Chapitre 80
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Traducteur : Hydrogen B
Révision : Hydrogen B
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◈ Le Maître de l’épée du royaume déchu
Chapitre 80
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Proie et chasseur (3)
Le martèlement des sabots se rapprochait de plus en plus. Au début, la fumée n’était qu’une tache pâle et floue, mais à mesure qu’elle approchait, elle devenait plus nette.
« Merde… »
Jade, assise au siège du cocher, jura malgré elle.
Le soleil, qui se tenait encore peu auparavant au-dessus du sommet, disparaissait lentement derrière la crête. La lumière oblique du couchant baignait les hauts plateaux d’une teinte rouge orangé. C’était magnifique. Ça l’aurait sûrement été, s’il n’y avait pas eu les barbares. Pour l’heure, ils n’avaient pas le temps d’admirer tranquillement le paysage.
« Ça me rend dingue. Depuis quand ils nous ont rattrapés ? »
Jade grommela en fronçant les sourcils et claqua les rênes. Les deux chevaux qui tiraient la carriole hennirent et accélérèrent.
« Ce sont les barbares de tout à l’heure ? »
demanda Elysia en se tournant vers Kyle. Elle agrippait la cloison qui séparait l’habitacle du siège du cocher pour garder l’équilibre dans la carriole cahotante. Kyle, parfaitement stable malgré les secousses, acquiesça sans un mot. Son regard restait fixé derrière eux.
« Les survivants qui ont pris la fuite doivent nous poursuivre. »
« Pourquoi ? Pour nous dépouiller ? »
Elysia ne comprenait pas.
« Ils ont déjà perdu leurs compagnons une fois. S’ils nous ont vus utiliser la magie, ils devraient savoir qu’ils ont peu de chances… »
« Tout à l’heure, à part la colline, le terrain était dégagé et presque sans abri. Ici, c’est différent. Cette route forestière, c’est pratiquement leur jardin. Il y a un ruisseau à gauche et une forêt de conifères en pente des deux côtés. »
Kyle jeta un regard au paysage qui défilait derrière eux. Elysia se tourna à son tour. La route qu’ils avaient parcourue en carriole semblait désormais impossible à quitter ou à contourner.
À cheval, chacun de leur côté, la situation aurait peut-être été différente. Mais tant qu’ils voyageaient en carriole, ils n’avaient d’autre choix que d’emprunter cette route relativement large, qui longeait le ruisseau.
« Nous n’avons qu’un seul chemin. En plus, nous ne connaissons pas le terrain, alors qu’eux doivent le connaître les yeux fermés. »
« Alors ça veut dire que… »
« Qu’on va devoir subir une nouvelle poursuite. Heureusement, cette fois, c’est mieux que la dernière. Au moins, ils ne volent pas. »
Elysia déglutit. Sans même s’en rendre compte, Kyle effleura l’anneau à sa main gauche.
Tout plutôt que des chevaliers wyvernes.
Une chose lui échappait : pourquoi les poursuivre aussi loin alors qu’ils n’avaient qu’une seule carriole de transport ? Cela dit, connaissant leur culture et leur fierté, ce n’était pas totalement incompréhensible.
Surtout, la bourse d’inventaire de Kyle contenait bien plus d’argent que plusieurs grands convois marchands réunis. Les barbares l’ignoraient, mais s’ils parvenaient à la piller, ils auraient fait une excellente affaire. Kyle possédait actuellement de grosses pièces d’or et de la magicite de premier choix, pour une valeur de plus de dix mille pièces d’or. Bien sûr, encore fallait-il qu’ils puissent le vaincre.
« On fait quoi, maintenant ? On continue de fuir ou on s’arrête pour se battre ? »
demanda Jade, qui s’efforçait d’empêcher la carriole de basculer vers le ruisseau tout en la poussant à la vitesse maximale.
« Non. Ne t’arrête pas. Continue. »
« Jusqu’à quand ? »
« Jusqu’à ce qu’ils soient tous morts. »
À peine Kyle eut-il prononcé ces mots qu’un martèlement de sabots retentit soudain dans la forêt, à droite de la carriole. Il passa la tête dehors et aperçut un barbare qui avait surgi seul, tournant son cheval vers eux.
« Je te tiens ! Ennemi de Durga ! »
Sa voix était rauque et étrange, très différente du parler commun du continent. Un barbare aux yeux exorbités, injectés de sang, dégaina l’épée courbe à sa ceinture. Il semblait avoir été proche de l’un des barbares que Kyle avait tués plus tôt.
Kyle ne lui accorda pas la moindre attention. Il tendit simplement la main gauche hors de la carriole. Une lame de vent jaillit sans incantation et déchira le barbare de part en part, alors qu’il tentait de mettre son cheval à la hauteur de la carriole. Monture et cavalier, emportés par leur élan, titubèrent puis basculèrent vers le ruisseau.
Plouf !
L’eau jaillit un instant. Peu après, le sang se répandit et teinta le ruisseau limpide de rouge.
Mais cela ne dura pas. La carriole continua de foncer et les cadavres du cheval et de son cavalier ne tardèrent pas à disparaître derrière eux. Que le barbare ait agi de son propre chef ou qu’on l’ait envoyé délibérément, la poursuite ne montrait aucun signe de ralentissement. Au siège du cocher, Jade jura de nouveau.
« Merde. Ils sont vraiment complètement tarés. Ils l’ont envoyé en appât ? »
Sa voix trahissait une irritation manifeste, pas de la peur. Elle avait conduit les chevaux toute la journée et était déjà épuisée ; devoir en plus lutter contre les barbares lui faisait perdre patience.
« Ils nous encerclent de partout ! Ils sont combien ? »
« Plus de quarante, probablement. »
Kyle répondit sèchement. Jade en resta bouche bée.
« Plus de quarante ? Tu m’as dit qu’ils étaient une trentaine ! Et tu en as déjà tué plusieurs ! »
« Je t’ai dit qu’il y avait des renforts derrière eux. »
« Très bien, alors fais quelque chose ! À ce rythme, ils vont nous rattraper ! »
Kyle fit quelques pas vers l’arrière de la carriole et observa le paysage découvert. À mesure que l’écart entre la carriole et les barbares diminuait, le martèlement des sabots et la présence des poursuivants dans les forêts de chaque côté devenaient plus perceptibles.
Je l’ai trouvé.
Après avoir rapidement balayé le terrain du regard, Kyle repéra un barbare. Celui qui semblait être leur chef les fixait depuis les conifères touffus.
Entre les troncs qui défilaient, il gardait Kyle dans sa ligne de mire et banda son arc.
Fiiiiou !
Un éclair brilla. En un clin d’œil, une flèche jaillit entre les troncs et fila vers l’arrière de la carriole, où se tenait Kyle.
Clang !
Kyle dégaina rapidement son épée et dévia la flèche. Chargée de mana, elle heurta sa lame en fer étoilé, perdit aussitôt son éclat et rebondit vers le ruisseau sans lui faire de mal. Un choc engourdissant lui remonta dans la main.
Même après avoir renforcé son corps de mana à l’instant de l’impact, la secousse était aussi puissante. Il pouvait se faire une idée de la force de la flèche. Un mercenaire ordinaire n’aurait probablement même pas eu le temps de réagir avant que le haut de son corps n’explose.
Son attaque ayant échoué, celui qui semblait être le chef disparut plus profondément dans la forêt. D’autres barbares apparurent aussitôt à sa place.
« Elysia. »
La distance se réduisait. Les barbares les encerclaient depuis les forêts des deux côtés. Kyle se tourna vers Elysia, qui l’avait rejoint à ses côtés sans qu’il s’en aperçoive, et prononça doucement son nom.
« Aucun problème. »
Elysia hocha légèrement la tête. Nul besoin de longues explications. Un échange de regards suffisait.
Ils levèrent les mains presque en même temps. Aussitôt, de violentes bourrasques jaillirent des deux côtés. Les lames de vent déchirèrent sans hésiter les barbares à cheval qui se faufilaient entre les troncs, ainsi que leurs montures.
Des cris de mort terribles résonnèrent de toutes parts.
Les barbares ne restaient pas les bras croisés. Dès qu’ils furent assez près pour bien se voir, ils levèrent leurs arcs et bandèrent leurs cordes en direction de l’arrière de la carriole.
Les flèches partirent par salves décalées. Aucune ne les atteignit. Kyle utilisa le moins de magie du vent possible et dévia rapidement celles qui visaient Elysia et lui. À ses côtés, Elysia lançait ses sorts avec calme, lui faisant entièrement confiance, tandis que ses yeux dorés suivaient attentivement les barbares entre les arbres.
Après avoir tué une dizaine de leurs poursuivants…
« … Ils ont esquivé ? »
Pour la première fois, la surprise perça dans la voix d’Elysia. Jusqu’alors, les barbares n’avaient fait qu’encaisser leurs attaques. À présent, ils évitaient la magie du vent d’Elysia en zigzaguant entre les conifères.
« Ils s’adaptent déjà… »
Kyle claqua intérieurement la langue. Une lame sans forme, sans bruit ni avertissement. Malgré tout, les barbares tiraient leçon de la mort de leurs compagnons et évitaient les endroits que Kyle et Elysia visaient du regard.
Avec la forêt de conifères des deux côtés, dès lors que l’ennemi se concentrait sur l’esquive, il devenait difficile d’atteindre précisément les barbares lancés à toute allure alors qu’eux-mêmes se tenaient sur une carriole roulant à vive allure.
« Hé, Kyle ! Les chevaux sont épuisés ! »
Pour ne rien arranger, la carriole, qui filait à pleine vitesse, commença peu à peu à ralentir. Ils étaient en route depuis le petit matin et n’avaient fait que quelques pauses avant la fin de l’après-midi. Il aurait été étonnant que les chevaux ne soient pas à bout de forces.
« On n’y peut rien. »
En observant les barbares qui s’étaient déjà rapprochés, Kyle jeta un regard en arrière et dit :
« Jade. Continue jusqu’à ce que les chevaux s’effondrent. »
« Quoi ? »
« Et Ellie. Dévie toutes les flèches qui visent le siège du cocher, quoi qu’il arrive. S’ils tentent de nous attaquer au corps à corps, tranche les jambes des chevaux. Jade se chargera du reste si nécessaire. »
« Qu’est-ce que tu comptes faire, Kyle ? »
demanda Elysia. Kyle ne répondit pas. À cet instant, deux barbares qui avaient compris que leurs flèches étaient inefficaces se rapprochaient de l’arrière de la carriole.
« Ne me dis pas que… »
À peine Elysia avait-elle murmuré ces mots en regardant Kyle qu’il prit appui sur la carriole et bondit vers l’un des barbares qui s’approchaient à cheval. Son corps s’éleva dans les airs et le bas de son manteau noir claqua au vent. Lorsque son ombre s’étendit juste devant lui, le barbare dégaina par réflexe.
Tranch !
Kyle fut plus rapide. Avant même que la lame du barbare ne l’atteigne, le fil argenté lui balaya le cou. Emportée par son élan, la tête tranchée gicla de sang et roula sur le sol. Kyle repoussa le corps décapité d’un coup de pied et atterrit directement en selle.
Hiiii !
Le cheval, comprenant que son maître était mort, hennit comme pris de folie. Kyle l’ignora et trancha le cou de l’autre barbare à ses côtés. Puis, comme si de rien n’était, il dirigea sa monture vers les conifères, à droite.
« Quel taré… »
Jade jeta un regard derrière elle et lâcha un rire stupéfait. Elysia non plus ne s’était pas attendue à ce que Kyle fasse une chose pareille ; elle fixa, hébétée, le manteau noir qui s’éloignait.
« Mademoiselle ! Vous avez vu, pas vrai ? Cessez de vous inquiéter pour lui et venez m’aider ! »
Jade cria de toutes ses forces. Elysia reprit enfin ses esprits et se dirigea vers le siège du cocher.
« Je dois seulement dévier les flèches ? »
« Ouais. Et si tu en as l’occasion, vise aussi les jambes de leurs chevaux, comme il l’a dit. Tu peux le faire ? »
À peine Jade eut-elle parlé que trois ou quatre flèches fusèrent, cette fois en direction des chevaux. Elysia les dévia promptement avec le vent. Des fragments de hampes brisées s’éparpillèrent derrière la carriole.
« Bien sûr. Grâce à ce bon repos, je peux tenir encore longtemps. »
« … Bien. Essayons ça. »
Tenant les rênes de la main droite, Jade redressa l’épée qu’elle avait posée sur le siège du cocher, prête à dégainer à tout instant. Elysia plissa les yeux.
La forêt à droite et, au-delà de la vallée, les conifères à gauche. Les barbares se rapprochaient des deux côtés.
***
« On les a presque rattrapés ! »
« Tuez-les ! Visez les chevaux ! »
« Kuaaaagh ! »
« De la magie ! C’est de la magie ! Cette sorcière relance son vent maudit ! »
La poursuite se poursuivait, la vallée entre eux. Des cris et des hurlements retentissaient parmi les conifères.
Les barbares qui avaient rattrapé la carriole tiraient sur les chevaux depuis les deux côtés. Mais ils ne parvenaient pas à les atteindre. Avant même de toucher leurs flancs, les flèches étaient emportées par le vent invisible et retombaient derrière la carriole. Même lorsqu’ils visaient depuis un angle mort, le résultat était le même.
Quelques barbares, incapables de rester les bras croisés, s’approchèrent de la carriole. Puisque les attaques à distance ne fonctionnaient pas, ils comptaient tenter le corps à corps. Bien sûr, les choses ne se passèrent pas comme prévu. À l’instant où l’homme aux cheveux brun foncé, qu’ils avaient pris pour un simple cocher, dégaina son épée, les barbares et les chevaux qui couraient à ses côtés furent tranchés et éclaboussèrent le sol de sang.
« Chef ! Ce ne sont pas des types ordinaires ! »
Un barbare qui chevauchait devant les autres s’approcha de leur chef. L’homme et quelques-uns de ses compagnons traversaient alors la forêt de conifères.
« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
demanda le barbare. L’homme resta silencieux. Son regard noir se porta vers le ruisseau, à peine visible en contrebas de la forêt en pente.
Au départ, ils étaient plus de cinquante. À présent, ils n’étaient plus qu’une trentaine environ.
« Peut-être qu’on devrait battre en retraite, tant qu’il est encore temps… »
« Non. »
L’homme prit la parole. Le barbare qui s’était approché de lui tressaillit.
« On continue. On les rattrape. Enfoncez-vous dans la vallée, quoi qu’il arrive. »
C’était surprenant qu’ils maîtrisent si bien la magie, mais il avait pensé qu’en les attaquant par surprise depuis la forêt, ils les rattraperaient sans peine. Il s’était trompé. Malgré tout, il ne pouvait plus retirer ses hommes. Trop d’entre eux étaient déjà morts. S’il battait en retraite maintenant, il perdrait la face.
S’il devait être traité de lâche pour avoir fui, il préférait se battre jusqu’à ce que l’un des deux camps périsse.
L’homme le croyait sincèrement. Parmi les nombreuses troupes commandées par le Grand Chef Zakan, la leur était une unité de cavalerie spécialisée dans le combat monté. Tous étaient des soldats d’élite, élevés à cheval depuis leur naissance. Chaque groupe qui évitait la route commerciale principale pour emprunter la voie secondaire était soit massacré avant de pouvoir s’échapper, soit capturé comme otage et dévalisé avant d’être renvoyé en bas de la montagne.
Ils pouvaient gagner.
En vérité, la carriole ennemie ralentissait peu à peu. Les chevaux devaient tirer la carriole et ses passagers, ce qui les épuisait forcément davantage. De plus, vu leur niveau, l’équipement qu’ils transportaient devait être impressionnant. Rien qu’en pillant leur bourse d’inventaire, ils pourraient amasser une fortune.
La mort ne l’effrayait pas non plus. Les barbares vivaient toujours avec elle à leurs côtés. Mieux valait avancer bravement et mourir que reculer en lâche et s’accrocher à la vie. Même si le sacrifice était lourd, tant que le butin était à la hauteur, il pourrait se présenter fièrement devant le Grand Chef.
Les forces principales ne comptaient pas que des barbares : elles comprenaient aussi les troupes régulières du comte Barkan.
Plus l’épreuve serait rude, plus le butin serait précieux. Le seul problème, c’était ce salaud au manteau noir, qui avait dévié toutes ses flèches tout à l’heure…
« Aina est morte ! »
« Kuban aussi est tombé ! Lui ! Il vient par ici ! »
Les cris des barbares voisins le tirèrent de ses pensées. L’homme reprit ses esprits et leva la tête.
Un cavalier au manteau noir chevauchait non loin de là, parallèlement à eux. Son épée dégoulinait de sang. Il les observait de ses yeux froids et profondément enfoncés, comme s’il les jaugeait.
« Meurs ! »
Un barbare frappa alors le manteau noir de son épée. Les cavaliers barbares savaient manier l’épée aussi bien que l’arc. Pourtant, le guerrier au manteau noir repoussa l’attaque comme pour se moquer de lui, puis lui trancha le cou d’un seul coup. Les autres barbares rugirent de rage.
« Shaka ! »
« Chargez-le tous ensemble ! »
Les chevaux se rapprochèrent. Au milieu de la forêt, le martèlement brutal des sabots résonna de toutes parts. Des lames s’abattirent de chaque côté. L’épée d’argent étincela dans la main du manteau noir.
Flots de sang !
Le sang rouge jaillit dans toutes les directions. Au milieu des barbares qui s’effondraient, Kyle se dressa sur sa selle, bondit avec légèreté et atterrit sur le cheval voisin. Il tordit les rênes et détourna la tête de sa monture de sa trajectoire. Changeant de direction en un instant, il fonça droit sur l’homme qui s’apprêtait à bander son arc.
« Arrêtez-le ! »
cria quelqu’un. Les barbares encore en vie convergèrent tous vers Kyle.
Une lueur blanche s’éleva au-dessus de la lame argentée maculée de sang. Bientôt, elle devint une flamme d’un blanc pur. Les yeux de l’homme s’écarquillèrent de stupeur. À travers les éclaboussures de sang, la lumière blanche qui fonçait sur lui se rapprocha à toute allure.
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