Chapitre 194
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 194 : Le retour du roi (3)
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Le vieil homme ne dit rien, même sous le regard insistant du duc. Ses yeux indifférents semblaient résignés à la vie, comme s’il avait perdu tout espoir.
Oswin Ingrahim. Le précepteur du défunt prince héritier Yurian, et l’homme qui tirait les ficelles de la noblesse centrale chargée de veiller aux affaires de Hailen. Véritable numéro deux du palais royal, on l’avait surnommé le sage de Hailen.
On ne pouvait gouverner un pays par la seule oppression. La violence et la peur n’étaient qu’un aspect de la politique. C’est pourquoi le duc Ehrenfeld s’était employé sans relâche, ces quatre dernières années, à rallier le comte de la Cour royale d’Ingrahim. Il avait calculé que le prestige d’Oswin contribuerait grandement à renforcer sa propre légitimité, bien fragile.
Il s’était trompé.
Le vieil homme n’avait cédé ni aux belles paroles, ni à l’or, ni aux trésors. Il avait seulement choisi de se taire et de se replier sur lui-même. Même la peur de la mort ne représentait pas une grande menace pour lui.
Ainsi, pendant quatre ans, le duc Ehrenfeld ne l’avait ni tué ni rallié à sa cause. Il l’avait plutôt gardé enfermé dans le palais royal. Le tuer risquait d’entraîner des représailles, tandis que le libérer, c’était ignorer ce qu’il pourrait faire. Le vieil homme avait vécu tranquillement, sans guère réagir, et le duc avait supposé qu’il continuerait ainsi.
Jusqu’au retour de l’héritier légitime de Hailen, qui avait lancé un appel.
« Vous faut-il encore du temps ? »
Sa voix, teintée d’une colère contenue, résonna clairement dans la pièce. Son regard acéré semblait prêt à transpercer le vieil homme de part en part.
« Vous me choisirez, ou vous prendrez le parti de ce bâtard ? »
Oswin Ingrahim ne répondit toujours pas. Le duc Ehrenfeld plissa les yeux en l’observant. Son air éteint et son attitude résignée étaient les mêmes qu’autrefois, mais son regard avait légèrement changé. Une lueur d’intelligence était revenue dans ses yeux, sous leurs orbites creusées.
« Vous vous bercez d’illusions, duc Ehrenfeld. »
Le vieil homme, qui était resté silencieux un moment, finit par parler. Sa voix chevrotante fit froncer les sourcils du duc.
« Des illusions ? »
« Ce que vous désirez ne se réalisera pas. Quels que soient les moyens que vous employiez. »
« Pourquoi ? »
« Depuis plus de mille ans, le Nord n’a qu’un seul maître. »
« Je suis moi aussi un homme du Nord. Quant à ce bâtard, c’est un étranger aux origines inconnues, venu de l’Empire. Et vous seriez prêt à jeter votre vie pour le nom de Baldrick, qu’on ne lui a même pas officiellement accordé, mais tout juste attribué au terme de formalités bâclées ? Avez-vous oublié que mes forces sont largement supérieures ? »
Sa voix s’élevait à chaque parole. N’y tenant plus, le duc lança une bouteille en verre posée sur son bureau.
Crac !
Un bruit sec retentit. Les éclats de verre se dispersèrent dans toutes les directions. Pourtant, le vieil homme ne cilla même pas. Ce calme exaspérait le duc.
« Je n’ai pas trahi Hailen ! J’ai sauvé le Nord ! »
Le duc Ehrenfeld rugit.
« Quand Hailen agonisait, qu’ont fait la famille royale et les Chevaliers des Cendres ? »
Rien. Plus exactement, ils ne pouvaient rien faire. La puissance de l’Empire était écrasante et, malgré ses mille ans d’histoire, Hailen n’avait finalement pas réussi à l’emporter. Le prince héritier Yurian, héritier légitime du trône, était mort pendant la bataille pour la capitale. Kyle, le dernier commandant des Chevaliers des Cendres, avait complètement disparu, et nul ne savait où il se trouvait.
« C’était déjà joué. Personne n’aurait pu changer quoi que ce soit ! »
Le duc Ehrenfeld poursuivit :
« Un traître ? Un renégat qui a abandonné sa patrie ? C’est de la foutaise, l’histoire que se racontent les imbéciles qui ne comprennent rien à rien ! Alors quoi, nous aurions tous dû mourir là-bas ? Était-il juste de sacrifier nos vies pour préserver un honneur creux, en suivant une famille royale et un ordre de chevaliers incapables de protéger leur propre pays ? »
Même si le duc Ehrenfeld ne l’avait pas fait, quelqu’un aurait pris la régence du Nord à la place de la famille royale disparue.
Le duc en avait simplement eu l’occasion et, plutôt que de mourir avec les autres, il avait choisi de survivre, quitte à subir l’humiliation. Auparavant, il avait déplacé ses troupes à contrecœur pour se protéger, collaboré de son plein gré avec l’Empire et lui versé chaque année un tribut colossal. Il n’avait pas eu le choix. Autrement, Hailen serait devenue une mer de sang, une cité morte abandonnée à son sort.
« On dirait que le retour de ce bâtard dans le Nord vous a redonné du cœur. »
Après son discours enflammé, le duc reprit son souffle et s’approcha d’Oswin.
« Je n’ai pas peur. »
Il s’arrêta devant Oswin et étira ses lèvres en un long sourire.
« Je ne veux simplement pas faire couler le sang à tort et à travers. À part ce bâtard, nous sommes tous des gens du Nord. Comment des membres d’une même famille pourraient-ils s’entretuer ? »
Mais si ce bâtard restait intransigeant. Si l’un des deux camps n’avait d’autre choix que de céder.
« Alors l’un de nous devra mourir. »
Le duc Ehrenfeld, qui avait fixé Oswin droit dans les yeux, recula. Oswin continua de le regarder, mais le duc ne manifesta guère de réaction. Il laissa échapper un ricanement, puis se détourna et retourna vers la fenêtre.
Oswin observa son dos avant de reprendre enfin la parole.
« Ce que veut l’Empire, c’est… »
« Je le sais. Ils veulent que nous nous détruisions les uns les autres et que le Nord en sorte à moitié ruiné. Et alors ? »
Le duc coupa Oswin.
« Je ne renoncerai jamais. S’il le faut, je jouerai volontiers les bouffons de l’Empire. »
« … »
« Si ce bâtard ne recule pas, je n’aurai qu’à les tuer tous. Même s’il parvient, par je ne sais quel miracle, à me vaincre et à restaurer Hailen, aucun avenir ne l’attendra. Il devra vivre éternellement comme l’esclave de l’Empire. »
« Croyez-vous vraiment que ce soit possible ? »
« Vous pensez que j’en suis incapable ? »
Le duc Ehrenfeld avait tout misé sur cette bataille. Kyle, lui, avait bien d’autres choses à faire qu’une guerre civile.
Car son plus grand ennemi était l’Empire d’Elandor. Il n’était pas comme le duc Ehrenfeld, qui s’était soumis à l’empereur. Le duc le comprenait parfaitement. C’est pourquoi il ne reculerait pas. Plus les deux camps souffriraient, plus le duc en tirerait profit, et non Kyle. Il pouvait sacrifier ses propres soldats aussi facilement que ceux de Kyle.
« Vous avez perdu la raison. Duc, vous… »
Oswin dévisagea le duc avec mépris. Celui-ci lui jeta un regard en retour et retroussa les lèvres dans une moue moqueuse.
« Il n’y a qu’un seul moyen pour que tout le monde survive. »
Il parlait comme s’il proclamait une décision.
« Proclamez-moi nouveau roi du Nord. »
« … »
« Vous aussi, Oswin Ingrahim. Les cent mille habitants de Baldheim. Ces Chevaliers des Cendres vaincus, incapables d’accomplir leur devoir. Acceptez-moi comme roi d’une nouvelle ère. Alors je promets à Kyle Baldrick de lui rendre son ancien poste de commandant. Il en ira de même pour les autres seigneurs et chevaliers. C’est la seule voie qui permettra à tous de vivre sans verser de sang. »
« Croyez-vous vraiment pouvoir vaincre le commandant des Chevaliers des Cendres ? »
« Combien de fois dois-je le répéter ? Mes forces sont bien supérieures. »
Cette fois, Oswin regarda le duc avec pitié. Celui-ci, pourtant, demeura parfaitement sûr de lui.
« Inutile de livrer bataille de front. Les remparts de Baldheim dépassent les vingt mètres de haut. Sa porte est faite d’un seul bloc de Lunarium, et même l’Aura d’épée d’un chevalier ne peut la briser. Nous avons largement assez de provisions en réserve. À l’heure qu’il est, les seigneurs sous mes ordres doivent déjà être en marche. Quand ce bâtard encerclera la capitale, nous n’aurons qu’à l’encercler à notre tour. »
« … »
« Mes troupes comptent dix mille hommes. Il se peut que davantage de seigneurs que prévu aient répondu à son appel, mais nos forces restent plus de trois fois supérieures aux leurs. Croyez-vous que quelques seigneurs neutres de la région centrale puissent changer la donne en le rejoignant ? Avec ce corps maudit, incapable d’utiliser la moindre parcelle de mana ? »
« Le commandant… »
« Oui, c’est un génie né. Je sais bien que ce jeune homme encore inexpérimenté possède le plus grand talent de toute l’histoire des Chevaliers des Cendres. »
Mais…
Le duc, qui regardait par la fenêtre, se retourna.
« Une victoire tactique n’est pas une victoire stratégique. Si ce bâtard ne cède pas, j’anéantirai tous les fidèles de la famille royale, même si je dois tuer chacun des soldats et des chevaliers sous mes ordres. »
Ceux qui avaient quelque chose à perdre et ceux qui n’avaient rien à perdre ne raisonnaient pas de la même façon, dès le départ.
S’ils se détruisaient mutuellement. Si le Nord perdait tout avenir.
« Ne vous méprenez pas, comte de la Cour royale d’Ingrahim. »
Le duc quitta de nouveau la fenêtre pour s’approcher. Il leva un doigt et tapota plusieurs fois la poitrine du vieil homme.
« C’est moi qui décide. Je fais preuve de clémence. »
« … »
« Allez écrire une lettre. Dites-lui de s’agenouiller devant moi. S’il le fait, tout le monde pourra survivre. »
* * *
Après avoir rassemblé les fidèles de la famille royale ainsi que quelques seigneurs neutres, Kyle prit aussitôt la route du nord, vers Baldheim, le jour même. Il avait lancé un appel à tout le Nord et ne pouvait se permettre de perdre du temps.
Ses forces comptaient trois mille hommes. Ils avancèrent sans repos malgré le temps, qui ne s’était toujours pas amélioré. Ils avaient auparavant obtenu une bonne quantité de vivres à la Forteresse Falken ; les provisions ne seraient donc pas un problème pour le moment. Il ne leur restait plus qu’à rallier les seigneurs de la région centrale et à encercler la capitale, où le duc Ehrenfeld les attendait.
Heureusement, personne ne se dressa sur le chemin de l’armée de Kyle. Mais il n’y eut pas non plus de bonne nouvelle particulière. Chaque jour, aux alentours du coucher du soleil, Kyle réunissait les seigneurs dans la tente de commandement pour un bref rapport et un conseil. Ensuite, il avalait rapidement un repas avant de se coucher tôt.
Puis les rêves revinrent.
« … »
Kyle ouvrit ses yeux embués de sommeil. La première chose qu’il aperçut fut le plafond de la tente.
La faible lumière du matin filtrait par l’entrée entrouverte. Un rayon traversa l’intérieur et effleura la poitrine de Kyle. Allongé sous une peau de bête, sur un lit improvisé de tapis épais, Kyle leva machinalement une main pour se protéger les yeux.
Bon sang. Encore ce rêve.
Depuis sa défaite face à Cassius Mortein, commandant des Chevaliers célestes, Kyle n’avait plus rêvé. Depuis qu’il s’était éveillé au mana de Prisia, il ne revoyait plus chaque nuit les souvenirs du passé ni le Dragon d’un blanc pur qu’il croyait être Prisia.
Au début, Kyle avait trouvé cela étrange, mais il avait vite cessé d’y prêter attention. Il avait des montagnes de travail et ne voulait pas s’encombrer de pensées inutiles. Le temps qu’il règle les affaires du Conseil de la Fédération, prenne congé d’Adrian et rentre dans le Nord, il les avait presque oubliés.
Pourtant, ces derniers temps, après avoir rallié les seigneurs fidèles à la famille royale et marché vers le Nord, ses rêves avaient recommencé.
Rowen, Yurian, Cecilia, et ces êtres chers qui avaient été pour Kyle comme une famille.
Les souvenirs qu’il avait partagés avec eux. Le manque et la nostalgie qu’ils faisaient naître.
Et enfin, Elysia.
Plus les souvenirs de Cecilia, qu’il avait enfouis de force, redevenaient vifs, plus Elysia s’imposait à son esprit. Il lui était déjà arrivé de voir le visage de Cecilia se superposer à celui d’Elysia. Chaque fois, Kyle détournait délibérément le regard de ses propres sentiments. Rien n’avait changé, cette fois encore.
Ne te laisse pas emporter. Si je craque maintenant, tout est fini.
Renverser l’Empire, tuer l’empereur et sauver Elysia. Il ne pourrait accomplir tout cela qu’en reconstruisant Hailen.
Après avoir pris plusieurs profondes inspirations, Kyle se redressa. Il s’était couché tôt la veille et n’était donc pas trop fatigué. Il remit ses vêtements, puis attacha à sa taille l’épée de Yurian, qui reposait près de sa tête. Une fois les idées plus claires, il remarqua enfin l’agitation au-dehors.
Le camp était plus animé que d’habitude. Kyle fronçait les sourcils, sans comprendre pourquoi, lorsqu’il entendit des pas approcher. Peu après, on souleva le rabat de la tente et un chevalier d’âge mûr entra.
« Kyle. »
« Commandant adjoint… »
C’était Hermann, le commandant adjoint des Chevaliers des Cendres. Kyle se détendit sans y penser, et Hermann poursuivit :
« Je pensais que tu dormirais encore, vu que tu dors beaucoup ces derniers temps. Tant mieux, tu es réveillé. »
« Il s’est passé quelque chose ? On dirait qu’il y a pas mal d’agitation dehors. »
« Les seigneurs de la région centrale sont arrivés. »
« Les seigneurs de la région centrale ? »
Les doigts de Kyle tressaillirent tandis qu’il terminait de se préparer. L’épée de Yurian pendait à sa taille, et sa main gauche était prête à en saisir la poignée à tout instant.
« Combien sont-ils ? »
« Tu le sauras plus vite en allant voir toi-même. Tout le monde est déjà dehors. »
Hermann n’en dit pas davantage. Il sortit de la tente, comme pour lui faire signe de le suivre.
Kyle lui emboîta le pas. Il rejeta la chaude peau de bête et sortit ; le vent du Nord, encore froid, balaya son corps. Hermann ne lui avait pas menti : les seigneurs de la région centrale étaient bel et bien arrivés. Contrairement à la veille au soir, le camp était en proie à l’agitation. Une tension familière, celle qui précédait une bataille.
« Commandant. »
« Vous voilà. »
Kyle et Hermann traversèrent le centre du camp pour rejoindre les seigneurs rassemblés. Les Chevaliers des Cendres, les seigneurs de Haska, Lunbern, Sigreta et Wolfran, ainsi que les seigneurs de moindre importance, inclinèrent tous la tête à la vue de Kyle.
« Ce sont eux ? »
« Oui. Ils sont apparus il y a quelques instants et nous observent en silence, comme s’ils cherchaient à nous jauger. »
Harald, qui s’était approché de Kyle, répondit. Kyle tourna les yeux et aperçut au loin une armée déployée sur une colline en pente douce. Même à première vue, les soldats qui les observaient étaient plus d’un millier. Trois blasons familiaux flottaient au-dessus d’eux, claquant violemment dans le vent.
« Qu’allons-nous faire ? Nous préparer au combat ? Ou envoyer d’abord un messager… »
« Inutile. Ils viennent vers nous. »
Kyle prit la parole. Les seigneurs et les Chevaliers des Cendres qui attendaient ses ordres se tournèrent vers l’endroit où il regardait.
Trois hommes en armure ouvragée descendaient la colline à cheval. Plusieurs chevaliers les suivaient. Les bannières familiales qu’ils portaient flottaient au vent. Le martèlement des sabots résonnait distinctement sur les prairies desséchées.
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