Chapitre 12
Chapitre 12
L'air de la Forêt des Cristaux semblait se figer, prenant la consistance d'un miroir déformant. Les silhouettes des troncs séculaires et les éclats vitreux des feuillages perdaient de leur netteté, se diluant dans un flou de plus en plus opaque. La brume psychologique, loin d'être totalement dissipée, se resserrait comme un étau invisible autour de leurs méridiens.
« Il doit être dissimulé quelque part sous le couvert de ces branches, Beihe. Fais preuve d'une attention sans faille. Le lâche n'attaquera pas de front. »
La servante, les membres encore secoués par le contrecoup du réveil forcé, se positionna docilement dans l’alignement de son dos, cherchant la protection de sa haute stature. Le silence de la sylve devint d'une lourdeur sépulcrale.
Soudain, sans qu'aucune rupture de Qi ne l'ait annoncé, une onde thermique d'une intensité anormale prit naissance au centre de sa cage thoracique. Une chaleur féroce, étouffante, se projeta instantanément dans son abdomen. En une fraction de seconde, la sensation se mua en une brûlure corrosive qui calcina ses canaux d'énergie.
Xiao Tanxing inclina lentement le menton pour examiner l'origine de cette anomalie thermique. Une lame courte, acérée et imprégnée d'un Qi visqueux, venait de percer ses chairs de part en part, émergeant au centre de son ventre. Un flot pourpre, lourd et fumant sous l'effet de la friction spirituelle, commença à s'épancher le long de sa tunique de soie, dégoulinant sur l'humus cristallin.
Le piège n'avait pas été totalement brisé. La silhouette qui se tenait tapie dans son ombre axiale n'était pas celle de Beihe. L'illusion s'était refermée sur lui au moment même où il se croyait le prédateur. C'était l'homme qui l'avait emprisonné dans le miroir onirique qui tenait la poignée de l'arme.
« Comment… ? Une telle distorsion spatiale… ? »
Un sanglot de douleur pure, mêlé d'une écume sanglante, s'échappa des lèvres entrouvertes de Xiao Tanxing. Sa superbe semblait s'effondrer sous l'impact du fer.
L’agresseur, un individu masqué dont les longs cheveux verts flottaient comme des lianes toxiques dans la pénombre, ne daigna pas formuler la moindre réponse verbale. D'un geste sec, il fit pivoter l'acier dans la plaie pour déchirer les tissus internes avant de retirer la lame. Xiao Tanxing tenta d'articuler son bras droit, ses doigts se tendant dans le vide pour agripper le visage laqué de son bourreau, mais l'hémorragie foudroyante vida instantanément ses méridiens de leur substance. Ses genoux fléchirent, et son corps s'effondra lourdement dans l'herbe haute, face contre terre.
« L’homme qui a ouvert sa bourse pour louer mes services a manifestement surévalué votre condition, gamin », murmura l'assassin d'une voix d'une tranquillité glaçante, dénuée de la moindre animation humaine. « Un tel manque de vigilance ne mérite pas le nom de cultivateur. »
Considérant la besogne à moitié close, l'homme aux cheveux verts pivota sur ses talons, nettoyant le fil de son arme d'un revers de manche. Il s'enfonça sous le dôme des arbres flous, se mettant immédiatement en chasse de la servante Beihe afin de sceller le secret de son contrat en lui arrachant la vie à son tour.
Mais dans la poussière et le sang, la conscience du vainqueur refusait l'annihilation. Un ricanement sourd, chargé d'un mépris souverain qui défiait la camarde, s'éleva du sol.
« I-imbécile présomptueux… »
La voix de Xiao Tanxing, bien qu’altérée par le reflux pourpre qui lui emplissait la gorge, conservait toute sa superbe arrogante.
« Penses-tu réellement qu'une entité de ma condition spirituelle pourrait s'éteindre suite à une agression aussi triviale ? Les décrets célestes ont désigné les élus de ce monde, et nulle lame de mercenaire ne peut infléchir les lois de la souveraineté. »
Utilisant ses dernières forces physiques, le jeune maître redressa légèrement le torse. Il plongea son pouce droit directement dans la mare de sang tiède qui imbibait sa tunique de soie. D'un geste rapide, géométrique et d'une précision chirurgicale, il traça un cercle ésotérique complexe autour de sa plaie abdominale, prolongeant les lignes de caractères sacrés jusque sur les brins d'herbe brisés qui l'entouraient. C'était un diagramme de scellement d'alchimie interdite.
De sa main gauche, il fouilla l'intimité de sa sacoche pour en extraire une ressource inestimable : l'une de ses trois uniques Pilules des Terres Bénites, un trésor de rang supérieur capable de régénérer les essences les plus corrompues.
Il emprisonna la pilule dorée au centre de sa poigne droite. Élevant son bras tremblant avec une volonté de fer, il positionna son poing fermé à la verticale exacte de la perforation de son abdomen. Dans un craquement sec, ses phalanges se resserrèrent, écrasant la pilule magique en une poussière scintillante. Les résidus de poudre spirituelle tombèrent en pluie continue sur la chair ouverte, s'infiltrant instantanément à l'intérieur de son organisme pour envelopper et suturer les organes vitaux qui avaient été sectionnés par le fer court.
Le miracle de la causalité alchimique s'activa. Au sol, le sang qui avait servi à tracer le cercle étrange se mit soudainement à bouillir, de grosses bulles de Qi pur crevant la surface du fluide.
Vwoosh !
Dans une inversion cinétique absolue, l'intégralité du sang que Xiao Tanxing avait perdu à cause de l'hémorragie se souleva du sol. Les gouttes pourpres rampèrent en arrière le long des dalles et des herbes, se déplaçant comme des filaments vivants pour retourner s'engouffrer au cœur de la plaie. Dès que la dernière particule de fluide eut réintégré le réseau de ses méridiens, la chair se referma d'un coup sec, ne laissant derrière elle qu'une peau diaphane, pure de toute cicatrice.
« Seuls les êtres appartenant à ma lignée possèdent la connaissance de ces arcanes de restauration, murmura-t-il, ses yeux d'azur reprenant leur éclat de glace. Voilà l'abîme conceptuel qui sépare notre valeur. »
Sans s'aider du moindre appui de ses membres supérieurs, par la seule force de son Qi et à la manière d'un mort-vivant s'arrachant à son sépulcre, son dos se redressa d'une traite. Il se campa sur ses deux jambes, sa haute silhouette dominant à nouveau la Forêt des Cristaux, ses vêtements déchirés étant le seul stigmate de l'assassinat manqué. Son Dantian crépitait d'une fureur froide.
Il posa sa paume droite sur le manche de son changdao, libérant une fraction de l'acier dans un sifflement métallique aigu.
« Le temps des illusions est révolu, homme aux cheveux verts. La donne est inversée… C'est désormais à mon tour de mener la chasse. »