Chapitre 46
Chapitre 46 : Pain brûlé
Les matins les plus simples cachent parfois les jours les plus sombres.
Le matin ne se levait pas sur Aurora avec un éclat doré. Non, il s'étirait avec la lenteur d'une encre grise, comme si le ciel lui-même hésitait à commencer sa journée.
Dans la petite cuisine partagée, l'air embaumait le bois de chauffage encore humide, la moutarde douce et la vapeur d'eau bouillante.
Yukimiya ajusta soigneusement son petit col blanc devant la glace fêlée de l'entrée. Ses mains, encore marquées par les bandages que Cynthia lui avait appliqués la veille, gardaient une raideur désagréable.
Ce matin-là, Tatsuki leur avait fait passer un entraînement sans les poteaux un vrai combat au corps à corps qu'il n'avait pas adouci d'un pouce. Résultat : Nekki avait fini à l'infirmerie.
[Loué soit le Créateur... Et pauvre Nekki.] Elle faillit verser une larme.
Sur la table en bois brut, Petra venait d'étaler le contenu exact de son petit sac : deux billets de cinq Célors.
« Si l'on achète le demi-kilo de farine d'orge à quatorze sous, il nous restera tout juste de quoi prendre six œufs et une botte de ciboulette chez le marchand du coin. Mais pas de beurre. »
Yukimiya s'assit sur le banc qui grinçait sous son poids, attrapant le couteau à pain un peu émoussé.
« Pas besoin de beurre, » dit-elle en esquissant un fin sourire tout en coupant une tranche de pain noir au cumin. « Si on le fait griller sur le poêle avec un reste de graisse de porc et une pincée de sel, ça aura très bon goût. »
« Tu dis ça parce que tu es trop polie pour te plaindre, Yuki, » marmonna Petra en glissant les pièces de bronze dans la poche de son tablier. « Mais mon cousin Tomosame m'a écrit que les étudiants du secteur supérieur mangent de la brioche au sucre et du chocolat chaud tous les matins. Tous les matins ! Tu te rends compte ? »
« Le chocolat chaud rend l'esprit lourd, » répondit une voix posée depuis le pas de la porte.
Charles venait d'entrer sans faire le moindre bruit, tenant sous le bras un journal du matin plié en quatre dont l'encre fraîche empestait le pétrole et le solvant.
« Tu devrais réviser tes calculs, Petra, » ajouta-t-il. « Le boulanger de la rue des Alchimistes fait une remise de dix pour cent sur le pain de la veille après huit heures. C'est ce qu'a fait Miguel ce matin. »
À la mention de son nom, Miguel apparut derrière lui, un petit sac en papier brun à la main d'où s'échappait une odeur divine de levure, de cannelle grillée et de croûte chaude.
« Il... Il restait aussi trois petites brioches aux raisins un peu écrasées, » murmura-t-il. « Le marchand voulait les jeter. »
Les yeux de Petra s'illuminèrent instantanément.
« Miguel ! Tu es un ange tombé du ciel ! »
Yukimiya prit l'une des petites brioches croustillantes.
Pendant quelques minutes, le petit groupe partagea le thé amer, le pain noir et les douceurs grillées.
Ces gamins étaient de vrais radins !
Ils avaient pourtant l'argent nécessaire pour s'offrir un petit-déjeuner de classe, mais ils préféraient économiser chaque sou.
À l'approche de l'expédition, ils prévoyaient d'acheter des revolvers et des balles spéciales, mettant de côté malgré la coquette somme gagnée lors de leurs dernières missions.
Même des personnes comme Heewon et Yukimiya qui étaient relativement aisées préféraient ne pas laisser un seul sou s'échapper de leurs poches.
[On dirait qu'on abuse un peu...]
Pensa Yukimiya, un goût légèrement amer accroché au palais.
On n'entendait plus que le crépitement familier du poêle à charbon, le froissement des pages que Charles feuilletait d'une main distraite, et les éternelles plaintes de Petra au sujet de Tatsuki.
Pourtant, alors qu'elle attrapait la théière pour se resservir, le regard de Yukimiya glissa vers la fenêtre.
Dehors, sous le ciel gris d'Aurora, Tatsuki Van Linngard s'était arrêté un instant sous un réverbère éteint.
Elle l'observa un moment, avant de voir Heewon Song et Manon Kurosawa passer à leur tour, marchant d'un pas déterminé vers une destination inconnue.
Une fois Miguel et Charles partis, Yukimiya se tourna vers Petra.
« Je voudrais que tu m'accompagnes. »
« Où ça ? »
« Dans une chapelle. Elle appartient à une vieille dame appelée Mère Céleste. »
Yukimiya comptait bien satisfaire sa curiosité et découvrir enfin ce que signifiait réellement « être le béni d'une déesse ».
Alors que Petra acquiesçait sans poser de questions ce qui était plutôt suspect, Yukimiya rejoignit sa chambre, attrapa une plume, la trempa dans l'encre et se laissa tomber sur sa chaise.
Il était temps de faire le point sur l'affaire des meurtres de l'académie à l'intention d'Émile Lacroix.
Pendant ce temps, à la chapelle de la Trinity User.
Heewon Song et Manon Kurosawa gravissaient les marches de ciment côte à côte.
Heewon passa devant et poussa la grande porte en bois après avoir retiré les lourdes chaînes qui en coinçaient la serrure.
L'intérieur était vaste, traversé par de superbes rangées de bancs sous un immense lustre brillant qui surplombait un autel ravissant.
Instinctivement, elles firent un signe de prière en entrant.
Alors qu'elles s'enfonçaient dans la nef sans échanger un mot, une voix douce résonna derrière elles :
« Bienvenue. Vous cherchez quelque chose ? » Zosima leur sourit sincèrement.
Pour la première fois depuis leur arrivée, Heewon et Manon partagèrent un regard.
Heewon remonta ses lunettes sur son nez et entrouvrit les lèvres : « C'est justement vous que nous cherchions. »
« Moi ? »
Zosima pinça les lèvres, surpris.
Sans cacher le fond de son investigation, Heewon prit les devants, tandis que Manon restait en retrait.
D'un côté, Heewon avait remarqué tout comme Yukimiya que Manon surveillait de très près Charles et Robine. Une observation qui l'obligeait à revoir ses certitudes sur la culpabilité de Tatsuki, même s'il était impossible de prendre les dires de Manon au pied de la lettre.
De l'autre, Manon avait compris que cette affaire cachait un vaste complot. De toute façon, personne ne leur dirait jamais toute la vérité et même si elle éclatait, elle resterait incomplète.
Les deux jeunes filles avaient donc choisi de s'adresser à la personne en apparence la moins susceptible de mentir au sein de la Trinity User.
[Même si cela signifie révéler nos véritables intentions au risque que le père Zosima soit le véritable tueur...]
Pensa Heewon avant de parler à voix basse : « On ne nous a pas autorisées à consulter les résultats de l'autopsie des victimes. Nous aimerions savoir si vous avez pu les voir, d'une manière ou d'une autre. »
« Uuum. Eh bien... »
Zosima se rappela soudain ce que Tatsuki lui avait confié.
Ces victimes étaient des impuretés infiltrées.
Mais le problème ne s'arrêtait pas là.
[Van Linngard... M'a dit qu'il était peut-être le coupable. Il savait des choses sur la nature de ces corps, ce qui le rend suspect, mais... Est-il vraiment coupable ? Si je le dénonce, je condamne un innocent ; si je me tais, plusieurs vies sont peut-être en danger.]
Tiraillé par ce conflit intérieur, Zosima éluda en posant une question à son tour :
« Avez-vous une idée de ce qui a pu arriver à ces malheureuses victimes ? »
« Pas exactement, » répondit Manon en sortant du silence. « Et vous ? »
Zosima y vit une opportunité : « Il y a eu un total de trois meurtres. Et l'un d'eux portait la signature d'une carte de Tarot. »
Il sortit la carte de sa poche et la leur tendit.
À cet instant précis, les yeux de Heewon s'illuminèrent avant de se figer aussitôt.
[Ouf... Il faut que je réfléchisse à un moyen de résoudre cette affaire sans faire de victimes collatérales.]
Quelques minutes plus tard, les deux jeunes filles quittèrent la chapelle, laissant Zosima marmonner seul dans le silence.
Dehors, Manon jeta un regard en coin à sa camarade d'entraînement :
« Tu as eu ce que tu voulais ? »
« Hmph... Ce père vient de me confirmer que les trois meurtres n'ont pas été commis par la même main. Qui... Qui diable utilise des cartes de Tarot ? »
Manon hocha lourdement la tête, sentant confusément qu'elles venaient de toucher le cœur du problème.
« Une carte de Tarot... Maintenant que j'y pense, un meurtre similaire a eu lieu à Versailles. »
Sans attendre que Heewon ne réclame les détails, Manon reprit sa marche :
« Un vicomte du nom de Roussel Petrovitch a été retrouvé décapité dans son manoir. D'après l'autopsie, deux cartes de Tarot ont été trouvées sur la scène de crime : Le Pendu et La Mort. »
« ... »
Face à cette révélation, Heewon resta un instant sans voix.
— Fin du chapitre 46 —
Loué soit le Créateur.