Il y avait soixante pour cent de chances qu’elle tue quelqu’un aujourd’hui.
Celie avait étalé son nécessaire devant le miroir de sa coiffeuse, à côté de ses produits de beauté et du parfum qu’Arielle lui avait offert pour son anniversaire. La table elle-même était un cadeau de Brom, et tout le reste, son fard à joues, son rouge à lèvres, la rhubarbe et le safran compris, avait été acheté avec la nouvelle pension que la fortune d’Arielle leur permettait de toucher.
Elle lui avait aussi permis de s’offrir un arsenal d’armes et d’équipements de défense plus sophistiqués, dont certains dont elle n’aurait jamais rêvé posséder.
Du bout des doigts, elle effleura ses outils, faisant glisser sa main sur leurs arêtes tranchantes. Pas tous, toutefois. Plusieurs avaient une pointe enduite de poison, dont l’une contenait assez de venin pour paralyser un immortel.
Elle l’avait payé une petite fortune, mais savait que ça lui serait utile.
Peut-être aujourd’hui.
Le jour où elle découvrirait si l’Archimage lui avait menti en prétendant que sa sœur était en vie.
La dernière fois qu’elles avaient appris qu’Arielle était en danger, l’information ne venait pas de l’Archimage. Elle venait d’une inconnue qui prétendait avoir été envoyée par Elric. Elle leur avait annoncé qu’un démon hantait Arielle et que c’était pour cette raison qu’elle ne pouvait pas rentrer pendant les vacances.
C’était bizarre.
Quelques mois plus tôt à peine, Celie faisait ses adieux à sa sœur fragile, terrifiée à l’idée qu’on l’envoie dans la fosse aux loups et que la cruauté de cette société ne finisse par la dévorer.
Arielle était vulnérable à tant d’égards. Tout serait nouveau pour elle, et elle n’aimait pas le changement. Celie craignait que personne là-bas n’ait la patience de la comprendre, qu’Arielle ne sache pas exprimer ses besoins ni ses peurs.
Quand son père était parti rendre visite à Brom, Celie s’était attendue à moitié à les voir revenir avec des nouvelles d’Arielle : déprimée et seule, désespérant de rentrer chez elle, mais trop fière et trop consciencieuse pour l’avouer. Même l’histoire de Brom, qui racontait comment Arielle avait remis à sa place un aristocrate snob et mou comme une chiffe, n’avait pas suffi à apaiser ses inquiétudes.
Et puis, il y avait eu l’or.
Arielle leur avait donné une somme obscène, sans pouvoir expliquer clairement d’où elle venait. Bien sûr, elle aurait pu la recevoir de l’archimage Elric, mais si c’était le cas, Arielle le leur aurait simplement dit.
Et il était absurde que l’Archimage leur fasse un tel don, vu tout ce qu’il faisait déjà pour Arielle : il l’avait inscrite dans cette prestigieuse académie et avait tiré son père de l’exil volontaire qu’il s’était imposé.
Celie appréciait l’archimage et lui était reconnaissante, mais elle se méfiait par nature des gens trop généreux, surtout des Ascendants. Il n’en restait pas moins humain, et les humains étaient naturellement avides. Elle en avait donc conclu qu’il exploitait les talents considérables d’Arielle pour des opérations clandestines, peut-être afin d’éliminer des rivaux ou simplement de se faciliter la tâche.
Elle était certaine que c’était ainsi qu’Arielle s’était retrouvée mêlée aux démons, et que ceux-ci la pourchassaient. Pourquoi d’autre Arielle se serait-elle frottée à une créature aussi cauchemardesque ?
À moins que l’un de ces petits aristocrates ne lui ait jeté un sort ou ne l’ait poussée à l’invoquer. Ou alors, Arielle avait complètement disparu et Elric essayait de le cacher derrière un mensonge stupide — mais c’était moins probable. Celie avait parlé à Arielle par parchemin de messagerie, et sa sœur avait répondu à des questions dont seule Arielle pouvait connaître la réponse.
Mais tout ça pouvait être truqué. Elle avait côtoyé assez d’Ascendants pour savoir que leur magie permettait toutes sortes de choses, surtout des choses dépassant les rêves les plus fous d’un mortel. Elric aurait aussi pu altérer l’esprit d’Ari pour la contrôler ; c’était peut-être pour ça qu’il ne voulait pas qu’elles la voient. Parce qu’alors, elles comprendraient. Celie saurait aussi si quelqu’un mentait à sa sœur et la manipulait pour qu’elle lui obéisse. Difficile de déceler ça dans des messages espacés, mais en personne, il serait impossible de le cacher.
Aujourd’hui, elle découvrirait si elle devait paralyser Elric et le torturer pour lui arracher la vérité. S’il avait fait du mal à Arielle, elle ne le laisserait pas s’en tirer, qu’il soit archimage ou non.
Elle entendit un léger sifflement, puis la voix tonitruante de son père : « Elric ! Ravi de te revoir ! »
L’Archimage marmonna quelque chose qui fit éclater Torv de rire. Celui-ci l’invita à prendre le petit déjeuner avec lui. Malgré les soupçons de Celie, son père ne doutait jamais des bonnes intentions d’Elric et l’avait défendu quand elle s’était demandé pourquoi un homme comme lui se donnait tant de mal pour eux.
« Ça se voit dans ses yeux, Celie, lui avait-il dit. Elric est un homme bien. »
« Un homme bien qui tient notre sœur sous sa coupe et refuse de nous la laisser voir », avait-elle marmonné.
Sa mère avait croisé son regard. Celie savait que Thessa ne pensait pas forcément qu’Elric cherchait à les exploiter, mais elle n’était pas aussi convaincue que Torv de son innocence. Elle s’inquiétait aussi énormément pour sa fille et désirait plus que quiconque revoir Arielle.
Celie et Thessa avaient soutenu le regard l’une de l’autre, communiquant sans un mot leur détermination à faire tout ce qui serait nécessaire pour leur famille. Celie savait que Thessa n’approuverait jamais ouvertement ce qu’elle préparait, mais qu’elle lui donnerait malgré tout sa bénédiction.
Elle glissa les outils nécessaires dans ses manches et ses bottes, en dissimula un autre dans son décolleté et en attacha un dernier à sa cuisse droite. Elle déglutit. L’estomac lourd, elle se leva de sa coiffeuse et fixa son reflet déterminé. Elle s’entraîna à sourire jusqu’à ce que son sourire ne se crispe plus aux commissures et qu’elle ait l’air aussi inoffensive que d’habitude.
Puis elle descendit l’escalier.
« Archimage », le salua-t-elle lorsqu’il apparut, debout près de son père, à côté de la porte. Torv tenait une assiette dans une main et un cuissot de cerf dans l’autre, la sauce dégoulinant du bord.
Sa mère, qui sortait de leur chambre commune, au rez-de-chaussée, lui lança un regard noir. « Torv, si tu mets de la sauce sur mon sol, je t’arracherai les entrailles et en ferai un chiffon. »
Torv eut le bon sens de ne pas rire de cette menace, même s’il esquissa un sourire. « Ah, Thess, mes entrailles sont toutes meurtries et ensanglantées par la guerre. Elles feraient un chiffon déplorable. »
Sa mère leva les yeux au ciel et lui prit l’assiette, lui faisant signe d’y déposer le cuissot.
Il s’exécuta d’un air profondément navré.
Pendant ce temps, l’Archimage sourit au couple, puis son regard se posa sur Celie.
« Bonjour, Celie, dit-il sans la moindre trace de tromperie sur le visage. Tu as bonne mine. »
« C’est toi qui as l’air affamé », l’interrompit Thessa. De sa main libre, elle saisit Elric par le poignet et l’entraîna vers la cuisine. « Mange quelque chose avant qu’on parte. »
« Oh, ce n’est pas nécessaire. »
« Si. On dirait que tu vas t’écrouler raide mort d’un instant à l’autre. Le ministère te fait travailler jusqu’à l’épuisement. »
« Ce n’est pas seulement à cause d’eux », concéda Elric en se laissant installer sur une chaise. « On m’a confié une mission spéciale. »
« Ah oui ? »
« Oui. Une expédition, si tu veux. »
« J’ai hâte que tu nous racontes tout ça », lança Torv en entrant dans la cuisine et en s’asseyant. Il reprit son cuissot.
Mais Elric détourna la conversation de son travail et interrogea plutôt Torv sur ses dernières affaires — qui se résumaient surtout à jouer avec sa pension, vu toutes les idées farfelues dans lesquelles il investissait. Tandis que sa mère servait du ragoût à l’Archimage et que son père bavardait avec lui en dévorant son cuissot, Celie se servit à son tour.
Elle mangea peu, juste assez pour prendre des forces en prévision de ce qu’elle pourrait avoir à faire. Tout au long de la conversation, elle observa l’Archimage, qui lui accorda à peine un regard. La seule fois où il le fit, il lui adressa un sourire bienveillant. Elle le lui rendit. Tant mieux : il avait baissé sa garde et ne la considérait manifestement pas comme une menace. On avait l’habitude de la sous-estimer. C’était ce qui faisait d’elle une experte dans son domaine.
Au début, elle s’était spécialisée dans les attaques à longue portée, mais ces dernières années, elle était devenue redoutable dans les assassinats au corps à corps. C’était facile, en réalité. Il lui suffisait de s’introduire dans le cercle intime de sa cible. Se fondre dans le décor, rire à ses blagues, faire comme si elle était des leurs, jusqu’à pouvoir l’isoler. Elle avait découvert qu’elle savait se lier d’amitié avec des inconnus et gagner leur confiance. Elle avait, supposait-elle, un visage qui inspirait l’innocence et la confiance.
Fais la colombe, lui avait dit un jour une courtisane. Et beaucoup se jetteront sur la lame pour t’éviter la moindre égratignure.
Ça aidait que ses cibles soient le plus souvent ivres et pas très futées. Quand elles comprenaient qu’elle n’était pas une colombe, il était trop tard : elles se vidaient de leur sang à ses pieds. Ou se contorsionnaient, même si elle n’aimait généralement pas ce genre de poison. Ça laissait plus de dégâts qu’une simple entaille à la gorge.
Mais elle ne pourrait pas facilement approcher le cou de l’Archimage. Il n’avait peut-être pas l’air très robuste, mais il restait un Archimage, et devait avoir une force accrue, ainsi qu’une meilleure récupération et une constitution plus solide. Elle devait d’abord l’empoisonner ; pour cela, il lui faudrait gagner sa confiance. Elle avait eu tort de le menacer de mort la dernière fois, mais espérait qu’il avait oublié. Ou peut-être avait-il cru à une plaisanterie.
Bah. Elle le saurait bien assez tôt.
La porte d’entrée s’ouvrit à la volée et Brom fit irruption.
Sans prêter attention aux autres, il alla droit à la viande découpée près du chaudron et se mit à enfourner des tranches.
« Brom Mossborne ! le réprimanda sa mère. La Sentinelle sait que je t’ai mieux élevé que ça. »
« C’est vrai, mère, mais j’ai passé trois jours à chasser dans la forêt et je suis devenu à moitié animal. » Il se retourna, la bouche pleine. « Alors, on part quand ? »
Sa mère lui lança un regard écœuré, tandis que son père riait. Brom croisa aussi le regard de Celie et lui adressa un signe discret, auquel elle ne répondit pas. Il était le seul à savoir ce qu’elle comptait faire. Il l’aiderait à paralyser l’archimage et à le torturer pour obtenir des réponses au sujet d’Arielle, puis, une fois leur besogne terminée, il l’aiderait à se débarrasser du corps. C’était toujours la partie la plus difficile de son travail.
Tuer était le plus facile. Elle se demandait parfois si c’était étrange, surtout après avoir entendu les réticences et le dégoût de certains de ses collègues face à cet aspect de leur travail. Et après avoir constaté ce qu’en pensaient sa mère et Brom. Ils ignoraient qu’elle avait autrefois ressenti la même chose. Il fut un temps où tuer la rendait malade, mais à force de s’entraîner et de méditer pour réprimer cette réaction, elle s’était habituée à son travail.
C’était l’une des raisons pour lesquelles elle était si douée.
Après le repas, ils se réunirent enfin dans le salon, et Elric annonça : « Je ne suis pas très doué pour ouvrir des portails pour plusieurs personnes. J’ai donc fait venir un ami pour m’aider. »
Son ami avait l’air d’un oiseau perché sur son épaule. Il s’envola, battit des ailes et cracha un petit trou noir.
Au début, ce n’était qu’une sphère tournoyante et discrète. Puis elle s’élargit de plus en plus, jusqu’à occuper la moitié de la pièce.
Celie reconnut ce que c’était, mais le reste de sa famille l’observa avec appréhension. À mesure que le portail grandissait, Torv jura et recula d’un pas, tandis que Brom dégainait sa dague.
« Que signifie tout cela, Archimage ? exigea Thessa.
— C’est un portail agrandi, expliqua Elric. Il vous conduira directement auprès d’Arielle. »
« Je n’en ai jamais vu un aussi grand, dit Torv. Et encore moins un qui sorte du bec d’un oiseau. »
« Oui, c’est une particularité de mon ami », dit Elric en riant. « Il n’y a aucun danger. Je peux passer le premier, si vous voulez. »
Les membres de la famille échangèrent des regards inquiets. Celie fut la première à avancer.
« Celie ! » appela sa mère. Son père tendit la main pour la retenir, mais elle ne les écouta pas et traversa le portail sans hésiter.
Elle apparut dans une maison inconnue, où flottait une odeur de cyprès et d’érable.
Les murs étaient étranges : ils ressemblaient plus à de l’écorce qu’à du bois ordinaire, et des stries y luisaient par intermittence. Un léger bourdonnement et des battements sourds semblaient presque audibles. La pièce était petite et bien rangée ; un canapé qui semblait fait de coton et de velours, bien trop luxueux pour cet endroit, côtoyait un panier de couvertures pliées, une boîte et une pile de livres.
Où suis-je ?
Dehors, derrière la fenêtre, s’étendait un désert sans fin, écrasé par un soleil brûlant. Par une porte, elle aperçut ce qui semblait être une petite cuisine, avec la table dressée comme si quelqu’un venait d’y déjeuner.
Elle avança lentement. Un bruit venait de l’extérieur, derrière la porte ouverte. Elle se prépara en apercevant un grand inconnu sur un perron fait de lianes entortillées. Elle glissa une de ses dagues empoisonnées dans sa paume. Peut-être sauraient-ils où se trouvait sa sœur.
« Ne vous éloignez pas trop, Sir Spendulon. »
Celie se figea.
Cette voix…
Elle ressemblait à celle d’Arielle. Pas tout à fait par le timbre, mais par l’intonation, le rythme, la douceur. Sa sœur avait une façon bien à elle de parler, qu’elle n’avait jamais entendue chez personne d’autre.
De dos, l’inconnue ne ressemblait pas à Arielle. Elle paraissait plus grande, plus âgée, et ses cheveux étaient plus longs.
Pourtant, sa posture, la position de ses épaules, la façon dont ses mains bougeaient le long de son corps… Même la manière dont elle se penchait légèrement pour observer quelque chose sur le sable, devant elle et hors de vue.
« Arielle ! » ne put s’empêcher de s’écrier Celie. La femme se retourna.
Ce n’était pas Arielle. Du moins, pas physiquement.
Mais son expression… La façon dont ses sourcils se haussaient par degrés, dont ses yeux s’écarquillaient tout en gardant cette expression étrangement impassible. Ses narines frémirent aussi, sa gorge tressaillit et un sourire, qu’elle ne se rendait sans doute même pas compte de former, se dessina sur son visage.
Puis elle cligna plusieurs fois des yeux, à quelques fractions de seconde d’intervalle.
C’était bien Arielle.
Soudain, tout s’effondra.
Toute l’angoisse et la tension que Celie avait accumulées jusque-là s’évanouirent. La peur qu’un drame soit arrivé à sa sœur, qu’Arielle souffre sans qu’elles le sachent. Qu’elle soit prisonnière, exploitée, seule et en train de l’appeler à l’aide, sans que Celie puisse venir la secourir.
Cette sensation lui rappela le jour où elle avait dû accepter que son père était mort, après des années sans nouvelles. Elle s’était interdit d’espérer son retour, s’était résignée à le croire vraiment disparu. Et quand il était revenu, l’incrédulité, la joie et la peur que tout ne soit qu’un rêve s’étaient mêlées en une émotion intense.
Cette émotion la poussa à courir vers Arielle et à la serrer dans ses bras, sans doute au point de lui couper le souffle.
La femme se raidit.
« Celie ? » demanda-t-elle, et Celie hocha la tête contre son épaule.
« C’est moi, murmura-t-elle. C’est ta sœur. »
Arielle l’entoura de ses bras et lui rendit son étreinte. Celie savait combien cela devait lui coûter. Elle savait que sa sœur n’aimait pas les câlins, mais Ari devrait prendre son mal en patience : Celie ne pensait pas pouvoir la lâcher, du moins pas de sitôt.
Des larmes coulèrent sur ses joues, mais elle refusa de les laisser l’emporter, comme elle refusait de céder à la peur qui lui avait lacéré le cœur.
Arielle était là. Elle avait l’air différente et se trouvait dans une maison qui ressemblait à l’intérieur d’un arbre.
Mais elle était vivante et en bonne santé, et c’était tout ce qui comptait.
Ce ne fut qu’un moment plus tard qu’elle remarqua qu’une autre créature se tenait soudain à côté d’elles. Rouge et écailleuse, elle avait des yeux perçants et une longue langue pendante.
Celie poussa un cri.