Chapitre 184
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 184 : La route du retour (5)
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Fchht !
Le sort de l’affrontement se décida en un instant.
Le chevalier de tête, qui avait dégainé le premier, fixait d’un air hébété le sang rouge vif qui giclait devant lui. Quand il tourna les yeux, il aperçut une épée dans la main de Kyle, sans savoir quand celui-ci l’avait tirée.
Des gouttes écarlates envahirent son champ de vision.
Du sang ?
L’espace d’un instant, le temps ralentit.
La lame, qui miroitait comme la lumière des étoiles sous le soleil matinal, était parfaitement lisse, sans la moindre tache. Le chevalier la contemplait, hébété, tandis que ses pensées s’emmêlaient. Par réflexe, il tenta de brandir son épée, mais son corps ne lui obéit pas.
Lorsqu’il reprit enfin ses esprits, son bras droit, toujours crispé autour de son épée, volait dans les airs.
La cuirasse qui protégeait son torse ne lui avait servi à rien. Il n’avait même pas réagi au coup qui l’avait pris dans son angle mort. Il ne put que contempler bêtement son bras droit tranché tandis qu’il retombait.
J’ai été touché ? Moi ?
C’est moi qui ai attaqué le premier. Alors pourquoi… ?
« Aaaaaaah ! »
Un instant plus tard, une douleur indescriptible le submergea.
Le bras du chevalier s’écrasa dans la poussière, son épée à la main, puis roula au sol. Au milieu des éclaboussures de sang, le chevalier se cramponna à son épaule tranchée et tomba à genoux.
« Nils ! »
« Mais qu’est-ce que… ? »
Les deux chevaliers qui observaient la scène avec assurance, quelques pas en retrait, blêmirent de stupeur. Leurs chevaux renâclèrent et reculèrent de plusieurs pas, sans doute parce qu’ils tiraient sur les rênes dans leur panique.
Les chevaliers n’étaient pas les seuls à rester pétrifiés. Le chef du village et son fils Jan regardaient Kyle avec des yeux exorbités. Les villageois qui observaient anxieusement la scène depuis leurs maisons n’étaient pas en reste.
Leur regard passait du chevalier au bras tranché à Kyle, qui se tenait devant lui. Les deux autres chevaliers jetèrent des regards affolés autour d’eux.
Non. L’écart est bien trop grand.
Ils ne l’avaient même pas vu brandir son épée.
Et son identité restait tout aussi mystérieuse. Ce n’était certainement pas un mercenaire ordinaire.
Leur regard s’attarda sur l’épée qui brillait toujours comme la lumière des étoiles. Puis Kyle releva la tête et fixa les deux chevaliers à cheval.
Leurs mains se figèrent sur les rênes.
On va mourir.
« … Il faut partir. »
L’un des chevaliers à cheval parvint à peine à prononcer ces mots.
« Hein ? »
« Il faut prévenir le baron que ces lâches d’Arenbach préparent une rébellion ! »
« Ah. »
Les deux chevaliers restants échangèrent un regard.
Cela ne dura qu’un instant, mais suffit à leur faire comprendre ce qu’ils avaient en tête.
Alors qu’ils abandonnaient leur compagnon et faisaient tourner bride à leurs chevaux…
« Où courez-vous comme ça ? On dirait que nous n’avons pas fini de discuter. »
Une voix moqueuse retentit à leurs oreilles.
Au même instant, le monde bascula tête en bas.
À travers les hennissements stridents de leurs chevaux, ils distinguèrent de grandes mains qui leur agrippaient le visage. On les tira de leur selle avant de les plaquer au sol.
Flouf !
« Gnh ! »
« Urgh ! »
Un choc violent leur remonta le long de la colonne vertébrale.
En gémissant, les deux chevaliers tentèrent de comprendre ce qui leur arrivait à travers leurs yeux tremblants.
Ils avaient été jetés de leurs chevaux et gisaient au sol. Les mains qui leur écrasaient le visage continuaient d’exercer une force terrifiante. Deux hommes qu’ils n’avaient jamais vus leur maintenaient la poitrine au sol avec les genoux.
C’étaient Hermann et Walter.
En regardant vers l’entrée du village, ils virent six autres hommes robustes, chacun une épée à la ceinture, qui les foudroyaient du regard.
« Q-qui êtes-vous… ? »
Le chevalier de tête, qui avait assisté à toute la scène d’un air hébété, marmonna. Il fronçait les sourcils sous l’effet de la douleur et haletait bruyamment.
« Vous ne me reconnaissez pas ? »
demanda Kyle d’un ton neutre.
Sa lame, blanche et brillante sous le soleil matinal, reposait délicatement près du cou du chevalier. Celui-ci n’osait même pas secouer la tête, de peur d’être égorgé.
Pourtant, Kyle trouva sa réponse dans ses yeux terrifiés.
Ils ne me connaissent pas.
Ce n’était pas étonnant.
Le Nord était si vaste que Kyle avait visité bien moins d’endroits qu’il n’en avait jamais vu.
Même s’ils savaient que Kyle Baldrick était le dernier commandant des Chevaliers des Cendres, ils pouvaient très bien ne pas le reconnaître en personne. C’était d’autant plus probable à Hailen, où les seigneurs des marches disposaient d’un pouvoir considérable.
De plus, Kyle avait passé l’essentiel de son temps dans le Nord à Baldheim, sa capitale.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que le chevalier devant lui ne le reconnaisse pas.
Mais le baron Falken, lui, ne serait pas dans le même cas.
Un chevalier au service d’un seigneur des marches pouvait ne pas le reconnaître. Le baron, lui, le reconnaîtrait.
Même s’il était resté à l’écart de la haute société, il connaissait au moins les autres nobles. C’était d’autant plus vrai qu’il fallait compter avec l’influence du pont Falken.
Même s’il ne me connaît pas, il reconnaîtra Hermann.
Contrairement à Kyle, dont les origines étaient inconnues, Hermann appartenait à la prestigieuse Maison Hagenwald, dont l’histoire rivalisait avec celle de la Maison Ehrenfeld. Avec la Maison Ragnel, celle de Rowen, et la Maison Haska, la famille de naissance de Cecilia, elle comptait parmi les grandes maisons nobles du Nord.
De toute façon, tout le Nord finira bientôt par me connaître.
« Répondez à mes questions à partir de maintenant. Compris ? »
Kyle sortit de ses pensées et prit la parole.
Quand il éloigna la lame du cou du chevalier, celui-ci hocha prudemment la tête, raide comme un piquet.
« Vous êtes les seuls à être venus percevoir le tribut ? »
demanda encore Kyle.
Le chevalier secoua la tête.
« … Non. Nous sommes plus nombreux. »
« Vous êtes plus nombreux ? »
« Oui. Il y a plus d’un ou deux villages et villes sur les terres du baron. D’autres chevaliers s’occupent aussi des secteurs qui leur sont confiés. Si nous ne percevons pas la somme prévue chaque mois, nous sommes également pénalisés… »
Le chevalier répondit avec politesse, respectant les égards dus à un autre chevalier, bien loin de l’arrogance dont il avait fait preuve auparavant. Il semblait avoir compris que, même s’il ignorait l’identité exacte de Kyle, celui-ci n’avait rien d’un homme ordinaire.
« Vous êtes donc responsables de ce secteur, Arenbach compris ? »
Le chevalier hocha silencieusement la tête.
Kyle fronça les sourcils et se mit à calculer mentalement.
Les villageois, dont le chef et Jan, continuaient de le regarder avec nervosité. Walter, qui maîtrisait l’un des deux autres chevaliers, grogna :
« Le baron Falken est un fourbe de nature. Même ses chevaliers les plus fidèles ne sont pas au courant de tout. »
« Ah bon ? »
« Ouais. Même si on les torture, on n’en tirera rien d’utile. Au mieux, ils pousseront des cris pitoyables. »
« … »
« On dirait qu’on n’a plus rien à leur demander. Et si on les tuait tout de suite ? »
Les trois chevaliers tressaillirent en entendant la voix meurtrière de Walter.
Kyle promena son regard sur les trois chevaliers à terre, puis se tourna vers Walter.
« Tu n’as pas dit que la Forteresse Falken, qui garde le pont Falken, était imprenable ? »
« C’est ce qu’on raconte. Mais on peut quand même en venir à bout. Au pire, on défonce les portes. »
Walter parlait comme si c’était une broutille.
Hermann et les autres ne semblaient pas penser autrement. Un seul Chevalier des Cendres, c’était autre chose, mais ils étaient huit, en comptant Hermann, le commandant adjoint, ainsi que Walter et Gerant, deux chevaliers chevronnés.
Avec de tels effectifs, ils pouvaient prendre une grande ville en pleine nuit et garder encore des forces en réserve.
« … Non. Je pense qu’il vaudrait mieux les laisser vivre. »
Kyle ne suivit pas la suggestion de Walter.
Tandis que les chevaliers du baron Falken tremblaient, désemparés, et que les autres le regardaient avec perplexité, Kyle fixa le bras droit tranché.
« Parce qu’il existe une méthode bien plus simple. »
* * *
La petite salle des banquets de la Forteresse Falken, au bout du pont Falken.
À mesure que le soleil déclinait, toutes sortes de gens se rassemblèrent dans la salle, d’ordinaire si calme.
Une multitude de plats garnissaient les tables, sous la lueur rouge orangé diffusée par les lampes à pierre magique. Chacun avait été préparé avec des ingrédients rares, difficiles à trouver dans le Nord.
Les chevaliers et les vassaux du baron Falken étaient installés aux tables disposées dans toute la salle. À la place d’honneur, d’où il pouvait les dominer du regard, siégeait un vieil homme au corps décharné, dont les yeux brillaient intensément sous une barbe épaisse.
« Avant toute chose, je tiens à vous remercier d’avoir répondu à mon invitation. »
« … »
« Si je vous ai réunis ici aujourd’hui, c’est parce que nous avons un invité de marque venu de loin. »
Le baron Falken, installé en bout de table, prit la parole.
Au même moment, le baron et tous les autres tournèrent les yeux vers le centre de la salle des banquets.
« À sire Rudolf Alten, qui a fait le voyage depuis la Maison Haska en personne. »
Le baron leva son verre de vin.
À son exemple, les vassaux levèrent leurs verres à l’unisson et les vidèrent. Pourtant, le chevalier d’âge mûr qui se tenait au centre de la salle, sans doute âgé de plus de cinquante ans, ne bougea pas.
La langue bien pendue du baron Falken et les vassaux qui l’entouraient, apparemment respectueux en façade, tout cela ressemblait à une raillerie.
« Le vin ne plaît à personne ? »
Le baron renifla en voyant que Rudolf n’avait pas touché à son verre.
« Tant pis. Pour une occasion aussi joyeuse, j’aurais dû sortir quelque chose de meilleur. Apportez-le. »
Le baron n’avait pas l’air de s’en formaliser.
À son signe, un serviteur qui se tenait non loin apporta une élégante bouteille de vin. Naturellement, tous les regards convergèrent vers elle.
« C’est du vin Lumento, l’un des meilleurs de l’Empire. Il est servi à la cour impériale, à Archandia. »
Des exclamations fusèrent dans toute la salle dès qu’il eut fini de parler.
Le meilleur vin de l’Empire.
Les marchandises d’Archandia arrivaient régulièrement à Baldheim, la capitale actuellement gouvernée par le duc Ehrenfeld. Et voilà que l’un des produits de luxe les plus convoités se trouvait sous leurs yeux.
Ils ne pouvaient s’empêcher de le regarder.
« Servez-vous tous un verre. Il n’y en a pas beaucoup, mais vous pourrez au moins y goûter. »
Au geste du baron, les serviteurs postés aux extrémités de la salle se mirent à verser le vin, venu d’on ne savait où.
Alors que l’atmosphère s’animait peu à peu, Rudolf, qui était resté silencieux jusque-là, prit enfin la parole.
« Que signifie tout ceci ? »
Sa voix grave trahissait une pointe de colère.
L’atmosphère joyeuse de la salle se refroidit brusquement. Seul le baron, à la place d’honneur, pencha la tête comme s’il ne comprenait pas.
« Que voulez-vous dire ? »
« Je ne suis pas venu ici pour me divertir. Si vous cherchez à vous moquer de moi, je vais prendre congé. »
« Ha ha ! J’avais oublié un instant, sire Rudolf. Vous êtes si rigide que vous ne connaissez rien aux plaisirs. »
« … »
« Alors, je vais aller droit au but. »
Le baron balaya la salle du regard, puis ajouta lentement : « Quand le comte Haska compte-t-il accepter la grâce de Sa Majesté l’empereur ? »
Au regard que le baron posa sur Rudolf en parlant, le chevalier d’âge mûr assis au centre de la salle se leva brusquement.
Dans un fracas retentissant, la table qu’il avait frappée par réflexe se brisa en deux. Les plats et les verres posés dessus roulèrent au sol.
« Comment… osez-vous… »
« Oh, il semble y avoir eu un malentendu. »
« Un malentendu ? »
« Je ne demande ni à sire Rudolf ni au comte Haska de trahir qui que ce soit. Je vous fais une proposition avantageuse. La famille royale à laquelle vous avez juré fidélité a disparu. Ne serait-il pas temps de vous trouver un nouveau maître ? Sa Majesté l’empereur en serait également ravi. »
Le baron parla sans hésiter, comme un démon susurrant à l’oreille de sa proie.
« Vous devez en avoir assez d’errer comme des chiens sans maître. »
Rudolf serra les poings.
Le baron n’en eut cure. Le vieil homme assis en bout de table sourit et porta lentement son verre à ses lèvres.
« Hailen est tombé. Plus précisément, sa famille royale a disparu. »
« … »
« Combien de temps encore allez-vous vous accrocher aux vestiges d’une époque révolue ? Je dis cela parce que votre sort me peine. Ne me dites pas que vous cherchez toujours le commandant disparu des Chevaliers des Cendres. Dans ce cas, je ne pourrais que vous traiter d’imbéciles. »
« Il n’est pas mort. C’est évident… »
« Il est peut-être encore en vie. Mais cela fait déjà quatre ans. Ne serait-il pas temps d’accueillir le roi d’une ère nouvelle ? »
« Le roi d’une ère nouvelle ? Vous nous demandez, à moi et au comte Haska, de nous incliner devant ce traître de duc Ehrenfeld ? »
Rudolf n’y tint plus et haussa la voix.
Son cri furieux résonna sous le plafond de la salle et emplit tout l’espace.
« Le Royaume de Hailen a été gouverné pendant plus de mille ans par la famille royale Baldrick. Et le duc Ehrenfeld ? Ce n’est qu’un opportuniste qui a trahi la famille royale pour le pouvoir et rampé aux pieds de l’empereur ! Sa Majesté Yurian est tombé au combat, mais lord Kyle, son unique héritier, vit toujours. Comment osez-vous parler du trône en faisant fi de lui ? »
« Est-ce là votre réponse définitive ? »
Le baron Falken posa soudain sur Rudolf un regard glacial.
Tous les regards se tournèrent vers Rudolf, seul étranger dans la salle.
« Je vais vous le demander encore une fois. »
La voix calme du vieux noble résonna distinctement dans la salle des banquets. Le silence était tel qu’on entendait le moindre souffle.
« Vous et le comte Haska refusez donc véritablement de vous joindre à nous ? Est-ce là votre réponse sincère ? »
Notes de bas de page :
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