Chapitre 6
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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◈ Maître de l’épée du royaume déchu
Chapitre 6
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Le mercenaire sans nom (6)
Les conséquences de la réponse de Kyle dépassèrent de loin les attentes de tous. Katrin et Voile, qui discutaient avec lui quelques instants plus tôt, étaient livides. Le chef de la Compagnie marchande Narme, qui venait tout juste de comprendre ce qui se passait, ne l’était pas moins.
Un affrontement entre le capitaine chargé de l’escorte du convoi et un mercenaire solitaire.
En temps normal, le premier avait bien plus d’autorité. Dans une situation pareille, on s’attendait à ce que le mercenaire cède. Pas Kyle. Il ne cherchait pas simplement la bagarre : il ne pouvait réellement pas faire confiance à l’homme devant lui. Dans ce monde, confier sa vie à un parfait inconnu revenait à la jeter par la fenêtre.
« Tu dis que tu ne peux pas me faire confiance. À moi, le capitaine de la Compagnie de mercenaires Lame Rouillée… »
Comme prévu, Pol ne fit rien pour dissimuler sa colère. Le grincement de ses dents avait quelque chose d’inquiétant. Les mots qu’il cracha ensuite, un à un, constituaient une menace à eux seuls.
« On dirait que tu n’as toujours pas compris la situation. Laisse-moi te l’expliquer clairement. »
Pol parlait comme s’il retenait quelque chose de force.
« C’est indispensable à la sécurité du convoi. Et c’est moi qui dirige toute cette mission d’escorte. Alors… »
« Si tu es à la hauteur de tes paroles, je n’aurai aucun problème à agir à ma manière. »
Une seule phrase. Le long discours de Pol fut interrompu net.
Non, je vous en prie !
Derrière eux, le chef de la guilde en resta bouche bée. Les marchands et les autres mercenaires aussi.
De son point de vue, il espérait au moins qu’ils trouveraient un terrain d’entente. Il n’avait jamais envisagé une hostilité aussi ouverte. Mais Kyle n’avait aucune intention de baisser la tête alors que l’autre ne cherchait même pas à dissimuler son mépris. Sur les routes, dès qu’on pliait une fois, on se faisait marcher dessus.
Il comprenait au moins en partie la situation de Pol.
Le convoi de la Compagnie marchande Narme était une entreprise de belle envergure. Les effectifs de l’escorte l’étaient davantage encore, au point qu’on pouvait se demander si les dépenses n’étaient pas excessives.
Et puis, ils avaient engagé des mercenaires supplémentaires à Traben. Dix pièces d’or pour dix jours : une somme absurde. Sans le dire franchement, la guilde avait en substance déclaré : nous ne vous faisons pas confiance. À la Lame Rouillée et à son capitaine, Pol.
En outre, les mercenaires fraîchement engagés ne relevaient absolument pas de l’autorité de Pol. Il aurait été étrange qu’il ne s’en offusque pas. Les regards hostiles qu’il avait lancés à Kyle depuis leur départ de Traben venaient probablement de là.
« Tu as autre chose à ajouter ? »
Mais c’était le problème de Pol. Kyle posa la question d’un ton plat, indifférent. Pol grinca de nouveau des dents.
« Tu as… beaucoup d’assurance. »
« …… »
« Quel est ton rang ? »
« Argent. »
Le mécontentement se peignit sur le visage de Pol. Il avait tenté d’écraser Kyle de son autorité, et son rang, plus élevé que prévu, semblait l’irriter davantage encore.
« Un rang élevé n’excuse pas l’insubordination lors d’une opération de groupe. »
« Et alors ? »
« Coopère. En tant que capitaine de la Lame Rouillée, je suis responsable de la sécurité du convoi. Tu nous as rejoints en cours de route, mais tu fais désormais partie de l’escorte : tu obéis donc à mes ordres. »
« C’est une drôle de façon de demander la coopération de quelqu’un. »
« Et si je cède ? Tu obéiras de bon gré, après ça ? »
« Non. »
Pas la peine de gaspiller son souffle. Kyle répondit sans la moindre hésitation, comme tout à l’heure. L’irritation commençait à se lire sur son visage.
« Je sais ce que tu penses. Les mercenaires de rang supérieur ont tendance à n’en faire qu’à leur tête. Tu crains que je parte chercher la gloire et mette le convoi en danger. »
« Alors… ! »
« Si quelque chose tourne mal, j’en assumerai l’entière responsabilité. Y compris les dommages financiers. Ou bien… »
Kyle fit glisser son épée de son épaule et l’inclina de biais.
« Tu veux régler ça maintenant ? »
Sa voix calme porta clairement dans la brise qui passait.
Une des règles tacites entre mercenaires : quand une bagarre éclatait, on la réglait à l’acier.
Quand les avis divergeaient ou que les esprits s’échauffaient, il n’existait pas de solution plus nette. Ce n’était pas le duel noble que les chevaliers livraient pour défendre leur honneur, mais cela avait sa propre forme de respect.
« …… »
Pol ne répondit pas. Il se contenta de fixer Kyle, les lèvres serrées et les yeux tremblants.
Kyle, mercenaire de rang argent, engagé à Traben. Arme : probablement une épée.
Les chevaliers risquaient leur vie pour l’honneur. Les mercenaires, eux, la risquaient pour leur réputation. Pour regagner ce qu’il avait perdu, Pol devait remettre cet homme à sa place sur-le-champ. Il venait d’être humilié en public, face à face.
Malgré tout, Pol ne parvenait pas à se débarrasser de l’impression qu’il perdrait. Ils étaient du même rang : argent. Il dirigeait en outre une compagnie de belle taille ; il n’avait aucune raison de se sentir inférieur. Ils avaient même la même arme. Pourtant, il ne parvenait pas à se convaincre qu’il gagnerait.
Pourquoi ?
Il se posa la question.
S’ils se battaient. S’ils dégainaient.
Pouvait-il gagner ? Contre cet homme ?
« Ha ha ha… Pol, Kyle, je vous en prie, calmez-vous. »
Une voix familière s’éleva. Le chef de la Compagnie marchande Narme s’approchait en trottinant, le front couvert de sueur froide.
« Vous avez tous les deux raison. Mais ce n’est pas le plus important pour l’instant, n’est-ce pas ? »
Il s’essuya le visage avec un élégant mouchoir.
« Pol fait déjà un excellent travail pour l’escorte. L’avant-garde et les flancs exposés sont parfaitement couverts. C’est précisément pour cela que j’ai demandé à Kyle et aux deux autres de protéger l’arrière. Tout au bout de la colonne, personne ne peut surveiller les alentours. »
« …… »
« Tous ceux qui sont ici sont des vétérans aguerris. Ne vaudrait-il pas mieux répartir les responsabilités et coopérer ? Si ces trois-là s’occupent séparément de l’arrière, Pol pourra gérer l’avant-garde et les flancs encore plus facilement qu’avant. Et je suis sûr que ce genre de situation n’a rien de nouveau pour aucun d’entre vous. »
Debout entre eux, le chef de la guilde parvint à afficher un sourire crispé. Kyle prit la parole le premier.
« Quelle heure est-il ? »
« L’heure ? »
Le chef de la guilde fouilla dans son manteau. Il en sortit une montre à gousset qui avait l’air coûteuse au premier coup d’œil.
« Voyons… environ midi cinquante. Presque treize heures. »
« Voilà. Les trente minutes dont j’ai parlé tout à l’heure sont passées depuis longtemps. On continue comme ça ? »
Pol fixa Kyle en silence. Ses lèvres remuèrent plusieurs fois. Puis il jeta un regard à Kyle et au chef de la guilde avant de tourner les talons, l’air contrarié.
« Ha ha… Je vous remercie sincèrement de votre coopération, messieurs. »
Sur ces mots, le chef de la guilde trottina à la suite de Pol, qui s’éloignait déjà. Katrin, qui avait observé la scène d’un air tendu, finit par prendre la parole.
« J’ai vraiment cru que vous alliez vous battre… »
« …… »
« Tu étais sérieux ? »
Kyle ne répondit pas.
La pause était terminée. Il avala une gorgée d’eau pour chasser le goût salé qui lui restait dans la bouche, puis se leva. Katrin et Voile, assis à proximité, firent de même.
Ceux qui avaient retenu leur souffle en observant la scène se préparaient maintenant à repartir. Kyle raccrocha à sa hanche l’épée qu’il avait presque dégainée. Bientôt, les chariots immobiles se remirent en route.
***
La procession vers Dornel continua jusqu’à peu avant le coucher du soleil.
« On campe ici pour la nuit ! »
Après avoir quitté les plaines découvertes et s’être enfoncés dans la forêt, Pol repéra un endroit convenable et ordonna l’arrêt. Dans une vaste clairière, mercenaires et marchands immobilisèrent les chariots, allumèrent des feux et installèrent de simples couchettes.
Quand le soleil eut complètement disparu et que la nuit eut tout enveloppé, des odeurs de nourriture se répandirent de tous côtés. Autour des feux où chacun s’était rassemblé avec ses connaissances, de grandes marmites fumaient, leur contenu bouillonnant à gros bouillons.
« Eh bien, tu t’es fait un ennemi. »
Kyle et les deux autres s’étaient installés un peu à l’écart. Voile remuait la marmite avec une grande louche.
« Ce capitaine a l’air fier. Tu n’aurais pas mieux fait de le laisser gagner cette fois ? »
« Inutile. Et quand on cède une fois, les autres continuent de nous marcher dessus. »
« C’est vrai. »
Voile acquiesça sans discuter. Quiconque avait passé assez de temps sur les routes le savait. Les mercenaires étaient particulièrement sensibles à la hiérarchie. Si l’on baissait trop souvent la tête, il ne restait bientôt plus rien. Parfois, il fallait tenir bon.
« Quand même, fallait-il en arriver là ? Tu aurais pu trouver un compromis… »
Katrin, qui regardait le feu en silence, murmura d’une petite voix.
« Tu préférerais confier ta vie à cet homme ? »
Elle n’eut rien à répondre.
« De toute façon, il fallait que ça éclate tôt ou tard. Si on veut garder notre liberté d’action, les frictions sont inévitables. Mieux vaut que ça arrive maintenant plutôt qu’en pleine urgence. »
Voile servit de généreuses portions de ragoût et en tendit aux deux autres.
« Oh ? C’est vraiment bon. »
Katrin retrouva le sourire dès la première bouchée.
« Voile, tu sais cuisiner ? »
« Je préparais mes repas moi-même quand je campais seul. Le chef de la guilde nous a aussi donné de bons ingrédients, ça aide. Ce sont toujours des rations séchées, mais elles ne sont pas mauvaises. Enfin… »
Il jeta un coup d’œil à Kyle. Katrin suivit son regard et poussa un petit cri.
« U-un sac d’inventaire ? »
Kyle sortait une grosse miche de pain d’une petite bourse de cuir.
Il en tira aussi des épices pour le ragoût. Il versa du sel et divers assaisonnements dans la marmite fumante, arracha un morceau de pain, le trempa dans le ragoût et le porta à sa bouche.
Mais pour l’instant, c’était la bourse qui attirait les regards. Un sac d’inventaire coûtait extrêmement cher. La magie spatiale était déjà l’une des disciplines les plus difficiles à maîtriser ; les objets enchantés par des formations spatiales se vendaient donc au prix que leurs propriétaires demandaient.
« Tu dois avoir beaucoup d’argent. »
« Assez. Et ce n’est pas parce que c’est un sac d’inventaire qu’il a une capacité illimitée. »
Kyle répondit à Katrin, qui le dévisageait, les yeux écarquillés. La bourse avait ses limites. Son intérieur était bien plus vaste qu’il n’y paraissait, mais il n’était pas divisé en compartiments.
Y fourrer des choses n’importe comment posait naturellement problème. C’était aussi pour cela que Kyle n’y avait pas mis les morts de la Compagnie Dex. Il ne voulait pas que l’odeur du sang imprègne ses affaires.
« Tu veux t’en servir ? »
« Hein ? »
« Dis-le si tu en as besoin. Je peux au moins faire ça. » Il secoua le pot d’épices en parlant.
Pour Kyle, qui avait passé ses premières années sur la Terre moderne, la plupart des plats de ce monde étaient loin d’égaler ceux auxquels il était habitué. Dix ans de vie ici l’avaient quelque peu accoutumé à la cuisine locale, mais il n’avait pas perdu le goût des bonnes choses.
Manger du jerky tous les jours avait ses limites, et un ragoût improvisé à base de rations séchées avait besoin d’être assaisonné pour être mangeable. Les épices coûtaient cher, mais ce n’était pas un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre.
« Tu serais le fils d’un noble, par hasard ? »
Katrin prit le sel et les épices des mains de Kyle en marmonnant.
« Avec votre rang, vos revenus ne devraient pas être trop justes, à tous les deux. »
Kyle prononça ces mots en les regardant tour à tour. Voile, qui les observait avec une certaine hésitation, secouait prudemment le pot d’épices au-dessus du ragoût. Il en goûta une cuillerée avec précaution.
« Même avec le rang argent, il est difficile de vivre aussi bien en se contentant des contrats habituels. Le sel ordinaire, passe encore, mais les épices, c’est une autre histoire. »
« Ah bon ? »
« Mais toi, Kyle, tu as l’air différent. Tu semblais absolument certain de battre ce capitaine, et il avait l’air de savoir se battre. Tu es assez jeune, aussi. Tu viens d’une famille de chevaliers ? Tu étais écuyer, peut-être ? »
Ici, le rang d’écuyer désignait celui qui précédait l’adoubement.
« Non. Et toi ? »
« Moi ? J’étais tout en bas de l’échelle. C’est comme ça que la plupart des mercenaires commencent, non ? »
Les cas de chevaliers issus de la noblesse qui devenaient mercenaires étaient rares. Le plus souvent, ceux qui tombaient en disgrâce auprès de leur maison se suicidaient ou finissaient sous la lame de leur propre seigneur.
« Quand même, tout ça me met mal à l’aise. »
Katrin, qui mangeait en silence, rentra les épaules.
« Ce que tu as dit tout à l’heure, comme quoi ce n’était pas une mission d’escorte ordinaire… »
« Tu t’inquiètes encore ? »
« Pour être honnête… oui. Un peu. Non, beaucoup. »
« Si ça te fait si peur, tu peux partir maintenant. »
« J’ai déjà accepté le contrat. L’abandonner nuirait à ma réputation. »
« Pas autant que perdre la vie. Il y a peu de chances que tu meures, sauf si les choses tournent vraiment mal. Pense plutôt à la paie, si ça peut t’aider. »
Katrin réfléchit à ses paroles.
« C’est vrai. Dix pièces d’or. »
« …… »
« Je ne vais quand même pas mourir, hein ? Dix jours, et j’aurai dix pièces d’or dans la main. Peut-être qu’il ne se passera rien. Peut-être qu’on arrivera sans le moindre problème. Oui. C’est ça. »
Elle continua de se parler à voix basse, comme si elle cherchait à apaiser ses nerfs par une incantation. Voile claqua doucement la langue. Kyle finit son pain et but le reste du ragoût directement dans son bol.
« On devrait organiser les tours de garde. »
Il dit cela après avoir raclé son bol avec le dernier morceau de pain.
« Ah, oui. »
« Je prendrai le deuxième tour. Répartissez-vous le premier et le dernier. Vous avez tous les deux l’air épuisés. »
« Tu es sûr ? »
« La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que vous titubiez tous les deux, à moitié dans les vapes, demain. Reposez-vous comme il faut. »
C’est ce qu’il dit. Mais Kyle comptait rester éveillé toute la nuit. Ne faire confiance à personne. Se méfier. C’était le principe qui l’avait maintenu en vie depuis qu’il avait atterri dans ce monde.
Les reliques et les artefacts offraient une protection, mais rien ne garantissait une sécurité absolue quand on était sans défense.
Il tourna les yeux. Non loin de là, mercenaires et marchands se pressaient autour des feux, blottis les uns contre les autres. Tous détendus, à leur aise.
La fin de soirée. La chaleur assoupissante qui s’élevait des flammes. Un ragoût chaud, préparé avec des rations séchées de bonne qualité, malgré le mélange un peu grossier. La fatigue qui pesait sur chaque membre après une marche ininterrompue, hormis la pause de midi.
En observant lentement tout cela, Kyle remarqua une silhouette. Pol, capitaine de la Lame Rouillée. L’homme même avec qui il s’était heurté à midi.
Leurs regards se croisèrent de l’autre côté de la clairière. Pol fut le premier à détourner les yeux. Il tourna brusquement la tête, sans chercher à cacher son déplaisir.
« Merci beaucoup. Je ne refuserai pas votre amabilité. »
« Moi aussi. Je peux prendre le dernier tour ? J’ai un peu sommeil, là… »
Voile et Katrin prirent la parole à leur tour, avec un léger décalage. Pol était visiblement épuisé par une journée entière de marche en armure complète, et Katrin, comme Kyle l’avait dit, semblait vidée par la tension à elle seule.
Kyle hocha la tête au lieu de répondre. Ou du moins, il essaya.
« … Attendez. »
« Oui ? »
Katrin, qui venait de fermer les yeux, fronça les sourcils.
« Oublie ce que je viens de dire. »
« … Quoi ? Pourquoi ? »
« Nous avons des visiteurs indésirables. »
« Des visiteurs indésirables ? »
Son regard, qui reposait sur le feu de camp, se braqua sur la lisière de la forêt.
Au-delà des ténèbres, des présences qui n’étaient pas là auparavant se tenaient dans l’ombre.
Première nuit, et ça commence déjà mal.
Kyle marmonna pour lui-même et se leva lentement. Voile et Katrin le regardèrent, déconcertés. Puis, quelques instants plus tard, des dizaines de paires d’yeux apparurent tout autour d’eux dans l’obscurité.
Une faible lueur les éclairait. Tous étaient braqués sur la clairière.
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