Chapitre 11
Chapitre 11
Le sentier de terre claire s’était enfoncé depuis plusieurs lieues sous la canopée monumentale de la Forêt des Cristaux. À mi-chemin du sanctuaire ancestral qui abritait les secrets du Tombeau, Xiao Tanxing et sa servante progressaient sous un dôme végétal d'une densité étouffante. Dans ce secteur reculé, les émanations de Qi prenaient une texture étrange, presque solide : l'écorce des arbres séculaires brillait d'un éclat vitreux, résidu sédimenté de siècles de cultivation pure. L'air y était lourd, saturé par le silence des cieux inférieurs.
« Maître… qu’est-ce que le second prince du Royaume de Jinsha vous a concrétisé dans cette pièce obscure ? »
La voix de Beihe, timide mais aiguillonnée par une curiosité persistante, brisa la monotonie de la marche.
Xiao Tanxing semblait perdu dans le dédale de ses propres calculs tactiques. Ses doigts fins, qui palpaient distraitement la base de son menton, s'écartèrent lentement. Il décroisa ses bras massifs d'un geste fluide, redressant le menton pour planter son regard d'azur vers la voûte céleste qui filtrait à travers les branches de cristal. Ses lèvres pointues s'entrouvrirent pour laisser filer une sentence dénuée d'artifice :
« Une relique d’âme de rang Quán. L'artefact mythique que les anciens nomment Le Monarque au-dessus des Nuages. »
La servante s’arrêta net, ses lèvres s'entrouvrant en forme de O sous l'effet d'un choc conceptuel. Sa cultivation rudimentaire ne lui permettait pas de saisir toute l'immensité d'un tel trésor, mais les lois fondamentales du monde de la cultivation étaient explicites.
« Mais… Je croyais que l’accès et l’activation des reliques de rang Quán étaient scellés ? Qu'elles ne pouvaient être ouvertes et assimilées que par les maîtres ayant franchi les frontières du Royaume du Renforcement… ? »
Xiao Tanxing hocha la tête, un sourire asymétrique et détaché barrant son visage de jeune maître.
« Ta logique est exacte, Beihe. C’est précisément pour cette raison que pour l’instant, mes méridiens n'en réclament pas l'activation immédiate. Si les décrets du destin m'obligent à solliciter sa puissance, ce sera exclusivement contre une entité d’une envergure supérieure. Je refuse de risquer la dégradation ou la destruction d'une telle matrice pour des proies insignifiantes. Chaque ressource doit être alignée sur son utilité maximale. »
Le pas du jeune homme se figea au milieu de la piste de terre. Sa haute silhouette se tendit, adoptant la rigidité d'une statue de marbre noir. Il pivota lentement sur ses talons pour faire face à sa servante, son expression devenant d'une sérénité presque suspecte.
« Beihe… s’il te plaît, veux-tu bien rompre la distance et t’approcher de ma personne ? »
La jeune fille hocha la tête sans l'ombre d'une méfiance, sa dévotion absolue aveuglant ses instincts de survie. Pas à pas, elle réduisit l'espace qui la séparait de Xiao Tanxing, qui se tenait droit, les bras ballants le long du corps.
Une fois parvenue à une toise de lui, elle prit une inspiration, s'apprêtant à entrouvrir la bouche pour formuler une nouvelle question sur la hiérarchie des âmes. Elle n'eut jamais le temps de libérer le moindre son.
Dans une microseconde de vide absolu, le bras droit de Xiao Tanxing se détendit avec la vitesse d'une foudre céleste. Sa paume, durcie par l'énergie du Royaume de l'Esprit, fendit l'air dans une trajectoire horizontale d'une précision chirurgicale. L'impact fut d'une netteté effroyable : d'un unique coup sec, le fil de sa main trancha les vertèbres de la jeune fille. Sa tête se détacha de ses épaules, basculant dans le vide.
« Quand ton esprit se réveillera de cette rupture… n’oublie pas d’activer mes propres méridiens et de me réveiller moi aussi… »
Ce furent les ultimes vibrations phonétiques que la conscience de Beihe parvint à intercepter. Puis, la causalité de la réalité s'effondra, et le monde entier se mua en un néant d'encre absolue.
Gasp !
Les paupières de Beihe se rouvrirent d'un coup sec, sa cage thoracique se soulevant dans une inspiration frénétique. Ses yeux s'écarquillèrent, fixant le dôme des feuillages de cristal. Elle était allongée sur l'humus spongieux, le corps secoué de tremblements incontrôlables. À ses côtés, étendu de tout son long sur le sol de pierre froide, Xiao Tanxing reposait, les yeux clos, plongé dans un sommeil catatonique profond.
Prise d'une paranoïa panique, la jeune fille porta ses doigts fins à son cou, palpant frénétiquement sa gorge, sa trachée, cherchant la cicatrice du coup mortel. Mais sa chair était intacte. Sa tête était solidement ancrée sur ses épaules. C'est à cet instant précis, alors que le silence de la forêt reprenait ses droits, que la résonance des dernières paroles de son maître fit écho dans son esprit : Quand tu te réveilleras, n'oublie pas de me réveiller moi aussi...
La compréhension de l'ordre pragmatique fustigea ses doutes. Elle se jeta instantanément sur le corps inerte de Xiao Tanxing. Plaçant ses deux mains douces sur le torse de soie du jeune homme, elle mobilisa la totalité de ses forces pour le secouer frénétiquement, hurlant son nom pour briser sa léthargie spirituelle.
Au terme de plusieurs pulsations d'un effort désespéré, les paupières de Xiao Tanxing frémirent. Il ouvrit un unique œil d'azur, d'une clarté limpide, totalement exempt de la confusion du réveil. Portant une main à sa nuque, il se gratta tranquillement l’arrière du crâne, un sourire carnassier étirant ses lèvres pointues.
« Mon calcul était exact. Merci, Beihe. Ton utilité s'affine à chaque étape de notre voyage. »
Subie par le soulagement et la terreur rétrospective, la servante ne put contenir son émotion. Elle se jeta en avant, ses bras s'agrippant au cou de son maître pour l'enlacer de toutes ses forces, son visage baigné de larmes venant se presser contre son épaule.
« Qu’avez-vous accompli ?! Quelle est cette sorcellerie ?! Que se passe-t-il dans cette forêt, jeune maître ?! »
Le sourire de Xiao Tanxing s’élargit. Sans manifester le moindre agacement face à cette effusion de sentiments humains qu'il jugeait inutiles, il posa sa paume lourde sur les cheveux de la jeune fille, exécutant une caresse machinale pour apaiser son outil.
« Tu formules tellement de questions, Beihe… Range tes larmes, l'acier n'a pas besoin de pleurer. »
D'un mouvement de menton sec, il détacha son regard de la jeune fille pour fixer l'épaisseur des fourrés de cristal qui se dressaient face à eux. Ses pupilles bleues se vidèrent de leur feinte bienveillance pour adopter la rigidité de deux fentes de glace.
« Nos méridiens ont été interceptés par une barrière psychologique. Nous avons été pris au piège dans une illusion de masse, un miroir spirituel destiné à figer notre progression. Quelquun ou quelque chose rampe dans notre sillage à travers cette Forêt des Cristaux. »
Il resserra ses doigts, sa nouvelle âme de la Prison du Marais Osseux vibrant au cœur de son Dantian. Son arrogance naturelle reprit le contrôle absolu de ses traits. Pour lui, utiliser la mort réelle de sa servante dans le monde onirique comme un interrupteur pour briser le sortilège était une simple manœuvre tactique. Le chasseur invisible venait de commettre l'erreur de sous-estimer le prédateur.
« En tout cas, une variable reste indiscutable : ce lâche ne possède pas la puissance nécessaire pour m'affronter à découvert, cracha-t-il d'un ton d'une tranquillité terrifiante. Son sortilège est brisé, et j’aurai la vie de ce parasite à coup sûr. Sa chair nourrira la fange de mon marais avant la prochaine marée. »