Chapitre 172
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 172 : Le Banquet rouge (11)
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Godfrey de Servier, commandant des Chevaliers et plus grand chevalier de la Fédération.
Sa voix grave résonna calmement sur la terrasse. Bien que Godfrey eût révélé son identité sans détour, Kyle ne sourcilla pas. Ils n’étaient que deux sur la terrasse. Même avec une ouïe renforcée par le mana, personne ne pouvait surprendre leur conversation depuis l’extérieur, tant le banquet était bruyant.
*Alors, il savait. Il a attendu que je sorte de la salle exprès ?*
Kyle contempla la salle de banquet, baignée par la lumière éclatante des lustres, puis se retourna vers le vieil homme robuste qui se tenait devant lui. Godfrey l’observait toujours, le visage empreint d’émotions complexes. Le vent froid de ce début de printemps souffla de nouveau sur eux.
Godfrey fut le premier à rompre le silence.
« On dirait que vous n’aimez guère les lieux pleins d’artifices comme celui-ci. »
« Je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai assisté à une fête. »
« Je m’en doutais. Ce genre de choses ne vous va pas. Changer de masque à tout bout de champ et débiter des mensonges, ce n’est pas une mince affaire. La politique est un don avec lequel on naît, comme l’escrime ou la magie. En ce sens, vous et moi nous ressemblons beaucoup. »
« … »
« J’ai appris que vous aviez failli mourir. Vous allez bien ? »
Godfrey s’approcha prudemment. Kyle jeta un coup d’œil à la salle de banquet à travers la paroi vitrée, puis se tourna de nouveau vers le jardin extérieur. Une question teintée d’un soupir lui échappa.
« Vous en savez tant que ça ? »
« Plus ou moins. »
Godfrey s’accouda à la rambarde, à côté de Kyle. Sans se tourner vers lui, celui-ci poursuivit :
« On dirait que le grand-duc vous a raconté pas mal de choses. »
« Il le fallait bien. Ne vous en faites pas trop. Nous savons que vous êtes le Loup Bleu, mais seuls Sa Majesté Armand et moi connaissons les autres détails importants. »
« Et alors ? »
« Alors, je devrais vous remercier. Le duc Mortein n’a pas pu avancer davantage sur le front de Russel et a dû battre en retraite. C’est grâce à vous. Merci. Quel que soit le résultat, vous nous avez donné le temps de réorganiser le front. Même si les nombreux imbéciles là-dedans ne s’en rendent probablement pas compte. »
Godfrey haussa les épaules.
Kyle ne répondit pas. Il se contenta de marmonner intérieurement :
*Il ne lui a donc pas tout raconté ?*
C’était vrai, Kyle avait livré un duel à mort contre Cassius Mortein. Et Cassius avait bel et bien été grièvement blessé par la magie propre à Kyle. Mais Cassius Mortein n’avait pas battu en retraite à cause de lui.
Il s’était retiré à cause d’Elysia, la première princesse que Kyle protégeait.
Le duc Mortein avait probablement reçu deux missions : tuer Kyle et récupérer Elysia, la traîtresse. Le cœur de Kyle ayant déjà été transpercé par l’espadon de Mortein et sa respiration s’étant interrompue un instant, Cassius avait sans doute capturé Elysia et était rentré directement à Archandia, la capitale de son pays.
Adrian le savait lui aussi, mais il avait délibérément gardé le silence. Tout ce qui touchait à Elysia, sa nièce adorée, pourrait un jour devenir un point faible.
Pour prendre l’avantage dans une négociation, il fallait cacher autant de cartes que possible.
*M’a-t-il attribué la retraite de Cassius Mortein et gardé le secret sur Elysia pour dissimuler que son désir de faire la guerre à l’Empire ne tient pas seulement à l’intérêt général, mais aussi à sa nièce ?*
« Vous vous en êtes remarquablement bien sorti. Pour être honnête, j’en ai été surpris. »
« Par quoi ? »
« Par le fait que vous ayez survécu après avoir affronté Cassius Mortein. Et aussi parce que le Loup Bleu, dont on ne connaît que les rumeurs, est bien plus jeune que je ne le pensais. »
Godfrey eut un petit rire et sortit un cigare de son manteau.
« Cela vous dérange si je fume ? »
« Faites comme bon vous semble. »
« Merci. »
Le vieux chevalier glissa entre ses lèvres un cigare plus épais que son doigt. Il approcha son index, qui luisait d’une faible lueur bleue, de son extrémité. Dans un crépitement, le cigare s’embrasa et bientôt, une fumée blanche s’éleva.
Godfrey fixa d’un air absent la fumée qui se dispersait au-dessus du jardin, au-delà de la terrasse.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Il inspira profondément, encore et encore. La fumée blanche ondulait comme des vagues à chaque inspiration et expiration. Des soupirs silencieux s’échappaient de ses lèvres qui remuaient à peine.
Après avoir gardé le cigare un moment et contemplé le ciel d’un air absent, Godfrey finit par parler.
« Si je rencontrais un jour le Loup Bleu, il y a une chose que je voulais lui dire. »
« Quoi donc ? »
« Je suis désolé. »
Kyle, qui s’appuyait à la rambarde en regardant le jardin, tourna la tête.
Le vieux chevalier avait profondément incliné la tête sans se retourner vers Kyle.
« Je vous prie de me pardonner. Tout est de ma faute. La chute de Hailen. Et les souffrances que vous avez endurées aux mains de Cassius Mortein. »
« Pourquoi… me dites-vous ça maintenant ? »
« Parce que je n’ai pas réussi à faire obstacle à ceux qui s’opposaient à l’envoi de troupes à Hailen. »
Son regard s’assombrit de regret.
Kyle comprit alors pourquoi Godfrey l’avait regardé avec curiosité, mais aussi avec pitié et culpabilité. Et pourquoi il était venu en personne sur la terrasse, comme s’il l’y avait attendu.
« En vérité, les divisions au sein de la Fédération ne datent pas d’hier. Elles ont commencé bien plus tôt que les gens ne le pensent. Non, cela fait très longtemps que les choses sont ainsi. »
Godfrey poursuivit d’une voix égale, au milieu de la fumée de son cigare incandescent.
« C’était peut-être inévitable. À la base, nous n’avons jamais été un pays uni. »
La Fédération était une vaste alliance formée de cinq nations. Dès le départ, elle différait radicalement de l’Empire, un seul pays uni sous l’autorité absolue de l’empereur. Le Haut Conseil, qui avait commencé comme un rassemblement de cinq rois, était censé refléter l’opinion de la majorité. Mais, de ce fait, il échouait souvent à fonctionner correctement quand on en avait réellement besoin.
« Est-ce pour cela que vous avez mené cette opération ? Pour écarter tous ceux qui sympathisent avec l’Empire ? »
Après avoir écouté en silence un moment, Kyle posa la question.
Godfrey acquiesça gravement.
« C’est une chose qui aurait dû être faite depuis longtemps. »
« Parce que Russel et Selaine ne sont rien d’autre que des laquais de l’Empire ? »
« Ce n’en est pas la cause, seulement la conséquence. Cette opération n’est pas une décision prise sur un coup de tête. C’est un vieux souhait que je nourris depuis très longtemps. Je l’ai sans cesse repoussée, me trouvant chaque fois des excuses, et je ne me suis décidé qu’après l’invasion de l’Empire. »
C’était une chose qui aurait dû être faite depuis longtemps. Russel et Selaine n’étaient pas devenues du jour au lendemain de simples complices de l’Empire. C’était le résultat d’un plan impérial visant à éroder lentement la Fédération de l’intérieur, au fil des siècles.
« Lorsque l’Empire a lancé son invasion de Hailen à grande échelle, l’envoi de troupes a suscité de vifs débats au sein de la Fédération. »
Bien entendu, même une question aussi évidente provoqua des divisions. Dès que Hailen, fort de plus de mille ans d’histoire, tomberait, l’équilibre du continent s’effondrerait. Il était évident que la Fédération serait la prochaine cible de l’Empire. Dans son propre intérêt, elle aurait dû envoyer des troupes pour empêcher le Nord de disparaître.
« Mais, au bout du compte, l’aide au Nord fut rejetée par vote. »
Godfrey marmonna avec amertume et se tourna vers Kyle. Son regard, d’une acuité bien trop grande pour son âge, se posa droit sur lui.
« Savez-vous pourquoi ? »
« Parce que Russel et Selaine s’y sont opposées. »
« Non. Parce que les hommes oublient. Nous avons oublié les nations englouties par l’Empire, celles dont l’identité avait disparu sans laisser la moindre trace. Et nous avons été aveuglés par notre arrogance et notre illusion de supériorité. Nous étions convaincus, sans le moindre fondement, que la Fédération n’était pas comme ces petits pays et que l’Empire n’oserait jamais l’envahir. Cette certitude a détruit Hailen et mis la Fédération en péril. »
À l’époque, le Conseil comptait cinq membres et n’avait pas de grand-duc. Lorsque la proposition d’envoyer des troupes à Hailen fut présentée, deux voix se prononcèrent pour et deux contre. La décision ne dépendait plus que d’une personne. Felbric Chergar, le président, déclara alors la neutralité. Comme une majorité était nécessaire pour que la proposition soit adoptée, l’envoi de troupes à Hailen fut rejeté, tout simplement.
« Je l’ai longtemps regretté. Si je n’avais pas hésité. Si je ne m’étais pas cherché des excuses comme un lâche et si j’avais remplacé le Conseil depuis longtemps. Hailen ne serait jamais tombé. »
« Ce n’était pas votre faute. »
« Peut-être. Mais lorsqu’on répète les mêmes erreurs, pas une fois, mais plusieurs, on ne peut plus s’excuser. Cette fois, je n’hésiterai donc pas. Plus jamais. »
Godfrey parlait avec conviction.
À présent, le cigare entre les doigts épais de sa main droite était consumé à plus de moitié. Les cendres noires, réduites en cendres par le mana sans laisser la moindre braise, dérivaient en flocons au-delà de la terrasse.
« Vous avez dit que vous partiriez vers le Nord une fois tout terminé. »
« … »
« Allez-vous vraiment partir ? »
demanda Godfrey, incapable de dissimuler son regret.
Kyle ne répondit pas tout de suite.
La reconstruction du Nord.
Ce ne serait pas facile. D’innombrables épreuves les attendaient sans doute. C’était pourquoi le grand-duc avait proposé de créer, sous l’autorité du Conseil, un ordre de chevalerie constitué de membres des Chevaliers des Cendres, si Kyle le souhaitait. Il dépendrait de la Fédération, mais n’aurait presque aucune obligation.
Kyle, Hermann et Walter avaient refusé. Pour une seule raison.
Reconstruire Hailen était un destin qu’ils devaient accomplir.
Il serait plus facile de combattre sous l’égide du nouveau Conseil, mais Kyle ne pouvait se résoudre à choisir cette voie. Pour ceux qui étaient morts, il devait partir vers le Nord.
*Vers ma seconde patrie.*
« Je vois. »
« … »
« Je respecterai votre décision. La Fédération aussi se réjouirait de voir le Nord se relever. Je vais rentrer le premier. Prenez votre temps avant de revenir. »
Godfrey ne chercha pas à le faire changer d’avis. Sur ces derniers mots, il réduisit le cigare qu’il tenait à l’état de cendres dans des flammes bleues, puis s’éloigna sans s’attarder.
La silhouette massive du vieux chevalier s’éloigna peu à peu.
*C’est presque l’heure ?*
Après avoir regardé Godfrey disparaître dans la salle de banquet, Kyle contempla une dernière fois le jardin extérieur. À mesure que la nuit avançait, la lune s’éleva, brillante, au-dessus de leurs têtes. Le vacarme de la salle et le silence du jardin se mêlèrent lentement.
Kyle contempla la scène un moment, puis quitta la terrasse.
* * *
L’air changea radicalement lorsque, après avoir pris un peu l’air dehors, il regagna la salle de banquet.
L’ambiance aussi s’était assombrie.
Plus personne ne bavardait tranquillement comme avant. Les tables chargées de nourriture, dispersées dans la salle, avaient toutes été repoussées sur les côtés. Au milieu de l’espace dégagé, le choc métallique des épées retentissait à répétition.
« Impressionnant… »
« C’était bien sir Elio ? Je n’avais jamais entendu ce nom, mais il est d’une habileté extraordinaire. Un chevalier aussi doué ne pourrait pas être inconnu. »
« Ce chevalier est jeune, en plus. L’avenir s’annonce radieux. »
« Russel aurait-il formé en secret un chevalier de ce calibre à la cour royale ? »
« Même si ce chevalier n’est pas un Chevalier du Conseil, j’ai du mal à croire qu’un chevalier de Valone se fasse repousser à ce point. »
Des voix s’élevèrent de toutes parts.
Kyle repéra le grand-duc, seul dans un coin de la salle, et se dirigea vers lui. Des centaines de spectateurs fixaient les deux chevaliers qui s’affrontaient au milieu de la pièce. Ils brandissaient de vraies épées, sorties de nulle part. Le duel à l’arme réelle, sans armure pour protéger les combattants, attisait encore l’enthousiasme de la foule.
« Vous voilà de retour ? »
Adrian observait le duel, les yeux plissés, et prit la parole sans se tourner vers Kyle.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« C’est exactement ce que ça en a l’air. »
« Ce que ça en a l’air ? »
« Ils ont recours à une manœuvre mesquine. Là-bas. »
Adrian désigna l’autre côté de la salle d’un signe de tête.
Kyle suivit son regard, du centre de la salle de banquet jusqu’à l’autre extrémité.
Les nobles modérés s’y tenaient, le sourire aux lèvres. Philip, roi de Russel, et Sebastian, roi de Selaine, ne faisaient pas exception. Un verre de vin à la main, ils regardaient le duel avec décontraction, sans la moindre trace de tension.
À l’inverse, les nobles intransigeants, qui se tenaient à bonne distance des modérés, semblaient contrariés. Rien d’étonnant : le chevalier qui les représentait se faisait repousser sans pouvoir réagir. Les puissants nobles qui avaient salué Kyle plus tôt, ainsi qu’Armand et Albert, les rois de Valone et de Rustin, affichaient un air mécontent. Seul Godfrey, qui était rentré avant Kyle, laissa échapper un rire creux, comme s’il trouvait la situation absurde.
« Vous ne pouvez pas arrêter ça ? »
Kyle fronça les sourcils et murmura à l’oreille d’Adrian.
« Regardez l’ambiance. Officiellement, ce n’est qu’un duel amical. Comment voulez-vous que je l’arrête ? »
Comme Adrian l’avait dit, l’atmosphère était bien plus animée qu’auparavant. Toute la morosité laissée par la guerre avait disparu. Les nobles qui s’étaient déclarés neutres étaient particulièrement enthousiastes. Leurs yeux brillaient comme s’ils assistaient à un spectacle palpitant.
« Les duels entre chevaliers sont courants dans ce genre de réception. C’est simplement le moment qui tombe mal. Même ces deux rois ne s’attendaient sans doute pas à ce que le chevalier de Russel soit aussi doué. Nous avons pris un sacré coup. »
« Et ce que je vous ai dit tout à l’heure ? »
« Rien de bon. J’ai repéré l’archevêque et tenté de le sonder discrètement, mais il n’a pas bougé d’un pouce. La situation risque d’être plus compliquée que prévu. Si un peu plus de la moitié des convives de ce banquet sont des complices placés là par l’Empire… »
Avant qu’Adrian ait pu terminer, l’épée du chevalier de Valone s’envola, impuissante, après des dizaines d’échanges ponctués de cliquetis stridents.
Clang !
L’épée tournoya plusieurs fois dans les airs avant de s’enfoncer légèrement dans le sol de la salle de banquet. De toutes parts, des exclamations admiratives saluèrent le chevalier de Russel, tandis que des soupirs compatissants accueillaient la défaite de celui de Valone.
Le chevalier vaincu rougit.
Après avoir repris son souffle, le chevalier de Russel esquissa un léger sourire.
« Bien joué. Vous étiez plutôt doué. »
« Ah… »
« Quelqu’un d’autre veut-il s’avancer ? »
Le chevalier de Russel promena son regard autour de lui.
Aucun chevalier ne s’avança.
« On dit que Valone est le pays des chevaliers. Pourtant, aujourd’hui, on dirait que ce n’est pas grand-chose. »
Hahaha !
La plaisanterie provoqua un éclat de rire général. Les nobles modérés, les nobles neutres, les marchands qui assistaient au spectacle et même les prêtres de l’Église rirent à voix basse.
« Sa Majesté Armand vient de prendre un sacré coup. »
« Avec une telle maîtrise, ce chevalier pourrait sans peine tenir tête à un Chevalier du Conseil. »
« Il n’a même pas trente ans, ce chevalier… Russel a élevé un tigre en secret. »
« Mais ils ont les Chevaliers, non ? »
« Même si le quartier général des Chevaliers du Conseil se trouve à Valone, ils relèvent officiellement du Conseil. Autrement dit, ils ne sont à la botte d’aucun pays. Faire intervenir les Chevaliers ici reviendrait à admettre la défaite. Vous croyez qu’ils oseraient ? »
L’ambiance de la salle de banquet pencha d’un côté. Pas en faveur du chevalier vaincu de Valone, mais de celui de Russel, qui enchaînait les victoires.
« Ah, maintenant que j’y pense, j’ai entendu dire que les chevaliers du grand-duc étaient particulièrement doués… »
Le jeune chevalier de Russel se tourna soudain vers Kyle et Adrian.
En un instant, tous les regards de la salle convergèrent vers eux. Tandis que des centaines d’yeux se posaient sur Kyle, le chevalier de Russel lui adressa un sourire éclatant.
« Alors ? Vous voulez vous avancer ? »
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