Chapitre 190
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 190 : Le chemin du retour (11)
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Kyle se souvenait parfaitement du visage de ceux qui étaient morts pendant la guerre. Il ne pouvait pas les oublier. Ils étaient tombés dans d’atroces souffrances sous les bannières de leurs maisons, sans jamais renier leur loyauté envers la famille royale.
Ceux qui avaient choisi la trahison dès le départ étaient différents. En faisant passer leur propre sécurité avant tout, ils avaient réussi à s’en tirer relativement indemnes, même après la chute de Hailen. Le duc Ehrenfeld et le baron Falken étaient de ceux-là.
Et puis, il y avait ceux qui n’avaient été ni loyaux ni traîtres.
Ceux qui s’étaient battus avec acharnement jusqu’au milieu de la Guerre du Nord, avant de renoncer vers la fin.
Les maisons qui n’avaient tourné le dos à la couronne qu’une fois la défaite devenue de plus en plus certaine.
Ceux qui avaient finalement préféré la survie de leur maison à la loyauté.
« Maintenant que nous avons pris le pont de Falken, nous avons déjà fait la moitié du chemin. »
Kyle parla froidement. Rudolf était toujours assis sur le canapé et l’observait en silence.
« Si nous reprenons Baldheim, la capitale, nous pourrons enfin recevoir le soutien de la Fédération. Au moins, les vivres ne seront plus un problème. D’ici là, la guerre civile devrait être terminée et le Nord, dans une certaine mesure, stabilisé. »
« Mais, seigneur Kyle, la situation de la Fédération n’est-elle pas elle aussi difficile après l’attaque surprise de l’Empire ? D’après ce que vous m’avez dit tout à l’heure… »
Rudolf, jusque-là silencieux, posa une question incisive. Il avait entendu Kyle lui résumer la situation, mais ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter au sujet de l’Empire et des Chevaliers célestes.
« C’est le cas de Russel, qui a subi des pertes directes. Pour les autres, c’est différent. »
« Les autres ? »
« Les quatre nations restantes. Russel était aussi la plus riche des cinq nations de la Fédération. Même si elle a perdu la moitié de son territoire, elle a dû accumuler d’immenses richesses ; elle ne connaîtra donc pas de difficultés financières avant un moment. Et, à bien y réfléchir, la mort de Philip, l’ancien roi, et l’accession au pouvoir du marquis Laporte, un partisan de la ligne dure jusqu’au bout des ongles, sont de bonnes nouvelles pour nous. »
Philip de Russel, qui était un modéré, avait péri de la main de Kyle. Sebastian, le roi de Selaine, avait été déposé et contraint de céder le trône à son fils aîné.
Le Conseil était désormais entièrement dominé par les partisans de la ligne dure, Adrian compris. Felbric, de Calorf, qui était neutre, était pratiquement invisible. La grande assemblée devait être terminée à présent ; le soutien au Nord avait donc été approuvé sans difficulté.
Il ne restait plus à Kyle qu’à ramener le Nord sous son contrôle.
« Nous n’avons pas qu’un seul ennemi. »
Kyle se remit à marcher. Arrivé devant la fenêtre du bureau, il vit le vaste pont de Falken se déployer au loin.
« Le duc Ehrenfeld n’est que le début. À terme, je devrai tuer l’Empereur. Je n’ai pas l’intention de faire traîner les choses. »
La Voldra scintillait sous la lumière brumeuse du soleil du Nord. Des éclats lumineux apparaissaient à sa surface avant de disparaître, pareils à des joyaux. Désormais, ce pont deviendrait la tête de pont reliant la Fédération au Nord.
« Combien de soldats la Maison Haska a-t-elle encore ? »
Kyle se retourna. Les doigts entrelacés, Rudolf fixait silencieusement la table devant lui.
« … Cinq cents. »
« … »
« Non, environ quatre cents, pour être exact. Si l’on ne compte que ceux qui sont capables de se battre. »
« Et les autres maisons ? »
Jusqu’à la chute de Hailen, plusieurs maisons étaient restées fidèles à la famille royale. Beaucoup avaient été anéanties, mais un nombre considérable devait encore subsister.
« Les Lunbern, les Sigreta et les Wolfran. »
« … »
« Ce sont des maisons assez puissantes qui vous soutiendront sans faillir, commandant. Avec les autres seigneurs, nous avons un peu plus de deux mille hommes. »
« Nos effectifs ont chuté de façon spectaculaire. »
« Oui. C’est loin d’être suffisant face aux trois mille soldats du duc Ehrenfeld. Si l’on ajoute les maisons qui lui sont soumises, une bataille rangée est pratiquement impossible. Et il s’est retranché à Baldheim… »
Baldheim, capitale de Hailen, était sa plus grande ville et une forteresse imprenable. Les énormes pertes subies par l’Empire pour s’en emparer en étaient la preuve. Ses remparts, à eux seuls, dépassaient les vingt mètres de haut.
« Peu importe. »
Kyle n’avait pas l’air inquiet. Il ouvrit le tiroir du bureau dont le baron Falken s’était servi, en sortit une feuille et une plume. Rudolf, qui s’était levé, le regarda d’un air perplexe.
« Vous avez un plan ? »
« Je ne te l’ai pas dit ? »
« Ce ne serait tout de même pas… »
« Nul n’échappe à une convocation. C’est un ordre donné par le dernier commandant des Chevaliers des Cendres et un membre de la famille royale. Surtout pour les seigneurs qui se sont prétendus neutres. Ils devront répondre de la loyauté qu’ils n’ont pas témoignée pendant la Guerre du Nord. »
S’ils répondaient à la convocation, ils seraient pardonnés.
Sinon…
« Il n’y aura pas de troisième chance. »
Kyle écrivit sur la feuille d’une écriture élégante. Il ne marqua pas la moindre hésitation ; la lettre portant son nom fut donc achevée en un rien de temps.
« Porte ceci au comte Haska. Utilise le faucon messager de la forteresse et fais-le partir au plus vite. »
Kyle plia la feuille en un petit carré et la tendit à Rudolf. Le chevalier d’âge mûr la prit d’une main tremblante. Ce n’était qu’un simple billet à attacher à la patte d’un faucon messager.
Mais son contenu était tout sauf anodin.
Que Kyle tombe ou que le duc Ehrenfeld meure, les représailles seraient féroces.
« Nous partirons dès que la réponse arrivera. »
Kyle ajouta cela avec calme. Les lèvres de Rudolf remuèrent un instant avant qu’il ne demande :
« Que comptez-vous faire de cette forteresse ? »
« Je ne l’abandonnerai pas. C’est un lieu stratégique qui nous reliera à la Fédération. Le jeune fils du baron Falken est toujours ici, n’est-ce pas ? »
« Eh bien… »
Rudolf s’interrompit. Comme Kyle l’avait dit, le baron Falken était mort, mais sa famille était toujours en vie.
En réalité, beaucoup de gens dans la forteresse avaient simplement été assommés. Ils n’avaient été ni tués ni grièvement blessés. Kyle avait ordonné à ses hommes de ne s’en prendre qu’à ceux qui résistaient. Même s’ils avaient trahi Hailen, il ne pouvait pas exterminer toute la famille qui gouvernait la baronnie depuis des générations.
Chaque paire de bras comptait encore pour Kyle. Mieux valait faire de l’héritier, qui connaissait bien la baronnie de Falken, une marionnette.
« Je t’en prie. »
Kyle désigna la porte close d’un signe de tête.
« Fais tout ce que tu peux pour que cette lettre parvienne au comte Haska, Rudolf. Tu es le chevalier en qui il a le plus confiance. Toi seul peux t’en charger. »
* * *
Après avoir reçu la demande de Kyle, Rudolf quitta aussitôt le bureau, serrant fermement le billet dans sa main.
Kyle écouta ses pas s’éloigner jusqu’à ce qu’ils disparaissent tout à fait, puis retourna à ses tâches. Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la prise de la forteresse, mais il restait beaucoup à faire. Il fallait surtout régler les conséquences de la mort du baron Falken et examiner ses registres.
Les richesses qu’il avait dissimulées en secret étaient si considérables qu’on pouvait estimer la valeur du pont de Falken en argent sonnant et trébuchant.
Ça devrait suffire pour ne pas avoir à nous inquiéter des provisions jusqu’à la capitale. Et j’ai toujours les fonds de guerre que le grand-duc m’a donnés.
Après tout, il n’a presque rien perdu pendant la Guerre du Nord. Il lui en restait autant, même après avoir mené une vie aussi extravagante ?
La prise de cette forteresse avait une grande importance pour Kyle. Il avait gagné bien plus qu’une route commerciale vers la Fédération et une somme colossale. Il avait coupé au duc Ehrenfeld sa principale source de revenus.
Le pont de Falken était un point névralgique reliant la Fédération au Nord. Dès sa prise, une grande partie des marchandises destinées à Baldheim, où résidait le duc Ehrenfeld, ne pourrait plus y parvenir. Le duc faisait peut-être aussi du commerce en secret avec l’Empire, mais le coup n’en serait pas moins dur.
Le duc serait déconcerté. Même s’ils avaient été déclarés disparus, il croyait Kyle et les Chevaliers des Cendres morts. Pourtant, ils étaient revenus vivants.
« Kyle. Regarde-moi ça. J’ai encore fait du bon boulot, pas vrai ? »
Dans la cour du château, une fois que Kyle eut expédié ses tâches, une dizaine de chariots au moins se trouvaient éparpillés un peu partout. Walter bombait fièrement le torse.
« Tu ne les as pas dépouillés, au moins ? »
« Quoi ? Les dépouiller ? Tu me prends pour quelqu’un qui n’a aucun respect pour les marchands ? »
Walter fronça les sourcils. Kyle ne releva pas et inspecta les chariots. Leur contenu était encore plus impressionnant que ne le laissait entendre le ton assuré de Walter. Ils débordaient de blé, de pain et de toutes sortes de vivres.
Plusieurs bouteilles de vin de Selaine haut de gamme, aussi difficiles à trouver que du vin impérial, constituaient un bonus appréciable.
« Tu as payé le prix demandé ? »
« Bien sûr. Enfin, je l’ai acheté un peu moins cher. »
« À quel point ? »
« Soixante-dix pour cent du prix auquel ils comptaient le vendre. Ils allaient risquer leur vie pour aller jusqu’à Baldheim, mais ils ont pu tout écouler ici sans encombre. C’était une bonne affaire pour eux. Ils étaient tellement émus qu’ils sont repartis en versant des torrents de larmes. »
Walter afficha un large sourire. Kyle resta sans voix.
« … Enfin, ça devrait aller. Traverser le Nord en ce moment est dangereux, après tout. »
« Pas vrai ? »
« Malgré tout, ne leur mets pas trop la pression la prochaine fois. Achète les provisions aux convois marchands qui passeront, mais traite les commerçants équitablement. Nous avons plus d’argent que nous ne savons quoi en faire. »
« Ce traître de baron Falken avait donc caché une jolie fortune ? »
« Assez pour que trois générations vivent sans travailler. »
« D’accord. La prochaine fois, je paierai quatre-vingts pour cent du prix initial. Ça te va ? »
Kyle haussa les épaules. Hermann revint alors avec plusieurs hommes, après avoir terminé sa ronde.
« Kyle. »
« Commandant adjoint. Alors ? »
« Rien à signaler. Les habitants de la ville étaient désorientés le premier jour, mais ils semblent s’y être faits assez vite. »
« Tant mieux. »
Le jour de la mort du baron Falken, les villes de part et d’autre du pont avaient été plongées dans le chaos. Kyle avait commencé par les calmer. Du point de vue des habitants, certains accueillaient même le changement avec soulagement : du jour au lendemain, ils n’avaient plus à payer le tribut.
« Plus important, qu’en est-il de Rudolf ? »
demanda Hermann. Kyle répondit d’un ton détaché :
« Rudolf a presque récupéré. Nous avons fini de parler tout à l’heure. »
« Parler ? »
« Oui. Une convocation sera bientôt envoyée dans tout le Nord. »
Une convocation directement émise par le commandant des Chevaliers des Cendres, un membre de la famille royale. Yurian ayant disparu, elle équivalait, dans les faits, à un ordre du roi.
Même si le duc Ehrenfeld détenait le pouvoir réel, sa légitimité et ses motifs étaient bien moindres. Les hommes le savaient, et leurs visages se durcirent aussitôt.
« Combien de temps cela prendra-t-il ? »
Hermann posa de nouveau la question au nom des autres.
« Quelques jours. J’ai demandé à Rudolf de faire en sorte que la lettre parvienne au comte Haska le plus vite possible ; cela ne devrait donc pas prendre plus d’une semaine. Nous devons nous tenir prêts à partir à tout moment. »
« Enfin. »
« Nous avons attendu si longtemps. »
« Après quatre ans, il est temps de dérouiller nos armes. »
« Il y a plus d’un visage dont je me souviens… Bientôt, nous les reverrons en personne. »
Chacun des hommes prit la parole à son tour. Kyle jeta un regard aux chariots chargés de nourriture, puis leva les yeux.
Le ciel du Nord était couvert de nuages gris pâle, comme la première fois qu’il l’avait aperçu, un mois plus tôt. Debout dans le vent, Kyle imagina le duc Ehrenfeld contemplant ce même ciel.
Le lâche usurpateur enfermé dans la capitale.
Et les funérailles de Yurian, qu’il n’avait toujours pas célébrées.
* * *
La pièce sombre ne laissait presque pas entrer la lumière du soleil. Un silence si épais qu’il avalait jusqu’au bruit de la respiration emplissait les lieux.
En son centre était assis un homme qui paraissait avoir une trentaine d’années. C’était Harald Haska, devenu le nouveau chef de la Maison Haska après la mort au combat de l’ancien comte Haska. Il tapotait nerveusement le bureau du bout des doigts.
« Était-ce une erreur d’envoyer Rudolf seul, finalement ? Non, les négociations prennent peut-être simplement plus de temps que prévu. Le baron Falken a la réputation d’être têtu. »
L’homme marmonna tout bas. Bien entendu, la pièce vide ne lui répondit pas.
« Bon sang. »
Il jura dans sa barbe. Rudolf était parti depuis plus de deux semaines. Il aurait déjà dû y avoir un résultat, d’une façon ou d’une autre, mais aucune nouvelle digne d’intérêt ne lui était parvenue.
Rudolf était-il mort ?
À cette brusque pensée, la pire de toutes, Harald cessa de tapoter le bureau.
En toute logique, c’était peu probable. Mais pas impossible. Cette infime possibilité s’enfonça dans sa poitrine et refusa d’en sortir.
Qu’aurais-je dû faire ?
La raison pour laquelle Rudolf était parti seul à la Forteresse Falken était simple : le baron Falken l’avait exigé. Et celle pour laquelle Harald ne pouvait pas ignorer la demande du baron était tout aussi simple.
Les agissements du duc Ehrenfeld devenaient de plus en plus inquiétants.
Les maisons restées fidèles à la famille royale disparue étaient dans une situation désespérée. Il leur restait peu de soldats et leurs réserves de vivres n’étaient guère plus rassurantes.
C’était inévitable. Tous les membres de la famille royale qui auraient pu servir de point de ralliement étaient morts. Il restait encore nombre de seigneurs fidèles à la couronne, mais il n’y avait plus personne pour recevoir leur loyauté.
Rowen, l’ancien commandant des Chevaliers des Cendres, était mort depuis longtemps. Yurian, le prince héritier, était tombé lors de la bataille pour la capitale contre l’Empire. Quant à Kyle, leur unique espoir et dernier commandant, il avait disparu depuis plus de quatre ans.
« Je… »
Harald se mordit la lèvre lorsqu’un bruit retentit soudain derrière lui.
Toc, toc. Toc. Toc, toc, toc.
Il se retourna. Un faucon était posé sur le rebord de la fenêtre et frappait la vitre de son bec. Comme envoûté, Harald se leva et ouvrit la fenêtre. Une grande lettre et un petit billet étaient attachés à la patte de l’oiseau.
Après en avoir vérifié le contenu, il laissa échapper un rire sans joie.
« Ha… »
Une foule d’émotions traversa les yeux de Harald en un instant.
Est-ce possible ?
Il l’ignorait. Mais il ne pouvait pas non plus refuser d’y croire. Le petit billet joint à la grande lettre avait été écrit de la main de Rudolf. Il le reconnut à la seule écriture.
Je n’ai pas le temps pour ça.
Après être resté un moment près de la fenêtre, Harald sonna plusieurs fois la cloche posée sur son bureau. Peu après, les principaux chevaliers de la maison se réunirent.
« Monseigneur. »
« Que se passe-t-il ? »
« Envoyez des lettres à toutes les maisons de Hailen. »
Harald promena son regard sur les chevaliers en parlant.
« Dites-leur que le roi légitime du Nord est de retour. »
« Vous voulez dire… »
« Oui. »
Les yeux des chevaliers s’agrandirent peu à peu. Harald ajouta, comme pour enfoncer le clou :
« L’heure est venue. »
Les traîtres tomberaient à la mesure du temps qu’Harald et ses hommes avaient passé à attendre.
« Dites aux Lunbern, aux Sigreta, aux Wolfran et aux autres maisons de rassembler leurs troupes. Dites-leur que le moment est enfin venu d’accomplir leur devoir. »
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