Chapitre 40
Chapitre 40 : Le quartier oublié
Certains lieux ne sont pas oubliés. Ils sont cachés. Et ce qui est caché attend.
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Teruhiko le comprit dès que son corps franchit la limite de la falaise.
L'air se déchira comme une toile trop tendue. Il disparut dans un souffle, puis réapparut en touchant le sol.
Au-dessus de lui, Aurora n'était plus qu'un ciel. La falaise avait disparu, et une lumière blafarde filtrait à travers des couches de nuages immobiles et sombres.
En dessous, la terre.
Non. Une terre.
Le quartier Sud de Sven s'étendait à perte de vue — mais ce n'était pas le Sven qu'il connaissait.
Les rues étaient là, pavées d'un granit noir luisant, comme si une pluie récente les avait caressées. Pourtant, aucune goutte ne tombait. Les bâtiments se dressaient, serrés les uns contre les autres comme des spectateurs affamés. Leurs façades d'un blanc cireux reflétaient une lumière qui n'existait pas, et leurs fenêtres — innombrables, toutes identiques — semblaient être des yeux grands ouverts.
Au loin, on entendait des bruits abstraits. Souvent des cris étouffés de créatures inconnues. Ou des claquements de sabots sur le pavé.
Pas un souffle de vent. Juste ce silence épais, qui collait à la peau comme une seconde couche de sueur.
« C'est franchement oppressant. »
« Les habitants ne sortent même pas de chez eux. Et selon ce que Kerh a dit, la plupart sont des chasseurs de primes impitoyables et violents. Je me demande comment ce quartier, autrefois si prospère, a pu finir dans cet état. »
« Tout cela est lié à l'Ère de la Renaissance. »
Il fronça les sourcils.
« Kerh. »
Il leva les yeux. Le Ciward flottait dans les airs, les mains croisées sur sa canne. Il souriait.
« Tu comptes rester là-haut toute la journée ? » lança Teruhiko, exaspéré.
« Oh, je profite de la vue. C'est fascinant, tu ne trouves pas ? Heureusement, le Célor fonctionne toujours ici. »
« Ton "ici" pue la mort. »
« Pukuku. Tu es si négatif, mon ami. »
Kerh descendit. Il ajusta son manteau noir, tapota la terre du bout de sa canne, et huma l'air.
« Le fleuve Jasmin est au nord. À environ deux kilomètres. »
Teruhiko leva un sourcil.
« Tu es déjà venu ici, alors ? »
« Évidemment. Pour utiliser un rituel, il faut ce fluide. Certaines personnes qui en trouvent le revendent assez cher, tandis que d'autres en font de la contrefaçon qui ne produit aucun effet. Pourquoi gaspiller mon argent quand je peux très bien venir ici moi-même ? »
« Tu es moins fou que je ne l'imaginais. »
Affirma Teruhiko avec dérision.
« Pukuku... Ne nous aventurons pas trop loin. Cette ville est un estomac. Et nous sommes dans sa gueule. »
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Ils avancèrent en ligne droite à travers une forêt aux arbres cramoisis, évitant la rue principale.
Une petite maison dans cette forêt avait un toit pointu, une cheminée éteinte, un balcon ouvragé.
Certaines portes étaient entrouvertes, comme si leurs habitants venaient de sortir pour une course rapide. D'autres étaient grandes ouvertes, béantes, révélant des intérieurs plongés dans une obscurité qui ne ressemblait pas à celle de la nuit.
À l'intérieur, une table était dressée. Des assiettes. Des couverts. Des chaises tirées. Mais rien sur les assiettes. Pas de poussière non plus.
Teruhiko, lanterne à la main, arrêta de regarder.
Ils continuèrent.
Teruhiko le sentait — cette présence diffuse, cette attention collective qui semblait émaner des murs eux-mêmes. Les fenêtres noires des étages supérieurs le suivaient du regard. Les gouttières tordues ressemblaient à des doigts crochus pointés dans sa direction.
Il n'y avait pas de cadavres. Pas d'ossements. Pas de traces de lutte.
Juste cette absence.
« Pourquoi restent-ils enfermés ici ? Qu'est-ce qui les empêche de sortir de cet endroit ? » chuchota Teruhiko.
« C'est compliqué. Je dirais qu'ils sont maudits. »
« Comment ça, maudits ? »
Kerh balança sa lanterne entre ses mains.
« Si tu veux — et si on y arrive —, lorsque nous aurons terminé avec le fleuve Jasmin, on pourra récupérer le livre de la chute de Zarathoustra. »
Kerh n'avait pas besoin de le confirmer, mais à travers ses propos et ses sous-entendus, Teruhiko pouvait deviner que cette malédiction avait un lien avec le Vrai Apôtre, Zarathoustra.
Il n'avait pas directement dit que Zarathoustra était à l'origine de cette malédiction — comme s'il craignait quelque chose en énonçant son nom. Ce qui fit comprendre à Teruhiko qu'il ne devait pas tenter de creuser le sujet.
« Un livre. Comme c'est inquiétant. »
« Tu trouves tout inquiétant. Tu me rappelles ton fils. »
Kerh sortit un certain badge de sa poche, l'écrasa, et le laissa tomber au sol.
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Alors que Teruhiko Sohma et Kerh Van Linngard continuaient d'avancer, ils furent tous deux arrêtés par une existence dans les cieux.
Swoooosh ! Swoooosh !
Un battement d'ailes.
Les feuilles cramoisies suspendues aux arbres se déchirèrent, tandis qu'apparut une créature dont le corps était fait d'ossements, et dont la tête était celle d'un dragon en putréfaction — avec des yeux regardant dans des directions différentes.
Alors que Teruhiko sentait monter en lui l'envie de se prosterner ou de mourir face à cette chose — réaction qu'il aurait eue en temps normal —, il saisit le bras de Kerh.
Le Ciward tendit le bras, et un trou noir aussi profond que la nuit se matérialisa. Les deux hommes sautèrent à l'intérieur et furent exilés à l'autre bout de la forêt.
[Ouf...]
Teruhiko expira après avoir atterri sur ses deux jambes, reprenant appui sur ses repères.
« Dire que cette chose est une impureté est inconcevable... »
Teruhiko respira comme jamais.
« Tu n'y es pas habitué, ne t'en fais pas. Je vais t'y habituer. »
Dit Kerh avec un sourire.
« Ferme ta bouche. »
Les deux prirent une direction opposée à leur première route.
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Le fleuve Jasmin
Le fleuve Jasmin apparut après une heure de marche.
L'eau était rouge comme le sang et s'étendait sur plus de quinze mètres. Elle coulait lentement.
Les berges étaient couvertes d'une végétation étrange : des arbres aux troncs torsadés, aux feuilles toujours cramoisies qui ne bougeaient pas, et des fleurs — des milliers de fleurs.
« Elle ne sent même pas le jasmin. »
Teruhiko plissa le nez.
« C'est écœurant. »
« C'est envoûtant. »
Corrigea Kerh.
Il s'approcha de la berge, s'accroupit, et trempa le bout de sa canne dans l'eau. Puis il sortit un petit flacon, puis un deuxième — et un total de dix flacons en l'espace d'une seconde.
« Tu es accro au rituel. »
Souligna Teruhiko.
« Il le faut. Je ne peux pas rester faible. J'ai trop d'ennemis pour rester faible. »
« Et maintenant ? »
« On peut aller dans les ruines si tu veux. »
Kerh sourit.
À peine cette phrase fut-elle prononcée que Teruhiko se figea.
Quelque chose bougeait dans les arbres, de l'autre côté du fleuve. Quelque chose de grand. De lent. De patient.
« Kerh. »
« Je sais. »
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Une silhouette émergea de la forêt.
Elle était plus haute que trois hommes et marchait à quatre pattes, ses membres trop longs traînant sur le sol avec un bruit humide. Sa peau était grise, tendue sur des os qui semblaient vouloir la déchirer de l'intérieur. Elle n'avait pas de tête.
Juste une bouche. Une immense bouche verticale, fendue du sommet du torse jusqu'aux hanches, hérissée de dents noires et irrégulières.
Elle s'arrêta au bord de l'eau et renifla.
Puis elle se retourna, son corps se tordant sur lui-même dans un craquement osseux, et disparut dans les arbres.
« Qu'est-ce que c'était ? » demanda Teruhiko.
« Une impureté. Enfin, une impureté du quartier Sud — toute fraîche, toute chaude. »
Kerh se releva, époussetant son manteau.
« Ferme ta bouche et arrête de plaisanter. »
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Les ruines
Comme l'avait dit Kerh Van Linngard, ils partirent en direction des ruines, dont lui seul connaissait le véritable chemin.
Au centre de l'espace dégagé, un arbre immense se dressait — si large que dix hommes n'auraient pu en faire le tour. Ses racines s'étendaient comme des serpents pétrifiés, et ses branches, dépourvues de feuilles, formaient une couronne au sommet du tronc. À son pied, une cavité s'ouvrait.
Et devant cette cavité, il y avait un cheval.
Et sur le cheval, un cavalier qui brandissait un arc dans une main et une lance dans l'autre. Son teint était pâle, presque gris.
La créature était assise sur un destrier dont la robe était d'un noir mat. Le cheval ne bougeait pas.
Le cavalier, lui, portait une armure d'un métal inconnu. Son casque était fermé, sans visière. Dans sa main gantée, il tenait une lance dont la pointe était plantée dans le sol.
Il ne bougeait pas.
Mais il regardait.
À ce moment-là, Teruhiko et Kerh ressentirent une vague de folie provenant de cet homme qui tenait une tête sur ses genoux.
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— Fin du chapitre 40 —
Loué soit le Créateur.