Chapitre 4
Chapitre 4 : Conspiration ?
Dans une maison de mensonges, la vérité est toujours la dernière pièce qu'on ouvre.
---
Émile sentit des remontées acides lui monter à la gorge. Il se plia en deux, une main sur le ventre, le souffle court.
Yukimiya secoua la tête, s'écarta de la flaque de sang, et se plaqua contre le mur. Elle ferma les yeux. Ses doigts tremblaient contre la pierre froide.
« Je savais qu'il y avait un truc qui ne tournait pas rond... Une forteresse aérienne ?! Pourquoi faire, bordel ?! »
Sa voix résonna dans le couloir, trop forte. Elle s'en rendit compte et se tut.
Yukimiya ne répondit pas. Elle sortit un mouchoir de sa poche et essuya la sueur sur son front. Ses oreilles bourdonnaient. La musique du bal, au loin, lui parvenait comme étouffée sous une couche d'eau.
« On devrait peut-être prévenir les adultes ? »
Elle se tut aussitôt.
(Les adultes. Ce monsieur au trench coat. Il a dit qu'il allait au centre d'Aurora. Toute l'administration y est. Et nous, on est là. Seuls.)
La distance entre la Trinity User et le centre du quartier était mince. Quinze minutes à pied, pas plus. Mais quinze minutes, c'était une éternité quand quelqu'un pouvait traîner des corps dans les couloirs.
« Je ne peux pas rester une seconde de plus ! »
Émile se releva d'un bond. Il commença à marcher d'un pas lourd vers l'entrée principale, sans regarder derrière lui.
Yukimiya fit quelques pas pour le suivre.
Puis elle s'arrêta.
Sous leurs pieds, une traînée cramoisie s'étirait du fond du couloir jusqu'à la grande porte de sortie. Elle n'avait pas remarqué tout de suite. Le sang était en partie séché, presque noir par endroits, mais bien visible sur le carreau blanc.
Elle saisit Émile par le col et le tira brusquement en arrière. Il sursauta, ouvrit la bouche pour protester, mais elle lui fit signe de se taire.
Ils se plaquèrent contre le mur adjacent, hors de vue.
« Le corps d'où provient le sang a été traîné jusque là-bas, » murmura-t-elle, la voix légèrement tremblante. « Aller dans le même sens serait une erreur. »
Les sourcils et les épaules d'Émile tressaillirent. Il porta une main à sa poitrine, comme pour calmer son cœur, et respira doucement.
Il la jaugea.
« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
Il n'attendit pas sa réponse.
« Le plus important pour l'instant, ce n'est pas de sortir. Ce serait de comprendre pourquoi ce meurtre – ou ces meurtres ont eu lieu. Mais... il ne faut pas tomber nez à nez avec le tueur, sinon... »
Il n'acheva pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin.
« Mais pourquoi ?! » reprit-il, sa voix montant d'un ton. « Pourquoi l'administration fait une chose pareille ? »
Yukimiya ne répondit pas. Elle se mordit les lèvres. La musique du bal continuait de flotter dans l'air, insouciante, cruelle.
Elle tourna la tête vers la traînée de sang.
« Il n'y a pas de trace de pas. Juste la traînée et rien d'autre. »
Elle se pencha légèrement, sans s'approcher.
« Pourtant, sur le mur, le sang est complètement éclaboussé. Comme si on avait frappé la personne avec une force énorme. Un coup violent. »
Elle se redressa.
« Ou une arme lourde. »
Émile la regarda, le visage blême.
« Oui... tu penses que ça veut dire quoi ? »
Il se leva et pointa le couloir du doigt.
« Augustin est allé dans cette direction. »
Yukimiya acquiesça. Ils s'engagèrent dans le couloir à pas prudents, leurs semelles glissant à peine sur le carreau lisse. Il n'y avait plus de sang ici. Juste du blanc. Du blanc immaculé, comme une page vierge.
---
Un bruit.
Grincement.
Émile ouvrit une porte – une classe, apparemment – et plaça son œil dans l'entrebâillement. Il observa quelques secondes, puis entra. Yukimiya lui emboîta le pas.
C'était une salle de classe. Ordinaire. Des bureaux en bois, un tableau noir, des chaises alignées. Rien d'anormal.
Jusqu'à ce qu'Émile se fige devant le tableau.
Trois symboles. Dessinés sur un arbre, des racines aux tiges. Ils étaient tracés avec une précision presque chirurgicale, à la craie blanche.
« "Études en symbolisme. Prémotions et limites de Chernobyl." » lut Yukimiya à voix haute.
Son front se plissa.
« Qu'est-ce que la Trinity User, bon sang ? C'est quoi encore ce "Chernobyl" ?! » cracha Émile, plus agressif. Sa voix était montée d'un cran.
Il fit les cent pas dans la classe, les poings serrés.
« En plus de faire un complot pour nous piéger, ils utilisent des termes que je n'ai jamais vus dans aucun livre d'histoire ! »
Yukimiya le regarda. Il était en train de paniquer. Vraiment paniquer. Elle comprit qu'elle devait le garder calme.
(Ne rendez pas la situation plus compliquée, monsieur Lacroix...)
Elle inspira.
« Arrêtez de crier. Vous attirez l'attention. »
« L'attention ?! Il n'y a personne ici à part des cadavres et des assassins ! » s'étrangla-t-il.
---
Clic. Clic. Clic.
La poignée de la porte trembla.
Yukimiya n'eut pas le temps de réfléchir. Elle attrapa Émile par le bras et le tira derrière le bureau du professeur. Ils s'accroupirent, dos au bois, et s'immobilisèrent.
Leurs cœurs battaient à l'unisson, martelant leurs côtes dans un rythme chaotique.
Des bruits de pas. Légers. Deux personnes, au moins. Elles traversèrent la salle sans s'arrêter.
« Cette chose n'est pas ici. » dit une voix froide. Neutre. Comme si elle parlait du temps qu'il faisait.
« Song, c'est ça ? Nous allons mourir, hein ? » dit une autre voix, plus exubérante, presque joyeuse.
« Tu vas mourir de mes mains si tu ne te tais pas. »
(Des filles...) pensa Yukimiya.
Elle jeta un coup d'œil à Émile. Il était figé, les yeux grands ouverts, le souffle retenu. Il avait raison. N'importe qui pouvait être l'assassin. La prudence était leur seule chance.
Les voix déclinèrent. Les pas s'éloignèrent... puis se rapprochèrent. Les deux filles l'une aux longs cheveux noirs, l'autre aux courts cheveux roux se dressaient maintenant devant un casier en métal, placé au fond de la pièce. Elles lui tournaient le dos.
Yukimiya expira doucement.
La rousse siffla.
« Regarde. La poignée est totalement fracassée. La personne qui a fait ça n'a même pas tenté de l'ouvrir correctement. Quel paresseux. »
La fille aux cheveux noirs ne répondit pas. Elle se retourna vers la porte, le regard vide.
« Un assassin ne pouvait pas se trouver directement à cet endroit. Il a soit toujours été ici, soit on l'a emmené ici. Dans tous les cas, que ce soit de la faute de la Trinity User ou non, il s'agit d'un complot. »
Elle sortit. La rousse la suivit sans un mot.
La porte se referma.
---
Yukimiya et Émile restèrent accroupis trois secondes, puis se relevèrent lentement.
Émile se dirigea directement vers le casier. Il toucha la poignée du bout des doigts – elle pendait, tordue, arrachée comme du papier froissé.
« Elle a été fracassée, » murmura-t-il. « Comme si la personne qui a fait ça était beaucoup trop forte. »
Il l'ouvrit.
Et il se figea.
Yukimiya s'approcha, le cœur battant.
« Encore ?! »
Elle regarda à l'intérieur.
Dans le casier, un corps. Endommagé. Une coupure profonde à l'estomac. Le sang avait séché sur la chemise blanche – ou ce qu'il en restait.
La tête était tournée vers le fond. On ne voyait pas le visage.
Mais Yukimiya reconnut la veste. Une veste bleu marine, avec un badge brodé sur la poche.
Elle avait vu ce badge dans le train. Augustin le portait.
Elle recula d'un pas. La nausée monta. Elle la ravala.
« Il faut trouver les autres, » dit-elle, la voix blanche. « Avant que ce soit trop tard. »
Émile la regarda, les yeux brillants de terreur.
« Trop tard pour qui ? »
Elle ne répondit pas.
Derrière eux, la musique du bal continuait de jouer.
---
— Fin du chapitre 4 —
Loué soit le Créateur.