Vittoria n’appela pas de guérisseur pour Sir Spendulon, malgré les demandes pressantes d’Arielle et d’Inara.
Non seulement elle prétendit ne connaître aucun guérisseur de dragons ou de reptiles, mais elle affirma aussi que ses nausées étaient probablement dues à un enfermement trop prolongé. Il lui semblait aller bien par ailleurs. Elle ignora donc les supplications des filles et déclara : « Le mieux qu’on puisse faire pour lui, c’est de retrouver rapidement tous les démons et de s’en débarrasser. Alors concentrons-nous là-dessus. D’accord ? »
Arielle acquiesça à contrecœur, mais elles gardèrent tout de même Sir Spendulon à l’œil jusqu’à la fin de la journée. L’épisode ne semblait pas l’avoir beaucoup affecté et il mangea même un peu de lézard au dîner — cru, et non dans un ragoût. Puis elles se retirèrent dans la chambre d’Inara. Arielle caressa Sir Spendulon, tandis qu’Inara lui chantait une berceuse jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Arielle passa aussi la nuit à lire le journal de Cornelius, se demandant si elle pouvait empêcher l’orbe démoniaque de la retrouver en passant par l’abîme.
D’après son étude approfondie, l’abîme était une entité où résidaient d’autres entités, comme le Drift, Cornelius Draco, Plutarch et toutes sortes de créatures abyssales. Chaque zone abyssale était distincte, mais aussi reliée aux autres d’une manière qui permettait, avec suffisamment d’efforts, de trouver son chemin de l’une à l’autre. Des portes menaient aux domaines abyssaux, comme les ruines d’Helleron, où elle avait trouvé Cornelius, et la bibliothèque où elle supposait que se trouvait Plutarch. Ces portes servaient sans doute de raccourcis vers les endroits où elle devait se rendre.
Il existait aussi un abîme intérieur, qu’elle avait découvert en tenant le carnet de Cornelius. Le Drift l’y avait trouvée. Autant dire qu’il pouvait se déplacer librement dans l’abîme sans le moindre problème.
Et si elle parvenait à pénétrer dans l’abîme et à se débarrasser de l’orbe démoniaque avant qu’il ne la trouve ? En méditant, pourrait-elle le repérer ? Ou bien le Drift l’emprisonnerait-il dans son corps, comme elle le craignait ?
Existait-il un moyen de bloquer à l’avance l’accès à son âme ? Elle l’ignorait, n’ayant pas assez expérimenté avec l’abîme. Elle attendait que la professeure Valeria obtienne l’autorisation d’utiliser le laboratoire pour qu’elles puissent étudier l’abîme en profondeur, mais pouvait-elle faire autre chose dès maintenant ?
Ses pensées tournèrent en boucle dans sa tête jusqu’à ce qu’elle finisse par s’endormir.
Le lendemain, Arielle retrouva Elric sur une colline isolée, balayée par les courants d’air. Une tour semblait s’appuyer directement sur la pente naturelle du terrain. Une bruine tombait, mais les nuages qui s’amoncelaient annonçaient un orage imminent. Le sol était marécageux, et des fragments de corruption flottaient dans l’air.
Il n’y avait toutefois pas grand-chose en matière d’essences.
« Voici le domaine de Yseult, expliqua Elric tandis qu’ils s’approchaient d’une grande porte. Il est près d’une grande ville, mais suffisamment à l’écart pour qu’il puisse se cacher du monde. »
« Pourquoi vit-il ici au lieu de rester à la secte ? » demanda Arielle à voix haute.
« Je doute qu’il ait envie de dormir dans la même chambre que celle que tu as si généreusement saccagée. » Elric avait l’air amusé.
« Ah. » Arielle trouvait que ça se tenait. Elle n’éprouvait pourtant aucune compassion pour Yseult. Il l’avait bien mérité, après ce qu’il avait fait à Elric.
Tandis qu’ils attendaient que la porte s’ouvre, l’oiseau de Vittoria apparut sur l’épaule d’Arielle.
« N’oublie pas ce dont nous avons parlé », dit-elle, et Arielle acquiesça. Ce matin-là, Vittoria lui avait appris à s’adresser directement à elle, sans prononcer les mots à voix haute. C’était en fait très simple. La technique s’appelait la pensée dirigée : il suffisait de former les mots dans son esprit, de les diriger vers ses lèvres sans jamais les exprimer.
Elle avait aussi expliqué à Arielle qu’Elric pouvait faire de même, ce qui leur permettrait de rester tous les trois en communication constante.
Ensuite, Vittoria et Arielle étaient allées chercher l’orbe bleu dans la grotte. Arielle l’avait emporté avec elle, par précaution. Heureusement, l’orbe bleu avait commencé à la suivre de son plein gré ; elle n’avait donc plus besoin de l’emprisonner dans un sort pour qu’il coopère.
« Fais attention », dit Vittoria. « Et bonne chance. »
L’oiseau portail disparut quelques secondes avant que la porte ne s’ouvre.
Arielle recula lorsqu’un homme grand, à la peau sombre et aux épaules larges, emplit l’entrée. Son visage était grave, et ses yeux cerclés de noir, d’un vert si intense qu’ils lui évoquèrent des émeraudes.
« Mahmoud, salua Elric. Merci encore de nous permettre de faire cela. »
« Tout ce qui peut accélérer cette enquête et mettre fin à mes liens avec Gio Li est bienvenu. » Son regard perçant passa d’Elric à Arielle. Il s’inclina. « Ravi de vous revoir, commandante Vittoria. »
Arielle ne dit rien, comme on le lui avait demandé.
« Euh, Vittoria est occupée pour l’instant, expliqua Elric. Et ce clone d’âme ne parle pas. »
« Vraiment ? » Il se redressa et examina Arielle avant de tendre la main pour lui toucher la joue. « Elle est très réaliste. »
« Oui, Vittoria a beaucoup investi pour lui donner cette apparence. Elle peut aussi parler, mais elle ne s’exprimera pas souvent, puisque, comme je l’ai dit, Vittoria est occupée. »
« Je vois. » L’homme recula et leur fit signe d’entrer. « Vous pouvez discuter avec lui, bien sûr. Aujourd’hui, il n’a fait que s’asseoir, lire et écrire. Il avait l’habitude de se promener régulièrement dans le jardin, mais avec cette pluie, il est resté à l’intérieur. Il ne reçoit plus de visiteurs. »
« Est-ce qu’il va en ville ? »
« Pas souvent. La douleur… elle commence à limiter ses mouvements. Son état se dégrade plus vite que prévu. Il dort peu aussi, car les souffrances de sa suppression sont pires la nuit, et il a moins de quoi se distraire à ce moment-là. » Son visage s’assombrit et ses lèvres se pincèrent. « Il ne lui reste plus longtemps. »
Plus longtemps avant quoi ? Arielle voulut le demander, mais garda sa question pour elle. Elric sembla comprendre, car son expression s’assombrit elle aussi.
La tour était froide, sombre et pleine de courants d’air. Il n’y avait ni chaises ni tables, presque aucune décoration et pas de tapis. Le contraste avec la demeure de Yseult, à la Secte démoniaque, était saisissant : elle était minimaliste, certes, mais aussi décorée dans un style classique, avec des touches de fer et de pierre, des statues, des glyphes, des tapis luxueux et un mobilier élégant.
À côté, cet endroit semblait vide et terne. On aurait dit la demeure d’un homme à qui l’on avait tout pris pour régler une dette.
La poussière s’y accumulait aussi, signe qu’il ne faisait pas grand-chose pour l’entretenir.
Peut-être n’en avait-il pas les moyens, puisque la majeure partie de sa fortune aurait été confisquée.
L’escalier longeait un haut mur aux sculptures complexes et était bordé d’une rampe en bois. Tandis qu’ils montaient, celle-ci trembla : elle était manifestement mal fixée.
Mahmoud et Elric n’y prêtèrent aucune attention. Arielle eut envie de la réparer, par besoin maladif d’ordre, mais suivit le conseil de Vittoria et s’en abstint, ne voulant pas attirer l’attention.
Ils débouchèrent enfin dans un salon, vide à l’exception d’un long parchemin et d’un homme assis par terre, occupé à tracer ce qui ressemblait à une longue écriture sinueuse.
Alors, c’est Yseult.
C’était étrange : malgré toute leur histoire et tout ce qu’elle savait de lui, c’était la première fois qu’elle le rencontrait vraiment. Il avait les cheveux longs et des traits doux, que venaient rompre un nez crochu et des yeux tombants à l’air perpétuellement triste. Ses sourcils formaient un angle sévère. Ses longs cheveux étaient attachés à la nuque, mais ils semblaient plats et humides, et se clairsemaient sur le sommet du crâne.
« Yseult. »
Il leva les yeux. Ses joues étaient creuses et amaigries, des cernes profonds lui marquaient le dessous des yeux. Son regard parcourut le groupe, tandis qu’un rictus retroussait sa lèvre supérieure.
« Dois-je passer le peu de jours qu’il me reste à vous recevoir ? demanda-t-il.
— Nous avons quelques questions. »
« Évidemment. On dirait que tu prends plaisir à me tourmenter ces derniers temps, Elric. »
« Je ne suis pas responsable de tes tourments, Yseult », répondit calmement Elric. L’autre homme marmonna quelque chose dans sa barbe. Il se releva avec difficulté, grimaçant comme s’il souffrait.
Pendant ce temps, Arielle examinait ce qu’il fabriquait. Elle n’avait jamais rien vu de pareil. Était-ce une écriture magique ? C’était étrange, puisqu’il ne pouvait plus utiliser la magie.
« En fait, nous venons vous proposer un marché, dit Elric. Nous voulons que vous ouvriez quelque chose. En échange, nous vous achèterons de quoi rendre vos quartiers plus confortables. »
Yseult haussa un sourcil et Elric jeta un regard à Arielle.
Ari acquiesça et Elric fit apparaître le livre.
Aussitôt, Arielle activa son [Sensate] et sa vision des auras, afin de détecter toute action que Yseult pourrait tenter contre le livre. Elle avait emporté l’orbe bleu avec elle ; à présent, il tournoyait autour d’elle, dans l’attente de ses instructions.
Elric s’avança avec le livre. Elle observa attentivement les orbes qui l’entouraient, ainsi que l’expression de Yseult.
« Mon journal… » murmura Yseult en le contemplant avec une avidité qui mit Arielle mal à l’aise.
« C’est bien lui, répondit Elric. Tu veux le récupérer, n’est-ce pas ? »
La mâchoire de Yseult remua. Il fixa Elric, puis acquiesça.
« Si tu peux l’ouvrir pour nous, une fois que nous aurons fini de nous en servir pour mettre un terme définitif à ces histoires démoniaques, peut-être que tu pourras le récupérer. Avec quelques objets pour rendre ta demeure plus confortable. »
« C’est censé me consoler de mourir à petit feu, dans d’atroces souffrances ? » L’expression de Yseult était amère, mais amusée.
Elric haussa les épaules sans répondre.
« Et comment pourrais-je vous croire ? »
« Tu n’as qu’à nous faire confiance. Nous pouvons toujours t’y obliger, mais je préférerais éviter d’en arriver là. »
Yseult inclina la tête et fit un geste de la main gauche. Une lame apparut dans sa paume ; il allait se piquer le doigt lorsqu’Elric l’arrêta : « Attends. »
Il s’immobilisa.
« Tiens simplement le livre pour l’instant. »
Yseult haussa un sourcil. « Ce n’est pas comme ça qu’on l’ouvre. »
« Je sais », affirma Elric. Yseult plissa les yeux. Son regard se posa aussi sur Arielle, et il serra les dents. Une rage soudaine déforma ses traits.
« Je suppose que c’est toi qui m’as volé quelque chose », dit-il.
Arielle ne répondit pas. Elle le fixa d’un air impassible.
« Un clone, ricana Yseult. Tu crois qu’elle sait l’ouvrir sans mon sang ? »
« On verra. »
« Tu perds ton temps, dit-il. Mais soit. Tu peux essayer. »
Elric fit flotter le livre jusqu’à Yseult. Lorsque celui-ci tendit la main, Elric plissa les yeux.
« Touche-le, c’est tout », lui rappela Elric. Yseult acquiesça.
Il s’avança et posa la main sur le livre
Rien ne se passa.
Arielle le fixa avec attention, guettant l’apparition d’orbes à la surface, mais rien ne bougeait pour l’instant.
La déception lui pesa lourdement.
« Laisse-le utiliser son sang, » dit Arielle à Vittoria.
« Il risque de le détruire », répondit Vittoria.
« Je ne le laisserai pas faire », dit Arielle.
Vittoria dut transmettre le message à Elric, car celui-ci plissa les yeux et fixa longuement Arielle.
Fais-moi confiance, tenta de lui dire Arielle par le regard.
Il soupira et acquiesça.
« Utilise ton sang », dit-il à Yseult, qui sourit. Arielle activa aussi [Contrôle de créature] pour accélérer son incantation.
Yseult retira sa main du livre flottant et ressortit sa lame. Il se piqua le bout du doigt.
Son sang resta suspendu dans les airs. Sous le regard d’Arielle, il tomba sur la page.
Arielle vit enfin le glyphe apparaître.
Arielle brisa le sort au moment où le coin du livre prenait feu. Les flammes s’éteignirent aussitôt. Elle dressa un bouclier pour empêcher le contrecoup de déchirer le livre, puis détourna cette énergie par la fenêtre dans un fracas de tonnerre.
Elle examina ensuite ce qu’il en restait.
Le livre ne s’était toujours pas ouvert.
Le sort destructeur était figé, mais aucun autre mécanisme de verrouillage ne se révélait.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Vittoria à Arielle, qui lui expliqua.
« Je ne vois pas le verrou. »
« Toujours pas ? »
« Non. »
Vittoria réfléchit quelques secondes, puis dit : « Quel malin. Le verrou est la clé. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Le sort de serment est ancré dans son sang, mais selon que le verrou est présent ou non, son sang détruira l’objet ou en permettra l’accès. Le verrou n’est pas présent, alors le sang tente de détruire le livre. Mais si le verrou est là, le sang ouvrira le livre. »
« Comment a-t-il pu faire ça ? Il n’a plus eu accès au livre après que je l’ai pris. »
« Le verrou devait se trouver aussi dans son sang, mais il a dû parvenir à le retirer d’une façon ou d’une autre. Comme il ne peut plus le maîtriser avec la magie, il l’a caché quelque part où lui seul peut accéder. »
« Comment ? »
« Je l’ignore. Il a peut-être créé une seconde ancre au moyen d’un sort composé. Encore une fois, seul quelqu’un d’extrêmement puissant pourrait gérer quelque chose d’aussi complexe. »
« Tu crois que le Haut Ascendant l’a aidé ? »
J’en doute, mais je ne m’étonnerais de rien de sa part. Vittoria réfléchit. Je vais demander à Elric de faire fouiller sa chambre et ses affaires par Mahmoud, à la recherche d’artefacts. Qu’il les approche du livre pour voir comment celui-ci réagit, et si les essences destructrices se réorganisent. C’est peu probable, mais ça vaut la peine d’essayer.
Arielle acquiesça et, quelques secondes plus tard, Elric transmit l’ordre à Mahmoud.
Mahmoud haussa un sourcil, mais s’exécuta. Il posa des questions à Yseult, qui restait là, un sourire las et suffisant aux lèvres. Pendant ce temps, Arielle se demanda où Yseult avait pu ajouter une seconde ancre, qu’il ne pouvait pas maîtriser et qui ne se manifestait qu’au moment où il en avait besoin.
Où cacher une chose pareille ? Comment s’assurer qu’elle resterait cachée, même si l’on fouillait ses souvenirs et qu’il n’en gardait lui-même aucun souvenir ?
Arielle pinça les lèvres. Connais ton adversaire. Sache qui il est et ce qu’il veut.
En observant l’homme, Arielle se remémora tout ce qu’elle avait appris sur Yseult.
Vittoria avait expliqué plus tôt, alors qu’ils s’apprêtaient à envahir la Secte démoniaque, que Yseult ne cacherait pas l’antidote au sang de saint ailleurs qu’à proximité de lui et qu’il ne le confierait pas aux démons, car il ne leur faisait pas confiance. Il avait aussi ajouté une protection supplémentaire dans le coffre-fort, puisqu’il ne faisait confiance à personne d’autre.
À personne, sauf… son frère.
Le journal de Cornelius révélait à quel point ils étaient proches et tout ce qu’il avait traversé aux côtés de Yseult. Il racontait aussi tous les sacrifices consentis par Yseult pour lui, ce qui l’avait poussé à lui rendre la pareille.
Cornelius était déterminé à voir Yseult l’emporter.
Et Vittoria avait dit que seul quelqu’un de très puissant pourrait modifier les termes du serment de sang ou y ajouter une seconde ancre.
Quelqu’un comme la Dérive Abyssale.
Ou plutôt, Cornelius utilisant les pouvoirs du Drift. N’était-ce pas ainsi que fonctionnait leur marché ? D’après tout ce qu’Arielle avait appris en étudiant l’Église, le Drift avait accordé à Cornelius l’accès à ses pouvoirs pour exaucer son souhait, tandis que Cornelius accomplissait des missions pour lui.
Yseult ne doit pas tomber, avait dit Cornelius. Arielle ignorait si Yseult était au courant du sacrifice de son frère, mais il devait l’être, puisqu’il avait le journal de Cornelius. Il savait donc que Cornelius était le seul à pouvoir détenir la clé et les souvenirs que Yseult lui avait effacés — des souvenirs qui pourraient aider l’enquête.
Et si l’autre ancre, le verrou qui était la clé, se trouvait dans l’abîme avec Cornelius ?
Quelque part près du journal et de Yseult, mais soumis, en fin de compte, à une puissance supérieure à la sienne, qui souhaitait sa réussite. La seule personne en qui Yseult pouvait avoir confiance.
Mais Yseult ne pouvait pas communiquer avec Cornelius. À moins que si ?
Ancres des vivants, âmes des morts.
Cela signifiait-il que, de toute évidence, Cornelius était mort ? Et que seule sa dette envers le Drift le retenait ici ? Ou bien était-ce l’inverse ? Était-il l’ancre de Yseult ?
Si tel était le cas, ils seraient liés dans l’abîme, puisque les ancres avaient tendance à être reliées à ce qu’elles ancraient. Plus important encore, le verrou du sort et sa clé seraient, en définitive, liés à Yseult dans l’abîme.
Soudain, Arielle eut une idée.
Elle activa rapidement son sort de détection abyssale, celui qu’elle avait utilisé sur le nulloïde, avec l’orbe bleu, puis observa Yseult et son environnement. Elle le repéra presque aussitôt : une traînée d’orbes menait à un glyphe, juste au creux de sa main.
Le verrou. Il avait toujours été là, dans une poche abyssale superficielle, au creux de sa main.
Yseult détenait donc toujours la clé, même sans le savoir. Mais dès qu’il en aurait besoin, Cornelius la lui rappellerait.
Arielle sourit. Au moins, de cette façon, elle n’invitait pas l’abîme dans son âme.
Il lui suffisait de plonger la main dans la poche, de saisir le sort et de le ramener dans la réalité.
Elle demanda mentalement à Elric de dire à Yseult d’utiliser à nouveau son sang.
L’autre mage affichait un air suffisant en tenant son doigt piqué au-dessus du livre. Lorsque le sang tomba sur la couverture, la forme du sort apparut et, en entrant en contact avec le sort de verrouillage, se transforma en sort d’accès plutôt qu’en sort destructeur.
Quand le livre ne s’autodétruisit pas, Arielle vit l’air suffisant quitter le visage de Yseult.
Arielle jeta un coup d’œil au livre et le fit s’ouvrir d’un souffle de vent.
Il s’ouvrit sans problème.
Elle sourit.
« Non ! » murmura-t-il en se jetant sur le livre, mais Elric le lui arrachait déjà. Les pages se tournèrent, révélant des images et des mots tracés à l’encre noire. Arielle vit aussi des orbes flotter autour du livre, signe qu’il recelait autre chose : des compartiments cachés contenant des objets.
« Non ! » s’étrangla Yseult, les yeux emplis de colère et de désespoir, tandis qu’il tendait une main tremblante. « Ça ne devrait pas… Comment avez-vous… »
« En effet, interrompit l’Archimage Mahmoud, les yeux passant du livre à Arielle. J’aimerais savoir comment vous avez réussi cela vous-même, commandante. »
Arielle ne répondit pas. Elric marmonna une excuse à sa place.
Mais Ari avait l’esprit occupé par tout autre chose, ses pensées s’aventurant au loin.
Yseult ne peut pas tomber.
Quelle était la puissance du marché conclu entre Cornelius et le Drift ? Jusqu’où s’étendaient ses conséquences ?
Yseult était-il au courant ? Comment communiquait-il avec Cornelius, au juste ?
Mais elle ne pouvait pas poser ces questions sans révéler à Elric et Vittoria ce qu’elle savait. Elle les garda donc pour elle, pour l’instant.
Arielle fixa Yseult, dont les yeux lui lançaient des éclairs de haine. Mais elle ne prêtait pas vraiment attention à lui. Elle songeait à la découverte qu’elle venait de faire, une découverte qui changeait tout.
« Toi… » Il grimaça. « Toi… »
Il ne trouvait pas de mot pour la désigner.
Arielle ne dit rien. Elle fit simplement un signe de tête à Elric, se retourna et quitta la pièce.
En sortant, elle répara la rampe.