Chapitre 185
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 185 : La route du retour (6)
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Le regard du vieux noble, qui exigeait une réponse, était bien trop perçant pour son âge. Dans la salle, tous les yeux étaient désormais rivés sur Rudolf.
C’est dangereux. Leur regard a changé.
Rudolf retint sa main, qui s’était portée d’instinct vers la garde de son épée. Il se trouvait au cœur du territoire ennemi. Parmi les convives réunis dans la salle du banquet, il n’y avait pas que de simples vassaux : plusieurs chevaliers étaient également présents. Quelle que fût sa force personnelle, il ne lui serait pas facile de franchir cette foule et de s’échapper de la Forteresse Falken.
En somme, Rudolf était pris au piège. Il ne s’était pas attendu à ce qu’ils dévoilent aussi ouvertement leurs véritables intentions. Il serra les dents et fixa le vieil homme en bout de table. Le baron Falken continuait de le dévisager sans expression. Puis les commissures de sa bouche raide se relevèrent lentement.
« Ho ho, on dirait que les esprits s’échauffent. Pourquoi ne pas vous calmer, Rudolf Alten ? »
La plaisanterie légère du vieux noble apaisa peu à peu l’atmosphère, qui avait semblé prête à exploser d’un instant à l’autre. Pourtant, Rudolf ne baissa pas sa garde et balaya la salle du regard.
« Comme je l’ai dit, je trouve seulement cela regrettable. Je ne doute pas de votre loyauté. »
Le baron Falken ajouta ces mots. Rudolf fronça les sourcils.
« Vous le savez, et pourtant vous me faites une telle proposition ? »
« Une telle proposition ? Voyons, elle ne serait mauvaise ni pour vous ni pour le comte Haska. On vous promet le meilleur traitement possible ; qu’auriez-vous donc à reprocher à cela ? »
« Parce que c’est une trahison et une usurpation incontestables ! Occuper la capitale sans autorisation après s’être traîné aux pieds de l’empereur ne vous a donc pas suffi ? À présent, vous convoitez aussi le trône vacant ? Ehrenfeld, un homme qui n’a pas la moindre légitimité, ose… ! »
« La légitimité ? »
La voix glaciale du baron Falken retentit soudain, résonnant dans toute la salle du banquet.
« Vous y croyez vraiment ? »
Il pencha légèrement la tête et regarda Rudolf. Plus d’une centaine de regards hostiles s’abattirent sur celui-ci de toutes parts.
« La grand-mère maternelle du duc Ehrenfeld appartenait à la famille royale Baldrick. En remontant davantage son arbre généalogique, on trouve plusieurs autres femmes de sang royal. À proprement parler, son sang porte une infime trace de lignée royale. »
« Cela ne vaut que lorsque la lignée royale s’est entièrement éteinte ! Il reste encore… ! »
« Ah, le dernier commandant des Chevaliers des Cendres ? »
Le baron Falken l’interrompit d’un air ennuyé.
« Je sais. Je sais que, génération après génération, le commandant des Chevaliers des Cendres reçoit le nom royal Baldrick. »
« … »
« L’Escrime royale d’Asherad est l’art du fondateur du royaume, transmis de génération en génération à Hailen. Celui qui atteint son sommet devient le commandant des Chevaliers des Cendres. Même sans lien de sang, il est celui qui hérite le plus fidèlement de la volonté d’Asherad, le Premier Roi du Nord. Voilà pourquoi on lui accorde le nom royal. »
« Alors pourquoi… ? »
« Mais cela ne s’applique pas au dernier commandant des Chevaliers des Cendres, n’est-ce pas ? »
Rudolf resta un instant sans voix devant la question du baron Falken.
« Cet homme est un étranger aux origines inconnues. »
Le baron poursuivit froidement en le dominant du regard.
« Il n’a pas une goutte de sang du Nord. Si le duc Rowen, le commandant précédent, était encore en vie, je ne serais pas allé aussi loin. Il comptait parmi les trois plus grands commandants des Chevaliers des Cendres de toute l’histoire. Hailen ne serait pas tombé d’une manière aussi lamentable. »
« … »
« Et que dire de ses origines ? La Maison Ragnel est peut-être moins influente que la Maison Ehrenfeld, mais aucune autre maison ne peut rivaliser avec son ancienneté. À présent que la lignée royale a disparu, rien ne pourrait s’opposer à sa revendication du trône vacant. Mais… »
Le mépris du baron Falken était manifeste.
« Kyle Baldrick ? »
Le vieux noble tordit les lèvres avec dérision.
« N’est-il pas simplement un roturier aux origines inconnues, qui n’est même pas noble ? »
« Lord Kyle est… ! »
« Je le sais aussi. On dit qu’en matière de talent pur, il était le plus doué de tous les Chevaliers des Cendres de l’histoire. Le premier et unique écuyer du duc Rowen. Mais quel en a été le résultat ? »
Le Nord avait perdu contre l’Empire. Pire encore, Hailen, dont l’histoire s’étendait sur plus de mille ans, avait été entièrement rayé de la carte. D’innombrables maisons qui avaient combattu aux côtés des Chevaliers des Cendres n’avaient pas échappé à la destruction.
« Même la manière dont il a été élevé au rang de dernier commandant des Chevaliers des Cendres est suspecte. J’ai entendu dire qu’il n’avait jamais été officiellement nommé, parce que la guerre faisait rage. »
Le baron Falken claqua la langue.
« Les survivants l’ont simplement approuvé entre eux, et le prince héritier Yurian, qui était lui aussi un Chevalier des Cendres, a organisé une cérémonie d’investiture sommaire à la place de Sa Majesté, cloué au lit par la maladie. Et malgré cela, ils ont perdu la guerre. Combien ont perdu non seulement la vie, mais aussi leur maison tout entière ? »
« … »
« La Maison Ragnel du duc Rowen, la Maison Hagenwald de sir Hermann, le commandant adjoint — et, pardonnez-moi de le dire, même la Maison Haska, que Rudolf sert depuis des générations. »
Les veines saillirent sur le dos de la main crispée de Rudolf. Le baron Falken n’en eut cure.
« La plupart des maisons des Chevaliers des Cendres ont été détruites. La Maison Haska est l’une des rares dont la lignée a survécu. Voilà pourquoi nous vous offrons cette occasion. »
« Fermez-la. Si vous prononcez encore un mot… »
« La mort du comte précédent sur le champ de bataille ne vous a-t-elle pas suffi ? Sa seule et précieuse fille est elle aussi morte avant d’avoir pu se marier, tout ça pour protéger ce dernier commandant de basse naissance. »
« Silence, traître abject ! »
Clang !
À bout de patience, Rudolf dégaina l’épée à sa ceinture. Les serviteurs, qui observaient prudemment la scène, reculèrent précipitamment vers les coins de la salle. Les chevaliers qui le surveillaient de près tirèrent tous leurs épées d’un même mouvement, comme s’ils s’étaient concertés.
La salle du banquet, où les conversations s’étaient animées autour des boissons, s’était transformée en champ de bataille, au bord de l’affrontement. Des dizaines de lames pointaient vers Rudolf de toutes parts. Il ne cilla pas. Son regard ferme demeura fixé sur le vieux noble, en bout de table. Le baron Falken, lui, gardait son calme.
« Hmm… »
Le baron promena tranquillement son regard autour de lui. Il porta son verre à ses lèvres et en vida proprement le fond.
« Puis-je en conclure que vous confirmez ce que je crois comprendre ? »
Le baron ricana et désigna Rudolf d’un mouvement du menton. Le chevalier d’âge mûr ne répondit pas. Il resserra simplement sa prise sur son épée, prêt à trancher la tête du vieux noble à tout instant.
« Quel dommage. Vraiment dommage. À quoi bon l’honneur, si c’est pour y sacrifier votre vie ? C’était pareil il y a quatre ans. Si vous aviez simplement plié le genou, tant de maisons du Nord n’auraient pas été anéanties. »
« Taisez-vous, baron Falken. J’ai été stupide d’espérer trouver chez vous ne serait-ce qu’un soupçon de conscience. Vous, le baron Ehrenfeld et tous ces chiens qui ont rampé devant l’Empire, vous n’êtes rien d’autre que des traîtres. »
« Des traîtres ? Ho ho. Vous êtes toujours aussi borné et incapable de comprendre. Malgré tout, je ferai preuve de clémence, cette fois-ci. »
Le baron se leva lentement. Tous les regards de la salle, y compris celui de Rudolf, se tournèrent vers lui.
« C’est votre dernière chance, Rudolf Alten. »
Le vieux noble jeta le verre de vin vide qu’il tenait à la main.
« Acceptez la grâce de Sa Majesté l’empereur et prêtez serment d’allégeance au nouveau roi qui sera bientôt couronné. »
Le cri lugubre du verre roulant sur le sol de la salle du banquet résonna avec une tristesse particulière.
« Ou croyez-vous toujours que le dernier commandant des Chevaliers des Cendres est en vie ? Même si vous devez y risquer votre unique vie ? »
* * *
Après avoir maîtrisé les trois chevaliers venus à Arenbach, Kyle ne quitta pas le village tout de suite. Il attendit le bon moment.
Il ne tua pas non plus les chevaliers. Il soigna sommairement l’épaule de celui dont le bras avait été tranché. Ils semblaient perplexes, mais n’osèrent pas demander pourquoi. Ils savaient tous les trois que leur vie était entre les mains de Kyle.
Kyle passa une journée de plus au village, attendant le moment opportun. La raison était simple.
La forteresse du baron Falken, qui bloquait le pont Falken, était une place forte naturellement protégée. Si la Maison Falken avait subi peu de dégâts pendant la guerre contre l’Empire, c’était grâce à sa position géographique, mais aussi aux défenses solides de la forteresse. La plupart des chevaliers wyvernes avaient été déployés sur le front sud-ouest. Quant à l’infanterie ordinaire, elle n’aurait jamais pu escalader les murailles vertigineuses de la Forteresse Falken.
Inutile de forcer le passage par l’entrée principale.
À neuf, Chevaliers des Cendres compris, ils auraient pu prendre la forteresse de force. Mais Kyle n’en avait pas l’intention. Il voulait s’en emparer aussi discrètement et rapidement que possible.
Il ne pouvait surtout pas laisser le baron Falken s’échapper par un passage secret qu’il ne connaissait pas. La forteresse du baron était aussi hermétique que cela. Contrairement aux autres chevaliers, Kyle maîtrisait très bien la magie. C’était particulièrement vrai de la Magie d’illusion, dont il était le plus sûr. Il en allait de même pour sa magie personnelle.
« Tout est prêt ? »
« Oui. Nous pouvons partir quand vous le souhaitez. Nous sommes en forme, nous avons bien pu nous reposer un jour de plus. »
« Je vois. »
« Si nous partons maintenant, nous devrions atteindre le pont Falken vers midi. »
Le lendemain matin, après avoir attendu un jour de plus, Kyle se prépara à quitter le village avec Hermann, Walter et les autres, dès qu’il fit pleinement jour.
Non loin d’eux se tenaient les trois chevaliers du baron Falken, dépouillés de tout. Ils n’avaient plus rien de l’allure imposante qu’ils arboraient la veille. On leur avait confisqué leurs cuirasses et les épées à leur ceinture. Ils étaient entièrement désarmés, dans un état pire que de simples mercenaires. En pratique, c’étaient des prisonniers qu’on pouvait tuer à tout moment.
Ils s’accrochaient au moindre espoir de survivre.
Moi aussi, j’ai été comme eux, autrefois.
Perdu dans cette pensée vaine, Kyle les observa à distance.
« Sir chevalier. »
« Vous partez ? »
Jan et son père, le chef du village, apparurent soudain derrière lui. Kyle leur jeta un coup d’œil et hocha la tête en silence. Le chef du village et Jan s’arrêtèrent à côté de lui, le regard tourné vers les huit membres et les trois chevaliers désarmés.
Plusieurs villageois s’étaient rassemblés au centre du village. Depuis les maisons, bien des regards méfiants les observaient également. Leur méfiance s’était dissipée, remplacée par le soulagement de ne plus avoir à payer de tribut et par l’inquiétude quant à l’avenir. Le chef du village et son fils ne faisaient pas exception.
« Vous n’aurez plus à vous inquiéter du tribut. Ni à Arenbach ni dans les autres villages. Beaucoup de choses vont changer, pas seulement le sort du baron Falken. »
Kyle leur parla sans se retourner. Le chef du village et Jan ne comprirent pas tout à fait ce qu’il voulait dire. Ils sentirent pourtant dans ses paroles une résolution ferme et sincère.
« Et je ne suis pas chevalier. »
« Mais… »
« J’ai abandonné mon devoir il y a longtemps. Tant que tout ne sera pas terminé, je ne peux pas être appelé ainsi. »
Le chef du village remua les lèvres à plusieurs reprises, puis les referma. Son fils Jan se contenta d’observer la scène, sans parvenir à prendre la parole à la légère.
« Vous pouvez vous occuper des épées et des armures de ces hommes, n’est-ce pas ? Si vous les vendez comme biens volés, elles devraient vous rapporter une jolie somme. Vous n’aurez plus besoin de vous rabattre sur le brigandage. »
Après avoir levé les yeux vers le ciel un moment, Kyle murmura ces mots comme s’ils lui étaient venus après coup. Le chef du village et son fils hochèrent la tête à l’unisson. La veille, Kyle avait rendu le tribut, désarmé les trois chevaliers du baron Falken et remis leurs armures et leurs épées au chef du village. Ces objets ne valaient même pas la place qu’ils auraient prise dans leurs sacs d’inventaire déjà pleins.
« Je dois y aller. »
Kyle se décolla du mur qui entourait la maison du chef du village et se dirigea vers les autres, qui avaient fini leurs préparatifs et le regardaient. Il n’avait fait que quelques pas lorsqu’une voix l’appela.
« Sir chevalier ! »
C’était Jan. Kyle se retourna lentement. Le chef du village et son fils le fixaient.
« Si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander votre nom ? »
« Mon nom ? »
« Oui. Il ne me semble pas convenable de recevoir tant de bonté sans même connaître votre nom… »
« Kyle. »
Kyle répondit à voix basse.
« Kyle Baldrick. »
Le père et le fils ouvrirent de grands yeux. Kyle leur accorda un dernier regard, puis s’éloigna. Peu après, douze chevaux quittèrent le village. Ils étaient neuf Chevaliers des Cendres, Kyle compris, et trois chevaliers du baron Falken, prisonniers.
« Il fait plus froid qu’hier. »
Walter se plaignit en se frottant les bras. Kyle, Walter et Hermann se trouvaient à l’avant, derrière les trois chevaliers du baron Falken qui leur ouvraient la route.
« On aurait dû demander des couvertures. Franchement, comparé au tribut, ça n’aurait rien coûté, non ? »
« Tu ne t’es toujours pas habitué au climat ? »
« Je doute d’être le seul. Regarde ces abrutis derrière nous, ils grelottent. Même le commandant adjoint. »
« Désolé, mais moi, je m’y suis déjà parfaitement habitué. »
« Ne mens pas. On voit bien que la Fédération ne t’a pas encore quitté. Plus important, tu es sûr qu’on peut rejoindre le pont Falken depuis Arenbach en une demi-journée à cheval ? Leur plan était de percevoir le tribut et de rentrer avant midi aujourd’hui. Je serais très déçu si tu mentais. »
Walter leva son épée en fer stellaire, toujours dans son fourreau, et en donna de petits coups dans le dos des chevaliers désarmés du baron Falken. Les hommes, qui grelottaient dans le froid, se tortillèrent.
« …J’en suis sûr. Alors, arrêtez de nous donner des coups. »
« Ah ? Vous répondez, maintenant ? »
« N-Non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! »
Walter renifla et claqua la langue.
« Enfin, peu importe que vous mentiez. Si ça tourne mal, on n’aura qu’à vous tuer tous. »
« … »
« Quand même, le subterfuge… La magie, c’est vraiment pratique. C’est grâce à l’éducation précoce de Cecilia, Kyle ? »
« Inutile d’approcher par l’entrée principale. Avant cela, j’ai des choses à dire directement au baron Falken. »
« Un appât, alors. Pas une mauvaise idée. »
Hermann murmura doucement. Le groupe des neuf Chevaliers des Cendres et des trois chevaliers du baron Falken continua vers le nord. Ils se dirigeaient vers le pont Falken et la Forteresse Falken.
Au fil des heures, le soleil monta lentement vers le milieu du ciel. Leurs ombres s’étiraient en biais à leurs pieds. Le paysage immuable commença à changer. Au loin, ils aperçurent un vaste fleuve et le grand pont qui l’enjambait.
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