Chapitre 44
Chapitre 44 : La cliente fantôme
Certaines missions ne sauvent personne. Elles se contentent de rappeler pourquoi on se bat.
16 Juillet 908 — Trinity User
Yukimiya reçut la fiche de mission avec un sourire en coin.
Elle la lut. La relut.
[Une boutique de fleurs ?]
[Et je dois découvrir qui commande des fleurs anonymes pour une tombe ?]
[...C'est une blague ?]
Elle ne répondit pas directement, mais elle se dit que cela cachait forcément un complot.
[Bon... J'abuse peut-être un peu...]
Elle partit en revêtant son manteau la pièce maîtresse et caractéristique de la sécurité publique. Yukimiya resta un instant seule dans le couloir, la fiche entre les doigts, les mains encore toutes bandées de son entraînement intensif avec Tatsuki.
Elle soupira.
[Bon. Au moins, je ne vais pas me faire pousser d'un toit cette fois-ci.]
09h47 — Aurora, Quartier Centre — Boutique "Les Pétales de Céleste"
La boutique était nichée entre une librairie et un café, affichant une façade vert pâle et une enseigne en fer forgé qui grinçait mélancoliquement au vent.
Yukimiya poussa la porte. Une clochette tinta.
L'intérieur embaumait le jasmin, la rose et la cire chaude. Des seaux de fleurs fraîches s'alignaient le long des murs, débordant de lys et de pivoines.
Une femme d'âge mûr se tenait derrière le comptoir, les cheveux gris attachés en chignon et un tablier vert noué sur les épaules.
« Bonjour ! » dit-elle avec un sourire fatigué. « Vous êtes l'enquêtrice ? »
« Oui. Yukimiya Kobayashi. »
[Yuki !] ajouta-t-elle silencieusement.
« Ah, enfin ! Je suis Madame Rose, non, ne riez pas, c'est mon vrai nom. »
Yukimiya ne rit pas. Mais ses lèvres tremblèrent légèrement.
[Madame Rose. Dans une boutique de fleurs...]
Madame Rose sortit un carnet de commandes et fit signe à Yuki de s'approcher pour s'asseoir.
« Voilà. Chaque matin, depuis un an, je reçois une commande anonyme pour un bouquet de lys blancs, livré à la tombe 47 du cimetière d'Aurora. »
« Payé comment ? »
« En espèces. Déposé dans ma boîte aux lettres la veille. Toujours le compte exact au centime près. »
Yukimiya fronça les sourcils.
« Et vous n'avez jamais aperçu la personne ? »
« Jamais. Mais... »
Madame Rose hésita.
« Quoi ? »
« La commande est toujours accompagnée d'un mot. Écrit à la main. »
Elle sortit une petite boîte en bois et l'ouvrit délicatement. À l'intérieur reposait une dizaine de papiers pliés.
Yukimiya en prit un et le déplia avec la précaution d'une artificière désamorçant une mini-bombe. L'écriture était fine, tremblante, presque enfantine.
"Pour mon mari. Il aimait les lys. Merci de ne pas oublier."
Elle en prit un deuxième.
"Pour mon mari. Il détestait les roses. Ne lui en apportez jamais."
Puis un troisième.
"Pour mon mari. Il aurait eu 80 ans aujourd'hui. Il aurait détesté le savoir."
Yukimiya resta silencieuse un long moment, absorbée par ses pensées.
[J'imagine que vous avez dû déduire qu'il s'agissait de la femme de ce monsieur... C'est tellement romantique. Elle continue de lui envoyer des fleurs alors qu'il n'est plus de ce monde...]
Elle releva les yeux vers la fleuriste.
« Tombe 47 du cimetière d'Aurora, c'est bien ça ? »
10h23 — Cimetière d'Aurora
Le cimetière baignait dans un calme absolu.
Yukimiya marcha entre les rangées de pierres tombales, comptant à voix basse.
La tombe était d'une simplicité touchante : une pierre grise, légèrement patinée par le temps, portant une seule inscription.
"Auguste Moreau. 827 — 907. Époux aimant. Homme ordinaire. Homme heureux."
Yukimiya s'accroupit et joignit rapidement les mains pour une brève prière. Un magnifique bouquet de lys blancs trônait au pied de la stèle.
Elle sortit son carnet et griffonna :
"Tombe 47 : Auguste Moreau. Mort en 907. Sa femme commande des lys chaque jour. Pourquoi mystérieusement et anonymement ?"
[Je pourrais peut-être utiliser un objet imprégné... Mais évidemment, ça ne marchera que si les fleurs ont été déposées aujourd'hui même.]
Alors qu'elle se relevait, un bruit de pas étouffé la fit pivoter sur ses talons.
Une jeune femme se tenait à quelques mètres de là. Vingt ans tout au plus, des cheveux bruns courts, vêtue d'une robe sombre et serrant dans ses mains... un nouveau bouquet de lys blancs.
Elle regarda Yukimiya. Puis la tombe. Puis de nouveau Yukimiya.
« Vous êtes... la police ? »
« Pas exactement. Je suis... »
Yukimiya hésita. Remarquant que la jeune femme fixait la stèle avec intensité, elle conclut immédiatement à un lien familial direct.
« Je suis là pour comprendre. Qui êtes-vous ? Puis-je avoir votre nom ? »
La jeune femme baissa les yeux, troublée.
« Non... Enfin, c'est ma grand-mère. »
Elle s'appelait Claire Moreau. Vingt-quatre ans. La petite-fille d'Auguste et de Marguerite Moreau.
« Ma grand-mère est décédée il y a un an. Une semaine tout pile après mon grand-père. »
Elle serrait le bouquet contre sa poitrine comme un bouclier fragile.
« Elle l'aimait tellement. Elle disait toujours qu'elle ne pourrait pas survivre sans lui. Et... Elle est partie juste après. Comme si elle l'avait attendu. »
Yukimiya écoutait religieusement.
« Alors, pourquoi continuer les fleurs ? »
Claire releva la tête, les yeux brillants.
« Parce que je prends le relais. Pour elle. Ma grand-mère commandait ces fleurs quotidiennement. Elle écrivait ces petits mots de sa main. Elle les déposait elle-même. Mais... Elle n'est plus là. Et moi, je ne peux pas... Je ne peux tout simplement pas m'arrêter. »
« Pourquoi ça ? »
Claire esquissa un sourire mélancolique.
« Parce que si j'arrête, j'ai l'impression qu'elle meurt une seconde fois. »
Yukimiya resta coite. Elle baissa les yeux vers le sol.
« Vous savez que ce n'est pas... Très réglementaire ? Payer anonymement pour une tombe ? »
Claire rit doucement, un rire léger et triste à la fois.
« Je sais. Mais franchement, à qui ça fait du mal ? »
Yukimiya ne répondit pas.
[Personne. Ça ne dérange absolument personne.]
Retour à la boutique "Les Pétales de Céleste"
Yukimiya poussa la porte. La clochette tinta de nouveau.
Madame Rose leva la tête, pleine d'attente.
« Alors ? »
« C'est réglé. »
« C'était qui, ce mystérieux corbeau ? »
Yukimiya s'installa sur un tabouret et raconta toute l'histoire, révélant au passage que Marguerite était elle aussi décédée depuis un an.
Madame Rose resta silencieuse de longues secondes, digérant la nouvelle, avant de s'asseoir de l'autre côté du comptoir.
« ...Je m'en doutais un peu, vous savez. Pas avec une certitude absolue, mais... Les mots étaient toujours les mêmes, la même écriture délicate. Et puis, un beau jour, le tracé a changé. Un peu plus jeune, un peu plus droit. J'ai compris. »
Elle soupira, un sourire attendri aux lèvres. « J'ai continué à honorer les commandes parce que... Ça me paraissait profondément juste. Mais je n'en avais pas la preuve formelle, et j'avoue avoir flirté avec l'idée d'un phénomène surnaturel. C'est pour ça que j'ai fait appel à la sécurité publique ! »
Yukimiya sourit à son tour.
« C'est très bien ainsi. »
Madame Rose la fixa un instant.
« Vous n'allez pas la dénoncer, j'espère ? »
« Pour quel crime ? Aimer les gens ? »
Madame Rose se leva d'un bond, attrapa un lys blanc immaculé dans un seau et le tendit à la jeune enquêtrice.
« Tenez. C'est pour vous. »
Yukimiya cligna des yeux, surprise, prit la fleur et l'observa avec une pointe d'émotion.
« Merci. »
13h02 — Un café de quartier
Yukimiya s'installa à une table en terrasse. Elle se commanda une part de gâteau à la crème et un thé fumant.
Le lys blanc reposait sagement sur la table, juste à côté de son assiette. Elle sortit son carnet de notes et écrivit :
"Mission terminée. Ce n'était pas un crime, juste une magnifique histoire d'amour. Une petite-fille qui perpétue la tradition pour son grand-père et sa grand-mère afin de garder leurs mémoires vivantes."
"Je ne sais pas si c'est vraiment mon rôle de flic de m'occuper de ça, mais... Je suis bien contente d'avoir accepté."
[J'espère qu'un jour, moi aussi, je pourrai être aimée de cette façon...]
Sans plus attendre, elle plia bagage et retourna au quartier général de la Trinity User.
Moeka était assise à son bureau, le nez plongé dans des dossiers, des lunettes de lecture perchées sur le bout du nez.
« Alors ? » lâcha-t-elle sans lever les yeux.
Yukimiya posa délicatement le lys blanc au milieu des papiers officiels.
« Mission terminée. »
Moeka toisa la fleur avec un scepticisme non dissimulé.
« ...C'est quoi ça ? »
« Un cadeau de service de la part de Madame Rose. »
Moeka fronça les sourcils.
« Et le rapport ? »
Yukimiya brandit son carnet.
« La commande était passée par Claire Moreau, petite-fille de Marguerite Moreau, elle-même épouse du défunt Auguste Moreau. Marguerite est morte il y a un an, et Claire a repris le flambeau pour honorer leur mémoire. »
« ...C'est tout ? »
« C'est tout. »
Moeka reposa le carnet en poussant un soupir perplexe.
« Pas de menace terroriste ? Pas de complot politique ? Pas de magie noire ? »
« Zéro magie noire au compteur. »
[Vous êtes nettement plus stressée que moi, mademoiselle...] pensa Yuki, un sourire coquin étirant ses lèvres.
Moeka resta silencieuse. Puis, lentement, un sourire fin et inattendu s'esquissa sur son visage.
« ...C'est une très belle histoire. »
Yukimiya écarquilla les yeux.
« Pardon ? »
« Rien du tout. »
Moeka reprit aussitôt son masque de glace professionnelle.
« Vous pouvez disposer, Kobayashi. »
Yukimiya fit un signe de tête et se dirigea vers la sortie. Arrivée à la porte, elle s'arrêta net.
« Mademoiselle Moeka ? »
« Oui ? »
« Vous gardez le lys ? »
Moeka jeta un coup d'œil à la fleur blanche.
« ...Oui. »
Yukimiya afficha un grand sourire triomphant.
« Passez une bonne soirée ! » Et elle sortit d'un pas léger.
Trinity User — Chambre de Yukimiya — 21h34
Arrivée dans ses quartiers, la jeune Yukimiya verrouilla sa porte à double tour. Après s'être étirée de tout son long, elle balança sa tenue de service sur une chaise baignée par la lueur tamisée d'une lampe de chevet, fila sous la douche et revint quelques minutes plus tard, une serviette nouée autour du cou.
[Je devrais peut-être suggérer à Petra d'organiser une petite soirée festive ? Entre les entraînements et les enquêtes, c'est clairement sa spécialité.]
[On a tous besoin d'un vrai break !]
Tandis qu'elle ruminait ce projet de détente, son regard fut attiré par un détail insolite sur son bureau.
Une fiche qu'elle n'avait absolument pas remarquée en entrant.
Prise d'une soudaine suspicion, elle s'approcha et saisit le papier entre le bout des doigts, avant de se figer en découvrant la signature au bas de la page.
« É-Émile... Émile Lacroix ! »
La lettre venait d'être écrite et signée par son tout premier camarade de la Trinity User — celui qui était parti sans laisser d'adresse... après exactement deux mois d'un silence radio total.
— Fin du chapitre 44 —
Loué soit le Créateur.