Chapitre 10
Chapitre 10
Le Démon de l’Épée.
Même après des centaines d’années, ce nom suffisait encore à faire trembler les cultivateurs les plus expérimentés.
Un homme.
Un démon.
Un monstre.
Selon les récits transmis de génération en génération, il était l’être le plus puissant que ce monde ait jamais connu.
Il avait défié les six grandes sectes.
Il avait fait trembler trois royaumes.
Il avait déclenché trois guerres qui avaient changé à jamais le cours de l’histoire.
Et lors de la dernière bataille…
Il avait fendu la lune.
Aujourd’hui encore, lorsque les anciens racontaient cette histoire, ils levaient les yeux vers le ciel, cherchant la cicatrice de l'astre.
Mais aucun d’entre eux ne connaissait la véritable histoire.
Le Démon de l’Épée n’était pas mort.
Il était toujours là.
Vide.
Dans les profondeurs du Tombeau de la Lune Pourpre…
Son corps d'origine était toujours assis en position du lotus, figé dans le temps.
Des chaînes spirituelles d’un bleu pâle entouraient ses bras et son torse.
Ses longs cheveux blancs retombaient silencieusement autour de lui.
Et son visage était dissimulé derrière un masque de pierre noir.
La Grande Alliance des Neuf Puissances avait épuisé son corps.
Puis les Cinq Sages Absolus avaient uni leurs pouvoirs afin de le sceller.
Ils pensaient avoir gagné.
Ils avaient tort.
Xiao Tanxing marchait silencieusement sur la route. Sa haute silhouette découpait la poussière du chemin d'un pas régulier, l'esprit imperméable à la fatigue du voyage.
À ses côtés, Beihe maintenait un mutisme total depuis leur départ des frontières opulentes du Royaume de Jinsha. Ses petits doigts trituraient nerveusement la toile de son paquetage, le regard perdu dans le vide. Les dernières déclarations de son jeune maître tournaient en boucle dans son esprit, impossibles à déchiffrer pour sa logique de mortelle.
Finalement, la curiosité et l'incompréhension devinrent trop lourdes à porter sous le silence de la piste.
« Jeune maître… »
Xiao Tanxing continua d’avancer, le regard rivé sur la ligne d'horizon.
« Qu’y a-t-il, Beihe ? »
La servante hésita, pesant chacun de ses mots avant de franchir le pas de sa témérité.
« Pourquoi voulez-vous voir le corps du Démon de l’Épée ? Quel intérêt y a-t-il à fouiller le mausolée d'un tel monstre ? »
Xiao Tanxing s’arrêta net au milieu de la route. Une légère brise des plaines s’engouffra sous sa tunique, faisant doucement onduler ses mèches blondes. Il leva lentement les yeux vers le ciel changeant. Pendant quelques secondes, ses traits restèrent parfaitement calmes, lisses comme le marbre. Puis, les coins de sa bouche s'étirèrent, un léger sourire asymétrique apparaissant sur ses lèvres.
« Parce que j’ai besoin de récupérer quelque chose qui se trouve prisonnier avec lui. »
Beihe fronça les sourcils, cherchant une logique martiale à cette quête.
« Une relique d'âme ancestrale ? »
« Non. »
« Une arme forgée dans l'acier divin ? »
Xiao Tanxing secoua doucement la tête, son sourire s’élargissant d'une nuance plus sombre.
« Quelque chose de bien plus important que de simples trésors de terre. »
La jeune fille attendit la suite, les lèvres entrouvertes, espérant une confidence. Mais le jeune maître se remit simplement à marcher, reprenant son pas léger sans lui accorder la moindre explication supplémentaire.
Et tandis que leurs silhouettes s’éloignaient sur la piste de terre, une seule question obsédante martelait l'esprit de Beihe. Qu’est-ce qui pouvait bien posséder une valeur supérieure à une relique d’âme de haut rang ou à la lame légendaire du Démon de l’Épée ?
« Ce n’est pas ce qu’il possède qui excite ma convoitise… C’est ce qu’il est. »
Xiao Tanxing brisa soudainement le silence de la marche par ces paroles cryptiques, sa voix vibrant d'une résonance étrange. Il interrompit à nouveau sa course et se retourna face à elle d'un coup sec. Puis, il leva un index autoritaire vers les cieux.
« Comme le décrète la légende sacrée, Beihe… je suis le héros ! »
Son sourire carnassier dévoila l'éclat de ses dents légèrement pointues.
« Celui dont le bras est destiné à exécuter ce démon… une bonne fois pour toutes ! »
Ses yeux d'un bleu perçant brillaient d’une lueur d’arrogance pure, un éclat de glace qui semblait écraser et dominer le paysage environnant. Sous ce regard de prédateur, Beihe baissa respectueusement les yeux, une ferveur mystique s'emparant de sa poitrine.
« Je n’oublierai jamais votre noble statut, jeune maître, murmura-t-elle avec dévotion. Depuis que le Démon de l’Épée a jeté sa maudite infamie sur le Pavillon de la Roche des Cieux, les Vénérables ont usé leurs vies à attendre l’apparition de l’héritier. L'élu capable de briser cette stagnation. »
Xiao Tanxing s’accroupit d'un mouvement fluide, forçant son visage à entrer directement dans le champ de vision de la jeune fille. Elle maintenait ses paupières baissées, n'osant affronter cette superbe.
« Et alors… ? » la relança-t-il, un rictus de fierté barrant ses traits.
« Tu as pourtant été le témoin direct du résultat. J’ai purifié cette prétendue malédiction en un tour de main, sans verser une seule goutte de sueur… »
Beihe laissa échapper un petit rire cristallin, sa timidité reprenant le dessus alors qu'elle tentait de dissimuler son sourire derrière sa main fine.
« Oui, jeune maître. C’est justement pour cette raison que vous incarnez le plus grand prodige que la terre ait porté depuis des ères de cultivation ! »
Elle releva les yeux vers lui, un sourire radieux illuminant son visage. Dans ses pupilles de servante brillait une confiance aveugle, une foi absolue et sans faille.
Xiao Tanxing l’observa en silence durant quelques pulsations, analysant cette soumission avec une froideur de comptable. Puis, son sourire se fit presque doux, adoptant le ton protecteur d'un bon maître :
« J’adore contempler ton sourire, Beihe. Ça me rappelle à chaque instant que tu es parfaitement heureuse sous mon contrôle. »
La jeune fille le regarda droit dans les yeux, son cœur s'emballant sous la flatterie. Sans l'ombre d'une hésitation, portée par l'ivresse de sa dévotion, elle répondit :
« Oui, jeune maître ! Mon sillage est le vôtre, je vous suivrai pour l’éternité ! »
Pourtant… les vibrations de l'air ne portaient pas le même sens pour l'un et pour l'autre.
Dans l'esprit de Beihe, ces mots scellaient une promesse de sang, un serment de confiance absolue et de fidélité envers l'homme qui l'avait tirée de sa condition. Elle croyait en sa lumière. Elle croyait en sa destinée de héros, et elle était prête à fouler le feu ou la glace à ses côtés, peu importe où le sentier de la cultivation les mènerait.
Mais sous les cheveux blonds de Xiao Tanxing, la géométrie des pensées répondait à une tout autre logique.
À ses yeux pragmatiques, Beihe n’était pas une compagne de route, encore moins une confidente. Elle n’était qu’une extension mécanique de son propre poignet, un outil bien forgé dont il avait pris soin de vérifier le tranchant. Un pion sacrificiel sur l'échiquier des royaumes. Un instrument malléable, prêt à tout abandonner et à s'aligner sur la trajectoire d'un coup mortel pour sa seule gloire.
Et si les décrets du calcul exigeaient un jour qu'il brise cet outil pour préserver sa propre existence… il ouvrirait les doigts et la laisserait tomber dans le néant sans l'ombre d'un regret.