Chapitre 3
Chapitre 3 : Anomalie
Le monde se fissure. Parfois, c'est par le sang qu'on voit la lumière.
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L'homme s'éloignait déjà lorsqu'il se retourna une dernière fois.
« Toutes les personnes de l'administration ont été convoquées au centre d'Aurora. Je vais devoir m'absenter pour un moment. À mon retour, nous pourrons mieux discuter de votre rôle à jouer. »
Il disparut au bout du couloir avant qu'elle ait pu répondre.
Yukimiya inclina la tête.
(Il devait déjà se rendre là-bas. C'est pour ça que je l'ai trouvé dans les couloirs... Il ne m'a pas attendue. Il est juste tombé sur moi par hasard.)
Elle eut une brève envie de le rappeler. Des questions, elle en avait des tonnes. Pourquoi une forteresse aérienne ? Pourquoi un bal dès l'arrivée ? Et surtout, pourquoi personne ne lui avait encore parlé de cours ?
Mais il était déjà trop loin. Elle le regarda s'évanouir dans l'enfilade des couloirs, son trench coat flottant derrière lui comme une cape.
« Passez une bonne journée », dit-elle d'un ton poli, pour elle-même.
Il hocha la tête sans se retourner et disparut.
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Yukimiya resta seule une seconde. Puis elle sentit un regard posé sur elle.
Elle tourna la tête.
C'était le garçon du train. Lui. Les lunettes trop larges, la timidité dans les épaules. Il la regardait avec une hésitation qui le rendait presque transparent.
« Ah, toi ? » fit-elle, surprise.
« Désolé de te déranger », dit-il d'une voix douce.
Elle secoua la tête d'un geste vague et l'invita à continuer.
« Je m'appelle Émile Lacroix. » Il tendit la main.
Elle la serra. Sa paume était légèrement moite.
« Yukimiya Kobayashi. Mais on m'appelle souvent Yuki. »
Il hocha la tête comme s'il enregistrait l'information, puis s'adossa contre le mur, les bras croisés. Ses yeux parcouraient la salle de bal, les danseurs qui tournoyaient avec une insouciance presque irréelle.
Il la regarda du coin de l'œil.
« Alors ? Il te plaît, ce bal ? »
« Oh... je n'ai pas vraiment d'avis là-dessus. Mais je suis contente pour ceux qui en profitent. »
Elle marqua une pause.
« De toute façon, je ne sais pas danser. »
Il eut un petit rire, bref, sans conviction. Puis le silence retomba. Seule la musique de l'orchestre continuait de flotter dans l'air, douce et mélancolique.
Émile s'éclaircit la voix.
« Tu as raison... ceux qui en profitent. Mais j'ai l'impression que ça ne plaît pas à tout le monde. »
Yukimiya leva un sourcil.
« Au début, il y avait plus de gens. Mais ils ont tous disparu comme ça. Pouf. »
Il fit un geste vague avec la main.
« Il y avait même un gars que j'ai rencontré dans le train. Augustin. Il a dit qu'il irait fouiller les salles de classe, histoire de voir à quoi ressemblait l'endroit. Il n'est jamais revenu. »
Elle l'écouta en silence. Le nombre de personnes dans la salle lui paraissait pourtant conséquent – une cinquantaine d'élèves, peut-être plus. Mais elle ne pouvait pas nier qu'il lui manquait un point de comparaison.
« Tu penses que je me fais des films ? » demanda-t-il en ajustant ses lunettes.
« Non... c'est normal d'être inquiet. À ta place, j'aurais eu la même réaction. »
Il la jaugea, puis poussa un long soupir. Il sortit son téléphone, déverrouilla l'écran, et le tourna vers elle.
« Tu n'as pas reçu de programme de cours ? »
Elle cligna des yeux.
(Cours... cours... Il a raison. On est censés être dans une école. Pourquoi personne ne nous a donné un emploi du temps ?)
« Non », répondit-elle. « Rien. »
Il rangea son téléphone, le visage plus sombre.
« Quand j'ai posé la question à ce monsieur, celui qui t'a accompagné, il m'a demandé ce que je voulais dire par "école". Je n'ai pas compris sur le moment, mais maintenant... »
Elle le coupa doucement.
« Je sais. Il m'a dit la même chose. »
Ils échangèrent un regard. Quelque chose s'était tendu entre eux, une fine couche d'angoisse qui s'installait sans qu'ils puissent l'arrêter.
Émile serra les mâchoires. Ses yeux se mirent à trembler.
« C'est impossible... Nous ne sommes pas dans une école. » affirma-t-il, paniquant de plus en plus.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Il ne répondit pas. Il pivota brusquement et sortit de la salle en trombe.
Yukimiya resta figée une seconde, puis s'élança à sa poursuite.
« Hé ! Attends ! »
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Elle courut. Les couloirs étaient un labyrinthe — des enfilades de pierre blanche et de tapis rouge qui se ressemblaient tous. Mais elle le voyait devant elle, sa silhouette qui tournait à chaque angle sans ralentir.
Les mots tourbillonnaient dans sa tête.
— Personne ne peut entrer sans y être convié.
— Une forteresse aérienne.
— Toutes les personnes de l'administration ont été convoquées au centre d'Aurora. Je vais devoir m'absenter...
— Il a dit qu'il irait fouiller les salles de classe. Il n'est jamais revenu.
— Tu n'as pas reçu de programme de cours ?
Elle ralentit.
Son esprit venait de faire un bond.
Une prison dorée.
C'est l'image qui s'était imposée. Un endroit magnifique, impossible à quitter, où personne ne donne d'explications parce que les explications n'existent pas.
Elle glissa sur le sol lisse, manqua de tomber, et se plaqua contre le mur pour s'arrêter.
La respiration courte, elle leva les yeux.
Émile se tenait à l'autre bout du couloir, immobile. Il fixait quelque chose devant lui, les bras ballants.
Elle s'approcha prudemment. Le silence était si lourd qu'elle entendait ses propres battements de cœur.
Elle le rejoignit.
Et elle se figea.
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Sur le mur blanc, en hauteur, des éclaboussures. Rouges. Épaisses. Certaines avaient coulé en fines traînées avant de sécher, comme des larmes de peinture.
À leurs pieds, le sol disparaissait sous une flaque. Une flaque d'un rouge profond, presque noir par endroits, qui s'étirait jusqu'au mur adjacent.
Le lac de sang miroitait sous la lumière des lustres.
Yukimiya ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit.
À côté d'elle, Émile murmura, la voix brisée :
« Qu'est-ce que... qu'est-ce que c'est que cette chose ? À qui ça appartient ? »
« Je ne sais pas », répondit-elle.
Sa propre voix lui parut lointaine, comme si elle venait d'une autre personne.
Elle regarda la flaque. Puis le mur. Puis le couloir vide, silencieux, où la musique du bal ne parvenait plus.
(Ce n'est pas une prison dorée. C'est pire. C'est une scène de crime qu'on a laissée là.)
Elle n'avait plus envie de plaisanter.
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— Fin du chapitre 3 —
Loué soit le Créateur.