte limpide et glaciale rappelant l'azur des hautes altitudes de l'extrême Nord. Ce regard d'épervier se posa sur le jeune homme aux longs cheveux noirs, jaugeant s'il faisait face à l'allié parfait pour ses ambitions ou au rival absolu qui briserait son échiquier continental.
« Nous alignerons nos termes dès lors que le soleil aura sombré derrière les crêtes de calcaire et que les torches de poix seront activées par la garde », murmura Zhiyuan d'un ton feutré. « Ma stratégie implique de t'introduire formellement auprès de notre souverain sheng. Pour l'heure, accorde un répit logistique à tes compagnons et sature tes sens des nuances de la capitale. »
L'homme des dettes redressa verticalement sa colonne, libérant l'emprise qu'il maintenait sur les mains de Xiao Tanxing. Il opéra une volte-face nonchalante et s'éloigna d'un pas mesuré, ses longues manches pourpres croisées derrière le dos.
Xiao Tanxing verrouilla son regard froid sur la silhouette fuyante du logisticien de Jinsha. Les bras cadenassés sur son torse, les traits altérés par une fureur géométrique, il toisait l'intendant de toute la hauteur de son arrogance.
« Cette entité dissimule sous sa soie une vicieusité pragmatique qui surpasse les instincts d'un diable originel », proféra-t-il entre ses dents pointues.
Refusant de demeurer exposé aux yeux des patrouilles militaires de l'avenue, Xiao Tanxing fit un signe sec à son escorte pour bifurquer vers l'enseigne de la taverne la plus proche, afin d'y glaner les rumeurs de la cour et d'analyser le marché d'informations.
L'établissement exhalait une atmosphère morbide, presque sépulcrale. Une unique source lumineuse, une lucarne crasseuse suspendue au faîtage de cèdre, projetait un cône de clarté blafarde au centre de la pièce, abandonnant les angles morts aux ténèbres d'une paranoïa palpable. Les cultivateurs indépendants et les mercenaires attablés conservaient un mutisme absolu. Aucun échange de mots, aucune friction de Qi. Ils se bornaient à vider leurs coupes de liqueur forte, les yeux fixés sur le bois vermoulu des tables.
Xiao Tanxing glissa jusqu'au comptoir crasseux, interpellant le serveur d'une voix basse, dénuée d'émotion :
« Quelle cause structurelle ou quelle barrière mentale contraint ces honnêtes sujets à stagner dans un tel état de décrépitude spirituelle et d'inefficacité ? »
Sans un mot, le tenancier leva un index calleux et tremblant pour désigner un lourd rouleau de parchemin officiel plaqué contre le pilier central de la taverne, solidement ancré dans la fibre ligneuse par la lame d'un couteau de chasse de l'armée.
Le jeune maître s'approcha, ses yeux d'azur balayant les caractères impériaux tracés à l'encre fraîche. Ses pupilles se dilatèrent sous le choc d'une information systémique majeure.
« Ce jour consacre l’avènement et l’entrée officielle au sein de notre dôme de l’Intendant Suprême du Nord, Bai Wusheng, venu à la rencontre de notre vertueux Souverain ! Un cycle d'une semaine complète sera alloué pour sceller le partage des banquets et l'osmose des cultures martiales de nos deux grands empires ! »
Les sourcils de Xiao Tanxing se rejoignirent dans une ligne de haine pure et anachronique. Sa main droite jaillit comme un éclair, s'emparant de la garde de corne du couteau. D'un geste sec et linéaire, il arracha l'acier du pilier et trancha le parchemin impérial en deux lambeaux distincts qui retombèrent mollement dans la poussière du sol.
« Mes oreilles refusent de tolérer la résonance de patronymes hérétiques qui ne devraient être formulés que dans la langue des chiens », cracha-t-il, le Qi démoniaque de son Dantian menaçant de saturer la pièce et de briser les tables.
La servante Beihe, inclinant son menton d'un mouvement oblique et candide, observa les traits tourmentés et la fureur de son maître avec une confusion palpable. Ses longs cheveux d'un rose clair tranchaient avec la pénombre de la taverne, tandis que ses yeux rouge écarlate brillaient d'une inquiétude soumise, ses petites mains serrées contre sa robe de soie. À ses côtés, Gu Chenyan balayait la faune des mercenaires d'un regard altier et souverain, sa logique d'ancien exécuteur de l'Empire du Nord se contrefichant éperdument des élans d'humeur de son nouveau seigneur, tant que ses propres méridiens restaient en sécurité.
Xiao Tanxing pivota vers ses deux pions logistiques, un sourire féroce, coupant et glacial redessinant ses lèvres pointues.
« Navré, mes chers composants d'expédition... mais les variables de nos calculs vont devoir intégrer une prolongation de séjour forcée en ces murs de pierre. Ce jeune maître vient de réaliser empiriquement qu'il a de très vieilles connaissances historiques à saluer au Palais Impérial avant de forcer l'accès au Tombeau. »