Chapitre 4
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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◈ Maître d’épée du royaume déchu
Chapitre 4
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Le mercenaire sans nom (4)
Les humains sont des créatures capables de s’adapter. Kyle, qui avait autrefois fui même devant les monstres les plus faibles, était devenu tout autre au fil du temps. Un homme sans émotions. Quelqu’un qui pouvait faucher des dizaines de personnes sans même ciller.
Vingt ans sur Terre. Dix ans dans ce monde.
Lequel pesait le plus lourd ? Il n’y avait pas de réponse simple. Ses racines se trouvaient sur Terre, mais dix années dans ce monde avaient largement suffi à transformer tout ce qu’avait été ce jeune homme de vingt ans.
Si tu es faible, tu meurs. La force est essentielle à la survie. Est-ce mal de tuer quelqu’un sans condition ? Pourquoi suis-je encore en vie, au juste ?
« … »
Il ouvrit les yeux, dans une chambre glaciale. Allongé dans son lit, la tête tournée vers la fenêtre, il regarda le jour se lever lentement.
À bien y réfléchir, la veille au soir, il était sorti du bain à moitié endormi et s’était directement couché. Kyle s’était complètement relâché. L’épée qu’il gardait toujours près de son lit reposait négligemment sur la table de chevet. Toute sa tension s’était dissipée.
Et si un assassin était entré pendant qu’il était dans cet état ?
Il n’aurait sans doute pas été tué. Il avait des reliques et des artefacts pour parer précisément à ce genre de situation. Malgré tout, cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas laissé aller à ce point. Ce qui en disait long sur son épuisement.
Après avoir fixé le plafond d’un air absent pendant un moment, Kyle se redressa péniblement. Il ouvrit la fenêtre en grand et l’air froid du matin envahit la pièce. Cela lui éclaircit aussitôt les idées. La somnolence s’évanouit. Les tâches du jour lui revinrent en tête.
Tôt le matin. D’après le contrat, le rendez-vous était devant la porte est.
Il avait largement le temps.
Il se prépara à sortir. Comme toujours, il s’habilla correctement et enfila par-dessus une cape sombre. L’épée à sa hanche, aussi indispensable qu’une partie de lui-même. Il rabattit profondément son capuchon sur son visage. Il avait exactement la même allure que la veille. Impénétrable. Celle d’un mercenaire aguerri qui avait tout vu.
Après un dernier coup d’œil à la chambre, Kyle descendit. Ce qu’il avait ressenti la veille avait déjà disparu. Le mal du pays, l’épuisement, le poids d’une vie difficile : il avait traversé tout cela suffisamment de fois pour que rien ne lui soit nouveau. Il suffisait d’enterrer tout ça et de continuer.
Comme il l’avait prévu la veille, il prit de quoi déjeuner en sortant. Il ne mangea pas dans la salle commune de l’auberge. Il se contenta d’attraper du pain et quelques autres aliments faciles à emporter. Il devait faire un arrêt avant la porte est.
La forge.
En quittant l’auberge, Kyle prit la direction de la rue où se regroupaient les ateliers. Contrairement au quartier des auberges, la rue des artisans résonnait du martèlement du métal et de la chaleur des forges.
Il lui fallut un moment pour en choisir une. Une boutique trop tape-à-l’œil, c’était non : elle ne devait pas avoir grand-chose à offrir. Une boutique trop délabrée était tout aussi mauvaise signe : personne ne devait lui confier de travail.
Sérieuse sans être ostentatoire. Pas l’atelier d’un maître artisan, mais un endroit où travaillait un forgeron compétent.
« Bienvenue. Vous venez jeter un œil aux épées ? »
Il trouva l’atelier qui lui convenait et entra.
Un homme à la barbe épaisse s’occupait de ce qui semblait être des armes de sa fabrication. Des lames de toutes sortes étaient accrochées aux murs. La qualité sautait aux yeux au premier regard. Les présentoirs n’avaient pas une trace de poussière, comme s’il les nettoyait chaque matin.
Il était au bon endroit.
« Pas exactement. Vous faites l’entretien ? »
« L’entretien ? Hm. Montrez-moi d’abord l’arme. »
Kyle détacha l’épée de sa hanche et la lui tendit.
« Une épée bâtarde. D’apparence sobre, mais la facture est exceptionnelle. Le pommeau, la garde, le fourreau… Attendez un instant. »
L’homme plissa les yeux et examina la lame sous toutes ses coutures. Ses yeux s’écarquillèrent.
« D-Du stellarium ? »
Il la tira prudemment du fourreau. Un fil lisse et sans défaut capta la lumière. La lame d’argent flamba sous le soleil matinal, si brillante qu’elle en aveuglait presque.
« Mais comment… Non, où avez-vous bien pu trouver ça ? Une épée en stellarium, ça doit… »
« Vous pouvez le faire ? »
Kyle ne répondit pas à ses questions. Il n’en posa qu’une : était-ce possible ?
« C’est faisable, oui, mais… Ha ! Un instant. »
L’homme se hâta de gagner l’arrière-boutique. Lorsqu’il revint, il avait les bras chargés de chiffons, d’huile et de divers outils d’entretien.
« De toutes les choses que j’ai vues dans ma vie, jamais je n’aurais cru contempler un jour une épée forgée en stellarium. »
Sa voix trahissait une certaine excitation. Il saisit la lame à deux mains et se mit au travail avec précaution et révérence, comme s’il manipulait un objet sacré.
« Vous êtes mercenaire ? » demanda-t-il tout en essuyant la lame.
« C’est ça. »
« Vous n’êtes clairement pas du coin. Votre accent tient davantage de l’Empire que du sud. On y entend aussi une pointe du nord. »
Tous les habitants du continent de Velia parlaient la langue commune, mais les accents et les dialectes variaient d’une région à l’autre. Un natif pouvait reconnaître un étranger à son seul accent.
« Un chevalier sous contrat ? »
« Non. »
« Et pourtant, vous portez une lame en stellarium ? »
« Quelqu’un de proche me l’a offerte. Il y a longtemps. »
« Un cadeau. Qui offre une épée en stellarium à quelqu’un… »
Au moins, que son mensonge soit crédible, pensa l’homme.
Le stellarium. Aussi appelé fer stellaire.
Tout comme la Terre avait ses alliages, ce monde avait ses propres métaux bénis, parcourus de mana. Le stellarium, plus couramment appelé fer stellaire, était de loin le meilleur d’entre eux. Extrêmement rare, léger, incroyablement résistant et d’une conductivité au mana exceptionnelle.
Surnommé le métal de rêve, le stellarium était le matériau dont rêvaient tous les mercenaires et les chevaliers pour leur lame. Mais les réserves étaient infimes. Il apparaissait rarement aux enchères et, même avec la fortune d’un roi, rien ne garantissait qu’on en trouverait un jour.
« On n’extrait le stellarium qu’en toutes petites quantités chaque année, dans les montagnes de Caldra, au nord. Et d’après ce que j’ai entendu, même cette production s’est complètement arrêtée après la chute du Royaume de Hailen. »
« … »
« Elle est aussi en excellent état. »
Il s’interrompit et retourna l’épée entre ses mains.
« Un seul regard suffit pour voir à quel point vous en avez pris soin. Vous y tenez beaucoup, hein ? Je comprends, vu qu’une épée pareille pourrait vous acheter un château entier dans une ville de taille respectable. Le fil n’a pas la moindre entaille non plus, comme on peut s’y attendre du stellarium. »
Une épée si précieuse que même une grande maison noble pouvait ne pas en posséder. Il acheva son travail minutieux et la rengaina.
« Voilà. Elle était tellement bien entretenue qu’il n’y avait presque rien à réparer. »
« Je n’ai plus d’huile pour la lame. Je peux vous en acheter pendant que j’y suis ? »
« De l’huile ? Aucun problème. »
Il poussa vers Kyle un flacon d’huile tout neuf, au lieu de lui vendre celui dont il se servait.
« Et des dagues, tant qu’on y est. »
« Des dagues ? »
Kyle rangea l’huile et sortit plusieurs dagues de l’intérieur de sa cape.
« Certaines sont trop abîmées, vous pouvez les jeter. J’aimerais que vous entreteniez les autres et, si vous en avez de bonnes à vendre, je serais intéressé. »
« Ha, aucun problème. Hm… l’usure de celles-ci n’est pas la même que sur l’épée. Vous ne les teniez pas en main, n’est-ce pas ? »
« Des dagues de lancer. »
« Je m’en doutais. »
Il hocha la tête.
« Ces chevaliers coincés méprisent tout ce qui ne relève pas de l’escrime et considèrent ça comme des coups bas, mais un vrai combat, c’est autre chose. Même les chevaliers qui maîtrisent le mana se font surprendre par une flèche plus souvent qu’on ne le croit. Selon la situation, lancer des couteaux peut se révéler plus efficace qu’un arc ou une arbalète. »
Il s’occupa des dagues, entretenant celles qui étaient en bon état comme il l’avait fait pour l’épée, puis jeta les autres dans un bac sans cérémonie. Ensuite, il sortit plusieurs pièces de qualité de son stock.
« Assez affûtées pour faire l’affaire, assez lourdes pour voler droit. Elles sont bonnes. »
« La qualité est excellente. »
« Exactement. À vrai dire, vous pourriez aussi vous en servir au corps à corps si nécessaire. À voir votre épée et votre allure, vous avez l’air de savoir vous battre. Autant dépenser un peu plus et faire les choses comme il faut, vous ne croyez pas ? »
Il n’avait pas tort. Sans la capacité de lancer un sort sans incantation, une simple lame dissimulée sous une cape était plus rapide qu’une flèche ou qu’un sort approximatif. Même une arme minuscule, entre de bonnes mains, pouvait tuer net. Cela valait la peine de payer un peu plus pour des dagues de qualité. De toute façon, il avait largement les moyens.
« Autre chose ? »
« C’est tout. »
« Très bien. Deux pièces d’argent pour l’entretien. Soixante-trois pour l’huile et les trois dagues. Soixante-cinq en tout, mais… donnez-moi simplement six grandes pièces d’argent. Prix d’ami. »
Une grande pièce d’argent en valait dix petites. De quoi payer une nuit dans une auberge de luxe. Une somme qu’un pauvre mercenaire pouvait amasser en plusieurs jours. Six de ces pièces.
« Tenez. »
Trois dagues de qualité, de l’huile et l’entretien, tout compris. Dans l’ensemble, c’était plutôt bon marché. Kyle tendit les pièces sans hésiter. Le visage du forgeron bourru se décomposa de stupeur.
« Une pièce d’or ? »
« Gardez la monnaie pour le pourboire. »
« C’est tout de même un peu trop… »
« Je vous laisse. »
« Attendez ! »
Il avait déjà franchi la moitié de la porte.
« Par simple curiosité, comment vous appelez-vous ? »
Kyle se retourna lentement.
« Kyle. »
« Kyle, Kyle… Un beau nom. »
Il répéta le nom, puis ajouta :
« Ce n’est qu’une impression, mais je crois que j’entendrai de nouveau ce nom un jour. »
« Ce fut un plaisir. J’ignore où vous allez, mais j’espère que la route vous sera favorable. »
Kyle ne répondit pas. Il se contenta d’un léger signe de tête en guise de remerciement, puis s’en alla. Peu après, le martèlement régulier d’un marteau sur le métal résonna dans la forge désertée.
***
En quittant la rue des artisans, Kyle se dirigea droit vers le lieu de rendez-vous. Sans qu’il s’en aperçoive, le ciel était passé du bleu pâle à un orange chaleureux.
La ville s’éveillait. Les rues, silencieuses la veille au soir, bourdonnaient maintenant d’activité. Kyle inspira l’air froid du matin et accéléra le pas. La porte est était déjà devenue un marché.
« Hé, toi ! Arrête de traîner et bouge-toi ! »
« Oui, oui, chef ! »
« Les marchandises sont vérifiées ? »
« Tout est en ordre ! »
« Vérifiez les chevaux. Et assurez-vous qu’aucune roue n’est desserrée ! »
Avant même l’ouverture des portes, les gens étaient déjà debout et se préparaient au départ de la caravane. Plus de dix chariots et charrettes attiraient immanquablement le regard.
Les membres de la compagnie marchande chargeaient les marchandises dans les chariots. Les mercenaires chargés de l’escorte s’étaient regroupés à part, économisant leurs forces avant le long trajet qui les attendait. Ils bavardaient tranquillement. Quelques échanges anodins suffisaient à apaiser la tension avant un voyage éprouvant.
« Vous devez être le mercenaire supplémentaire dont le chef de branche a parlé ? »
Kyle cherchait du regard le responsable de la Compagnie marchande Narme lorsqu’une voix grave, distincte du brouhaha ambiant, lui parvint.
« Vous me parlez ? »
Deux silhouettes étaient adossées au mur extérieur d’un bâtiment. L’une était un homme corpulent qui paraissait avoir la quarantaine bien entamée. L’autre, une femme d’une petite trentaine aux cheveux roux.
« Voile. Mercenaire de rang argent, je me joins à cette caravane. »
Kyle les observa. Le colosse s’avança le premier et lui tendit la main.
« Comme vous le voyez, j’ai répondu directement à la demande du chef de branche. »
Il faisait à peu près la même taille que Kyle, qui mesurait dans les cent quatre-vingt-cinq centimètres. Il n’était pas aussi grand que le capitaine de la Compagnie Dex que Kyle avait croisé auparavant, mais il n’en restait pas moins imposant. La longue hallebarde attachée à son dos était manifestement de grande qualité, et son maintien confirmait le reste.
Un combattant digne du rang argent. Au minimum, l’égal d’un chevalier.
« Kyle. »
Il lui serra la main.
« Alors, Kyle. Vous aussi, vous avez accepté une mission du chef de branche Max ? »
« C’est ça. »
« Votre rang ? »
« Argent. »
« Un solide gaillard. Ça me plaît. »
Il lui serra la main deux fois avec vigueur et esquissa un sourire.
« Pour être honnête, je me demandais ce que je ferais si le nouveau venu se révélait être un incapable. Au moins, je n’aurai personne à traîner derrière moi. On en apprend pas mal sur quelqu’un rien qu’en regardant son équipement et sa façon de bouger. »
« Vous êtes seul ? » demanda Kyle en jetant un coup d’œil derrière lui.
« Non. Il y en a une autre. »
Avant même que Voile eût fini de parler, la femme se décolla du mur. Sa queue-de-cheval ondula tandis qu’elle s’avançait et tendait la main à Kyle, comme l’avait fait Voile.
« Katrin. »
« Kyle. »
Ils échangèrent rapidement leurs noms et se serrèrent la main. Elle jeta un regard de côté à Voile.
« J’aimerais dire que je suis du rang argent aussi… mais, en fait, je suis bronze. Être coincée entre deux mercenaires de rang argent, c’est un peu intimidant, pour être honnête. À voir votre équipement, vous êtes plutôt épée, contrairement à nous ? »
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