Chapitre 15
Chapitre 15 : Noms interdits
Certains mots ne devraient jamais être prononcés. Ils ouvrent des portes que rien ne peut refermer.
---
Versailles — Quartier Nord
Émile était assis dans un fauteuil en soie, les yeux rivés sur son téléphone. Il le posa à côté de lui et poussa un long soupir.
(Je devrais peut-être enlever mes lunettes. Je ne serais pas tellement pris au sérieux, sinon.)
Il envisagea un instant de les retirer, puis y renonça. Il passa les yeux sur sa montre à gousset à plusieurs reprises. Les minutes s'étiraient.
Des bruits répétitifs en provenance de la porte en bois le firent sursauter.
« Bonsoir, monsieur. »
Émile se hâta d'ouvrir.
Devant lui se tenait un homme grand, portant une écharpe et un manteau. Il écarquilla les yeux.
« Excusez-moi. Je me suis trompé. »
L'homme inclina légèrement la tête en signe de pardon et partit dans la direction opposée.
(C'est vraiment nécessaire ?)
Émile fronça les sourcils. Il jeta un coup d'œil derrière lui, vers la chambre où sa mère se reposait.
« Mère. Je reviens tout de suite. »
La voix dans la chambre ne lui répondit pas.
Émile sortit.
---
Il traversa la rue en changeant d'itinéraire à deux reprises. Il connaissait les règles. Ne jamais prendre le même chemin deux fois. Ne jamais laisser de trace.
Il arriva dans une brocante, au beau milieu de la nuit. Les étals étaient couverts de bâches, les lampes éteintes. Seul un faible halo de lumière filtrait d'une ruelle adjacente.
(Hmmm... Comme ça. Et ensuite dans cette direction...)
Il fit cinquante pas vers l'avant, puis vingt dans le prochain couloir de la brocante.
Là, il tomba nez à nez avec l'homme de tout à l'heure.
« Vous en avez mis du temps, » dit l'homme avec un sourire. « J'espère que personne ne vous a suivi. Si on venait à apprendre que je vendais ce genre d'informations à un non-Utilisateur, je serais cuit... »
« Abrégez. »
Émile s'impatienta et sortit une liasse de billets.
« Vous êtes direct. Heh heh... Barry. Vous pouvez m'appeler Barry. »
« Je n'ai pas demandé votre nom. »
Émile baissa les yeux.
« Je suis désolé. Je suis un peu à cran ces derniers temps. »
« Pas de problème, mon petit gars. »
L'homme sourit et attendit qu'Émile passe à l'action.
Il posa les billets sur la table. L'homme les fit venir à lui du bout des doigts, les compta, puis les rangea dans sa poche intérieure. Il regarda Émile avec une expression dissimulée.
« Comment puis-je vérifier que vos informations sont correctes ? » demanda Émile avec prévention.
« Vous pouvez simplement avoir confiance en moi et vous laisser porter par le vent. »
« Je ne peux pas... Ce monde commence à devenir incontrôlable. Les gens aussi. »
Émile lui mit finalement la liasse sous le nez.
L'homme ne perdit pas de temps.
« Pour obtenir les plus grands secrets des trois ères directement, il va vous falloir trouver leurs noms honorifiques. Des noms totalement dissimulés par-dessus le voile. »
« Par-dessus le voile ? Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Émile serra les dents.
« Monsieur Lacroix, ça veut simplement dire que chaque ère celle des Apôtres, celle de la Renaissance, et celle-ci, l'ère moderne possède des noms honorifiques. Une fois ces noms prononcés correctement, en pensant à l'ère exacte, un panorama retraçant les événements peut se dessiner sous forme de symbolisme. Pour qu'au final, les secrets et les événements soient montrés. »
Il marqua une pause.
« Bien sûr, ce n'est qu'une rumeur. Une légende, même. Mais dans les histoires, les légendes sont toujours simultanément vraies et fausses. »
« Vous vous croyez dans un livre ? »
Émile secoua la tête.
« Donnez-moi une vraie preuve de ce que vous avancez. »
(Ce qu'il me dit est vraiment possible ? Dire un simple nom pour qu'une vérité... Non, des vérités me soient dévoilées. Non, ça me semble trop simple. Trop irréaliste.)
Il pensa à l'ère des Apôtres. Il se gratta la tête.
« L'ère des demi-dieux... ? »
« Non, mais attendez !! »
L'homme se jeta sur Émile et lui plaqua la main contre la bouche.
« Fait chier ! Je n'avais pas fini de vous expliquer, petite buse ! Ça marche vraiment, ce machin ? Heh heh... Je n'ai bien fait de ne jamais le tester. Vous êtes masochiste. »
Il rit malgré la situation.
---
Émile perdit l'équilibre.
Une nausée brutale lui monta à la gorge. Ses cheveux se mirent à pousser de façon incontrôlable. Ses ongles également. Il poussa un cri comparable à celui d'un loup, mais en version beaucoup plus humaine et terrifiée.
Des images fragmentées, incomplètes, déformées, lui frappèrent le visage. Une mer de symbolisme. Des voix tantôt folles, tantôt moqueuses, tantôt gênées, tantôt démoniaques résonnaient dans ses oreilles.
Le monde illusoire se brisait sous ses yeux.
Il n'avait pas dit le bon nom.
Émile sortit miraculeusement de sa transe. De la sueur lui coulait le long du front et du dos. L'homme lui prit la main et commença à s'enfuir avec lui.
Clac. Clac. Clac.
Des filaments noirs avec des couleurs clignotantes émergeaient du sol sous forme de tentacules. Ils tentèrent d'attraper Émile par le bout du pied.
L'homme poussa Émile par le coude, le faisant tomber sur le côté.
Il sortit un revolver en argent, fit tomber deux balles normales, et rechargea l'arme avec des balles en or.
Des balles spéciales.
Bam. Bam. Bam.
Les balles déchirèrent l'air et créèrent de petites explosions.
L'homme ne visait pas très bien, malheureusement. Cela ne s'avérait pas très efficace, mais Émile avait réussi à s'enfuir durant ce temps.
À ce moment-là, un «Whoosh» retentit. Barry fut jeté dans le décor d'un coup de tentacule, faisant tomber ses balles spéciales.
Bump. Bump. Bump.
Émile courut à toute allure vers le revolver et les balles. Il fut projeté à quelques mètres après n'avoir empoigné que les balles.
Il cria. De douleur. Un mal de tête fulgurant, comme si son crâne allait se fendre.
Il se leva et s'enfuit en se déconnectant momentanément de la réalité.
---
Les tentacules réagirent immédiatement.
Le sol, pavé de pierres irrégulières, se mit à bouillonner. Non pas comme de l'eau, mais comme de la terre meuble.
Des formes sombres et luisantes en jaillirent. Des tentacules. Des choses visqueuses, d'un noir d'encre, constellées de petites ventouses.
Ils jaillirent du sol, des murs, et même de l'air, comme des vers sortant d'un cadavre en décomposition.
Ils ne l'attrapèrent pas tout de suite. Ils jouèrent avec lui.
Un tentacule fouetta l'air à quelques centimètres de son visage, lui coupant la joue.
« Ahhhh... Haaaaaa !! »
Un autre enroula sa cheville, le faisant trébucher.
Il sentait leur contact froid et gluant. Ils étaient affamés. Il pouvait le sentir. Une faim qui ne concernait pas la chair, mais quelque chose de plus profond. Son âme, peut-être.
Sa santé mentale, à coup sûr.
Il courut une fois de plus.
Mais la ruelle était un piège. Les tentacules bloquaient chaque issue. Il se retrouva acculé contre une porte en bois vermoulu.
Bam. Bam. Bam !
Il la frappa, suppliant qu'on lui ouvre.
Rien.
Les tentacules se rapprochaient, leurs chuchotements devenant un rugissement dans sa tête. Il pouvait voir l'œil à travers la fissure qui semblait sourire.
C'est là qu'il vit l'issue.
Une grille d'égout, à moitié rouillée, à ses pieds. Une chance infime.
Sans se gêner, il se jeta dessus, ses doigts s'arrachant sur le métal froid. Un tentacule l'attrapa par l'épaule, ses ventouses s'accrochant à sa veste, tirant, déchirant le tissu. Il sentit une force incroyable le soulever.
Clic. Clic. Clic.
Dans un ultime effort de désespoir, Émile fit tomber les balles spéciales alors qu'il se faisait soulever la tête en bas.
Avec des larmes aux yeux, il prit la balle et tenta de l'enfoncer.
BOOM !
Le contact créa une légère explosion, comparable à celle d'un feu d'artifice miniature.
Émile vola quelques mètres plus loin.
Le verre se brisa.
Et le monde devint blanc.
---
Une lumière aveuglante, pure, brûlante, explosa.
Un cri inhumain non pas entendu, mais ressenti dans ses os déchira l'air. La pression sur son épaule disparut. Les tentacules se rétractèrent, fumants, comme des vers jetés dans un feu.
L'œil dans la fissure se ferma brusquement, et la déchirure se referma dans un claquement silencieux.
« Hah... Hah... »
Il ne sentait plus son bras. Sa tête résonnait de chuchotements qui ne s'arrêtaient pas. Mais il était vivant. La ruelle était vide et silencieuse.
Il ne savait pas ce qu'il avait vu. Il ne savait pas si c'était un esprit malin, un ange déchu, ou une entité qui dépassait son imagination.
Il savait seulement qu'il avait eu de la chance.
Une chance inouïe.
(Ouf...) Il poussa un soupir de soulagement.
(...Voilà une raison de plus pour rester humain.)
---
— Fin du chapitre 15 —
Loué soit le Créateur.