Chapitre 45
Chapitre 45 : La lettre d'Émile
Il y a des lettres qui sauvent. D'autres qui hantent.
Yukimiya fixa l'enveloppe posée sur son bureau.
Il n'y avait pas de timbre. Pas d'adresse. Juste un nom écrit dans une langue qu'elle connaissait.
[Cette écriture...]
Elle s'assit sur le bord du lit, les jambes croisées, l'enveloppe entre les doigts.
[Pourquoi est-ce que j'hésite ? Ce n'est qu'une lettre. Une simple lettre.]
Elle ouvrit l'enveloppe d'un geste sec.
« Chère Yukimiya,
Comment vas-tu ? J'ai beaucoup réfléchi. Beaucoup marché. Beaucoup lu. Et j'ai enfin quelque chose d'important à te partager.
Mais d'abord, laisse-moi te raconter comment je vais.
Je vais bien. Enfin, "bien" est un mot fort. Disons que je suis vivant, ce qui est déjà un bon début. »
« J'ai frôlé la mort. Une fois, j'ai été poursuivi par des tentacules noirs qui sortaient du sol. Mais je m'en suis sorti indemne. Résultat : Je suis devenu croyant ! »
[Quoi ?]
« Mais ne t'inquiète pas, mon cœur a fait les montagnes russes, mais il est toujours là. Je crois. Je l'ai vérifié. Il bat. Environ 70 battements par minute. C'est dans la norme, apparemment. »
« Émile, tu t'éloignes du sujet... »
Yukimiya se frappa le front.
[Pourquoi est-ce que je lui parle ? Il n'est même pas là.]
Elle laissa échapper un soupir.
« Bon. Passons au sujet important.
J'ai découvert un concept appelé "nom honorifique". »
Yukimiya se redressa.
[C'est ce dont Mère Céleste parlait la dernière fois ? C'est aussi ce qui était inscrit sur l'épitaphe ! Elle avait parlé de peur de voir l'indicible, mais elle n'avait pas apporté de précisions...]
[En tout cas, ça a l'air important et dangereux...]
Elle se rappela vaguement son tour à la chapelle avec Robine. L'air froid, les pierres anciennes, et cette inscription à moitié effacée.
[Nom honorifique...]
Elle baissa les yeux.
« Je sais. Ça a l'air de rien. Mais c'est énorme.
Apparemment, chaque ère — celle des Apôtres, celle de la Renaissance, et l'ère moderne — possède un nom honorifique. Un nom caché. Un nom secret. Si tu prononces ce nom, en pensant à l'ère exacte, tu peux voir... comment dire... un panorama. Une vision. Les secrets de l'ère se dévoilent à toi.
Mais attention !
Il ne faut pas se tromper de nom. J'ai essayé avec "l'ère des demi-dieux". Mon corps s'est tordu. Mes cheveux ont poussé d'un coup. Mes ongles aussi. J'ai hurlé comme un loup. Littéralement. Un loup. C'était affreux, heureusement que je n'ai pas regardé mon torse et ma partie... »
« D'accord ! D'accord... J'ai compris ! »
Yuki détourna le regard en rougissant.
[Il faut vraiment qu'il décrive tout dans les moindres détails ?]
Elle passa une main sur son visage.
« Et ce n'était pas le bon nom. Donc j'ai failli mourir pour rien. C'était une expérience très enrichissante, je te recommande de ne jamais la reproduire. »
« Non, vraiment ? Je n'y aurais jamais pensé toute seule. »
Elle roula des yeux.
[Comme si j'allais essayer de me transformer en loup.]
« Bref. Le concept existe. Et il est dangereux. Et il est réel.
Je suis actuellement à Puerto Sangre. C'est là que je cherche des informations. Enfin, "chercher" est un grand mot. Disons que je me promène beaucoup, que je mange bien, et que je discute avec des gens qui savent des choses.
Puerto Sangre est magnifique, au passage. Les plages sont sublimes. Le poisson est délicieux. J'ai mangé une chose appelée "ceviche" hier. C'est du poisson cru mariné dans du citron. C'est excellent. Tu devrais essayer. »
[Il me parle de poisson cru. Il est en train de me parler de poisson cru.]
Elle pinça l'arête de son nez.
« Franchement, toute cette histoire devient terrifiante. J'ai peur de l'inconnu, c'est pour cette raison que je me sens obligé d'aller volontairement vers elle... Après tout, je n'ai personne à protéger. Pour être franc avec toi, je ne sais pas pourquoi je fais ça... »
« L'inconnu me terrifie. Qu'est-ce qui m'attend si je regarde trop loin ? Je n'en sais rien. J'ai même voulu activer mon Chernobyl. J'ai rompu mon serment, mais ça en vaut peut-être la peine.
Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais je le note. »
[Émile...]
[Tu peux dire quelque chose de touchant pendant une seconde et dire une autre chose qui réduit ta crédibilité...]
Yukimiya plissa les yeux et continua à lire.
« Bon. Je m'égare. Revenons à l'essentiel.
J'ai découvert des choses sur les Fondatrices. Sur les bénis. Sur les Apôtres.
Les Fondatrices — Head, Evernight, Denise — ont laissé des enfants dans ce monde. Pas des enfants au sens littéral, mais des enfants "spirituels". Mais pour prouver qu'ils existent, il faudrait prouver que les Fondatrices existent aussi...
Mais bref, ces bénis sont importants. Très importants. Parce qu'ils peuvent...
Eh bien, je ne sais pas encore exactement ce qu'ils peuvent faire. Mais c'est important. Enfin, ça en a l'air. »
« Ah, et autre chose. Les étoiles ! »
Yukimiya s'arrêta de lire en scrutant particulièrement ce point d'exclamation à la fin — tout en se disant que personne n'écrit jamais réellement de point d'exclamation.
« Tu as déjà remarqué qu'il n'y a pas d'étoiles dans le ciel de Sven ? »
Elle cligna des yeux.
[Quoi ?]
« Il n'y en a pas. Jamais. Le ciel est toujours vide. La nuit. Le jour. Il n'y a que le soleil, la lune, et parfois des nuages. Mais pas d'étoiles.
Et pourtant... On a toujours vécu comme si c'était normal.
Mais ce n'est pas normal.
Bien évidemment, des chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi il n'y avait pas d'étoiles, sans grand succès...
Et j'ai une théorie.
Les étoiles existent. Mais elles sont cachées. Voilées. Par quelque chose. Ou quelqu'un.
Et si c'était lié aux noms honorifiques ? Aux ères ? Aux Fondatrices ?
Ce n'est qu'une hypothèse, je n'ai pas dit que c'était vrai.
Je ne sais pas. Mais je vais le découvrir. »
Yukimiya resta immobile.
[Pas d'étoiles...]
Elle n'avait jamais remarqué.
[C'était normal... ?]
Elle avait passé des nuits à regarder le ciel. Elle n'avait jamais remarqué. Dans son esprit, c'était tout à fait normal.
[Comment est-ce possible ?]
« Fais attention aux étoiles, Yukimiya. Elles sont peut-être plus importantes que tu ne le penses.
Prends soin de toi. Et ne fais pas confiance à tout le monde.
Fais attention aux étoiles !
Je te recontacterai bientôt.
Émile Lacroix.
P.S. : Mais fais attention aux étoiles ! »
Yukimiya reposa la lettre. Elle resta silencieuse pendant un long moment.
[Il m'écrit une lettre de dix pages pour me parler de poisson cru, de tentacules, de noms honorifiques, et d'étoiles.]
[Et il termine par "fais attention aux étoiles".]
Elle secoua la tête.
Elle se leva et alla à la fenêtre. La nuit était claire, et le ciel nocturne était vide.
Pas une seule étoile à l'horizon confirmant les doutes d'Émile selon la norme de Sven.
[Il a raison. Il n'y a pas d'étoiles.]
[Oui... Je savais qu'il n'y avait pas d'étoiles, mais pourquoi ça ne me frappe que maintenant ?]
Elle resta là, les mains appuyées contre le rebord de la fenêtre, les yeux perdus dans le vide.
Elle frissonna.
[Émile... Qu'est-ce que tu as découvert ?]
Elle retourna à son bureau et relut la lettre en entier. Une deuxième fois. Puis une troisième fois.
["J'ai peur de l'inconnu, c'est pour cette raison que je me sens obligé d'aller volontairement vers elle..."]
Elle serra les lèvres.
[Idiot. Tu n'es pas obligé de faire ça seul.]
Elle ferma le carnet et le posa sur la table de nuit.
[Émile...]
Après un laps de temps indéterminé, Yukimiya sortit son carnet en cherchant à noter les différentes informations concernant l'évolution des événements à la Trinity User.
Sa plume hésita au-dessus de la page.
[Je devrais peut-être lui écrire. Lui dire que j'ai reçu sa lettre. Lui dire que...]
Elle secoua la tête.
[Non. Pas encore. Pas tant que je n'ai pas vérifié par moi-même.]
Elle se sentit un peu coupable de ne pas avoir contacté Émile un peu plus tôt.
Elle relut la phrase une dernière fois.
« J'ai peur de l'inconnu, c'est pour cette raison que je me sens obligé d'aller volontairement vers elle... Après tout, je n'ai personne à protéger. »
["Personne à protéger"...]
Elle posa sa plume.
[Tu te trompes, Émile. Tu as quelqu'un. Tu as toujours eu quelqu'un. Il faut juste que tu ouvres les yeux sur ce qui est réellement important.]
Elle se coucha, les yeux grands ouverts.
Le plafond était vide. Comme le ciel.
Elle ferma les yeux.
Quelques temps plus tard, alors que le ciel était rempli de nuages sombres et que la brume grise dansait sur tout Sven, Yukimiya se leva.
Elle prit une feuille de papier.
Elle écrivit :
« Émile,
J'ai reçu ta lettre.
Le poisson cru. Sérieusement ?
Yukimiya. »
Elle sourit.
Puis elle ajouta : « P.S. : Merci. »
Elle plia la lettre.
Elle se laissa aller dans son lit en assimilant pleinement l'information. Pour une raison inconnue, elle sentit inconsciemment son Chernobyl se détendre.
[Nom honorifique... Bénis de déesse, étoiles... C'est vraiment complexe...]
Son corps tout entier se stabilisa, et son taux de stress baissa sans qu'elle ne s'en rende réellement compte.
Alors que Yukimiya se mit à dormir, un bruit inconnu et surprenant retentit vers le bout de ses doigts.
Tsu-chutchutchut !!
Yukimiya ne le savait pas et ne le saurait peut-être jamais, mais à cet instant précis, alors que son corps était reposé dans son lit et que ce bruit d'étincelle se fit entendre du bout de ses doigts elle venait de faire progresser son Chernobyl.
De l'autre côté de la porte, dans les couloirs sombres et déserts.
Une silhouette se tenait face à la porte de la chambre de Yukimiya Kobayashi.
Il tenait un carnet entre les mains. Il avait des cheveux blonds de la couleur d'une auréole et des yeux verts comparables à de l'émeraude.
Il avait des yeux fins, une grande taille, et il était relativement mince sans en faire trop.
« Nom honorifique... »
Il nota cette information avec prudence, tout en élargissant ses connaissances.
[Elle mérite mon attention maintenant. Je ne peux plus l'ignorer. Je vais devoir être prudent...]
[Elle pourrait faire quelque chose de relativement dangereux.]
Songea le fou sans Chernobyl avec anticipation.
Tatsuki soupira en rangeant son carnet dans sa poche.
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— Fin du chapitre 45 —
Loué soit le Créateur.