Chapitre 167
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 167 : Le Banquet rouge (6)
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Les pierres magiques tombèrent les unes contre les autres dans un grand fracas. Kyle contempla la table devant lui, le visage indéchiffrable.
Une fumée de cigarette âcre flottait dans l’air. L’odeur agressive de l’alcool l’assaillait de toutes parts. Et puis il y avait cette quantité absurde de pierres magiques de première qualité qu’on venait de déverser devant lui.
Le serviteur en avait versé tant que les pierres magiques recouvraient la table et débordaient jusque sur le sol. Chacune avait une couleur éclatante et contenait un mana si pur qu’on pouvait la classer parmi les pierres de première qualité. Celles-ci faisant office de monnaie d’échange, valant bien plus que plusieurs grandes pièces d’or et étant plus faciles à troquer, la somme était proprement incroyable.
Me demander ce que je voulais ?
Après avoir baissé la tête un moment, Kyle releva lentement les yeux. Au centre de la pièce, encore plongée dans le silence, Philip le fixait droit dans les yeux, entouré des nobles des royaumes de Russel et de Selaine.
« Vous essayez de m’acheter avec de l’argent ? »
Kyle fut le premier à rompre le silence. Sa voix ne trahissait ni peur ni hésitation.
« De l’argent ? »
Une lueur d’intérêt brilla dans les yeux de Philip.
« Je ne vois pas pourquoi vous dites cela tout à coup. »
« Vous le pensez vraiment ? »
« Je… »
« D’abord, je dois corriger quelque chose dans ce que vous venez de dire. Vous acheter avec de l’argent ? »
« … »
« Ce n’est pas qu’une question d’argent. C’est une somme considérable, et ce n’est qu’un début. Si vous le souhaitez, je peux vous accorder non seulement toutes ces pierres magiques de première qualité, mais aussi un titre et des terres à la hauteur. Il reste plusieurs beaux domaines dans l’arrière-pays. L’honneur et le pouvoir ne suivraient-ils pas naturellement ? »
Des cinq royaumes de la Fédération de Grandecia, celui de Russel était le plus riche. Il n’avait peut-être pas une grande puissance militaire, mais l’argent ne lui manquait pas.
Et il y avait aussi les terres.
Le pouvoir d’un noble ne venait pas d’un titre vide, mais de ses terres et de sa force militaire. Voilà pourquoi certains nobles de rang inférieur avaient parfois plus d’influence que les grands seigneurs. L’Empire avait pris la moitié du territoire de Russel, mais plusieurs domaines royaux fertiles subsistaient dans l’arrière-pays. C’était ceux-là que Philip lui proposait.
Philip lui offrirait un titre héréditaire et des terres fertiles.
En échange, il n’aurait qu’à collaborer avec lui. Même les grands nobles auraient convoité une telle occasion. L’honneur et le pouvoir viendraient d’eux-mêmes.
Du moins, en apparence.
« Je vous remercie de votre offre, mais je ne la comprends pas. Nous ne nous sommes même pas présentés. »
« Présentés ? »
Philip eut un petit rire. Son sourire laissait entendre qu’il voyait clair dans le jeu de Kyle.
« Ce n’est pas important. Vous savez déjà qui je suis, n’est-ce pas ? »
« Mais vous ne savez pas qui je suis. »
« Cela n’a pas d’importance non plus. Ce qui compte, c’est que vous soyez un chevalier assez important aux yeux de ce membre de la famille impériale pour entrer et sortir librement du domaine du grand-duc. Que vous soyez né roturier ou bâtard, ces détails insignifiants ne comptent pas. Vous n’avez pas à me le dire si vous ne le souhaitez pas. Une seule chose importe. »
Qu’un proche conseiller du grand-duc le trahisse.
Philip se tut. Pourtant, son regard resta perçant à travers la fumée de cigarette, rivé sur Kyle.
« Qu’allez-vous faire ? »
Il exigeait une réponse. Les regards autour de la pièce se firent plus insistants. Les deux chevaliers derrière Kyle remuèrent leurs doigts gantés. Les cinq sens de Kyle, aiguisés par le mana de Prisia, ne laissaient échapper aucun détail.
Que devait-il faire ?
Il s’était attendu à quelque chose de ce genre dès qu’il avait appris que le roi de Russel serait présent. Quand on ne connaissait que vaguement les objectifs de l’ennemi et qu’on manquait d’informations sur ses mouvements, le moyen le plus rapide et le plus sûr consistait à rallier un personnage important du camp adverse.
Hailen et l’Empire avaient souvent employé la même tactique pendant la Guerre du Nord. Ils alternaient carotte et bâton, cherchant à soutirer la moindre information à l’autre camp.
Heureusement, ils ne semblent pas savoir qui je suis vraiment.
Kyle en conclut que les modérés n’avaient pas encore découvert son identité ni celle des Chevaliers des Cendres survivants. Dans le cas contraire, ils ne seraient pas assis là, aussi imprudemment exposés devant lui. Leur attitude aurait également été différente. Au lieu de se montrer aussi arrogants, ils auraient employé les paroles les plus mielleuses et les gestes les plus humbles pour l’attirer à eux. Le titre de dernier commandant des Chevaliers des Cendres avait un tel poids.
Kyle étendit ses sens pour percevoir toutes les présences dans le domaine.
Les forces qu’il avait immédiatement dans son champ de vision se composaient des deux chevaliers derrière lui, d’un mage en robe verte qui protégeait Philip, ainsi que de plusieurs chevaliers et mages au service des autres nobles, postés dans les pièces voisines.
Puis-je tous les tuer ?
Il évalua la situation en un instant, puis secoua intérieurement la tête. S’il combattait ici, il s’en sortirait au moins vivant. Mais il ne pouvait pas être certain de les éliminer tous sans laisser de survivants. Il ne maîtrisait pas encore parfaitement le mana.
De plus, il ne pouvait pas évaluer avec précision le niveau du mage en robe verte. Celui-ci avait lancé Hallucination, un sort de Magie d’illusion, et le roi de Russel le gardait si près de lui qu’il devait forcément avoir une autre carte maîtresse cachée. Si ne serait-ce qu’un seul homme s’échappait, tout tournerait mal. Tous les plans élaborés de longue date par le grand-duc tomberaient à l’eau.
Inutile de faire couler le sang ici.
Outre les nobles réunis dans cette pièce, bien d’autres personnes devaient être tuées ou capturées. Mieux valait les rassembler au même endroit et s’occuper de tous à la fois, en resserrant peu à peu le filet qu’ils avaient eux-mêmes tendu. Il n’avait aucune raison de prendre un risque ici alors qu’il pouvait en finir le jour du banquet.
« Est-ce un refus ? »
Comme Kyle ne répondait pas depuis un moment, Philip plissa les yeux en le regardant. Kyle ne le nia pas et acquiesça sans détour.
« Malheureusement, je ne crois pas pouvoir partager votre cause. »
« Vous ne le regretterez pas ? Vraiment ? »
Il désigna le tas de pierres magiques de première qualité devant Kyle. Derrière lui, les chevaliers firent cliqueter leurs gantelets en bougeant. À un moment donné, tous les occupants de la pièce s’étaient mis à dévisager Kyle d’un même regard hostile. Philip prit une dernière fois la parole.
« De l’argent, de l’honneur, du pouvoir. Une fois tout cela terminé, je vous donnerai autant que vous le voudrez. Je n’ai jamais manqué à une promesse de toute ma vie. »
« Tout cela ne signifie rien pour moi. »
« Si, cela en aura. Du moins, ici. »
Philip poursuivit d’un ton assuré.
« Vous savez, parfois, il faut mettre de côté même les convictions qui semblent inébranlables. Plus encore quand sa vie est en jeu. Vous affirmez toujours que vous ne changerez pas d’avis ? »
« Oui. »
« … Soit. Quel dommage. »
Kyle se leva. Les deux chevaliers derrière lui portèrent instinctivement la main à leur épée.
« Arrêtez. »
« … »
« Laissez-le partir. C’est un ordre. »
Philip s’adressa d’une voix ferme aux deux chevaliers. Ceux-ci, qui venaient de saisir la poignée de leur épée, échangèrent un regard avant de reculer. Les nobles paraissaient mécontents, mais aucun n’osa protester. Kyle balaya la pièce du regard, inclina légèrement la tête devant Philip, puis franchit la porte et disparut.
* * *
Après avoir repoussé la proposition de Philip, Kyle quitta aussitôt le domaine. Dès qu’il mit le pied dehors, un vent froid lui balaya le visage, comme s’il l’avait attendu.
Il est déjà si tard ?
Kyle leva les yeux et fronça les sourcils sans même s’en rendre compte. Il était encore matin lorsqu’il avait quitté le domaine du grand-duc, et pourtant le soleil déclinait déjà. Le froid hivernal n’ayant pas encore tout à fait disparu, le crépuscule ne tarderait pas à tomber. Les journées d’hiver étaient bien plus courtes que celles d’été. Elles le resteraient jusqu’au véritable retour du printemps.
Je ferais mieux de rentrer bientôt.
Ce déplacement n’avait pas été complètement inutile.
Kyle avait appris beaucoup de choses. D’abord, la faction modérée savait que le grand-duc préparait quelque chose. Mais elle ignorait l’identité de Kyle et celle des Chevaliers des Cendres survivants, que le grand-duc gardait en réserve comme une lame secrète.
Ils cherchaient sans doute simplement à me sonder, de toute façon.
Kyle évalua sa position et la direction du centre-ville, puis baissa les yeux. Laissant derrière lui les regards furtifs qu’il sentait peser sur lui depuis les fenêtres du domaine, il reprit le chemin de la ruelle qu’il avait empruntée.
Sans qu’il s’en rende compte, la lueur intense du coucher de soleil s’était répandue partout. C’était bien la même route qu’il avait parcourue en plein jour, et pourtant, quelque chose avait changé. Sachant que le mage qui l’avait guidé l’avait volontairement fait tourner en rond, Kyle coupa par les rues secondaires inutiles et prit le raccourci le plus rapide vers le centre. Il accéléra peu à peu le pas.
Soudain…
« Vous avez fait comme si vous alliez me laisser partir en paix. »
« … »
« Vos paroles et vos actes ne concordent pas. Est-ce votre décision ? »
Kyle s’arrêta brusquement et se retourna lentement. Sa voix résonna un instant dans l’air. Puis le mage en robe verte sortit de l’angle de la ruelle, derrière lui.
« Je vous prie de m’excuser, chevalier. Je n’y pouvais rien. »
Les deux chevaliers qui s’étaient tenus derrière Kyle un peu plus tôt se trouvaient aux côtés du mage. Et ce n’était pas tout. Kyle jeta un coup d’œil vers le chemin qu’il venait de parcourir. Au milieu de la ruelle, baignée par le soleil couchant, des chevaliers barraient la route, comme s’ils la scellaient aux deux extrémités. Des mages s’étaient également postés sur les toits des bâtiments délabrés.
« Votre maître s’est donné des airs généreux et magnanimes, mais en réalité, c’est un renard aussi rusé que les autres. »
« … »
« Cet ordre vient de votre maître ? »
Kyle esquissa un sourire moqueur. Le mage en robe verte poussa un léger soupir.
« Vous connaissez déjà la réponse, n’est-ce pas ? »
Le mage secoua la tête.
« Une fois assis à cette table, vous n’aviez plus le choix. Maintenant que vous savez que nous sommes de connivence avec l’Empire, il n’y avait pas d’autre solution. Surtout dans les circonstances actuelles. »
« Vous avez l’air sacrément effrayés, pour des gens contre qui il n’existe aucune preuve. »
« Nous ne pouvons pas en être sûrs. Vous semblez particulièrement perspicace, chevalier. »
« Alors, vous avez envoyé des hommes à mes trousses ? »
demanda Kyle en mobilisant le mana de Prisia.
« Mieux vaut être trop prudent que pas assez, n’est-ce pas ? C’est vraiment regrettable. Je pensais que nous nous entendrions à merveille… »
Le mage regardait Kyle comme s’il lui en voulait. Ses yeux plissés trahissaient une perplexité qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Kyle devina la question qu’il voulait lui poser sans avoir besoin de l’entendre.
Pourquoi avoir fait cela ? Si vous aviez simplement accepté notre offre, rien de tout cela ne serait arrivé.
« Sa Majesté voulait vraiment vous rallier à sa cause. »
Incapable de cacher ses regrets, le mage poursuivit :
« Il était sincère lorsqu’il vous a proposé des terres et un titre. Une fois le banquet et la Grande Assemblée terminés, et les négociations de cessez-le-feu avec l’Empire menées à bien, tout se serait arrangé. »
« Vous dites ça alors que la moitié de votre territoire vous a été prise ? »
« Il y a encore de nombreux citoyens de la Fédération sur ces terres. Et le territoire du royaume de Russel est bien plus vaste que vous ne l’imaginez. Même l’Empire ne pourra pas le garder éternellement. La présence des Chevaliers célestes sur la ligne de front n’est qu’une démonstration de force. »
« Et alors ? »
« Ils n’ont occupé que les grandes villes et les forteresses. Avec les difficultés que représente leur ravitaillement, ils finiront bientôt par nous rendre les terres d’eux-mêmes… »
« En échange, vous devrez renoncer à d’innombrables intérêts. La Fédération elle-même risque même de s’effondrer. »
Kyle cracha ces mots avec mépris. Le mage interprétait tout ce qui se passait dans un sens favorable à son camp. Autrement dit, tout reposait sur un espoir excessif.
« Vous ne savez rien de l’Empire. Depuis la chute de Hailen, ils ne s’arrêteront pas avant de vous avoir tous exterminés jusqu’au dernier. L’Empereur ne s’arrêtera pas tant qu’il n’aura pas englouti tout le continent. »
« Vous parlez comme si vous connaissiez très bien l’Empire. Est-ce aussi à cause de votre accent ? Seriez-vous un noble impérial en exil ? Mais notre royaume de Russel en sait autant que vous sur l’Empire. Nous commerçons avec eux et vivons parmi eux depuis longtemps… »
« Non. Vous ne savez rien. Vous ne comprenez rien. »
Kyle coupa le mage.
« Si vous comptiez me tuer de toute façon, pourquoi ne pas m’avoir attaqué là-bas ? Vous vous seriez épargné tout ce mal. »
Le mana de Prisia parcourait son corps et aiguisait les sens de Kyle. Il sentit les chevaliers resserrer lentement leur cercle. Sur les toits, au-dessus de lui, les mages rassemblaient leur mana.
« Ha… »
Le mage en robe verte soupira de nouveau.
« Si nous vous avions tué là-bas, nous aurions laissé des traces. »
« Vous m’avez donc délibérément laissé partir ? »
« Il aurait été difficile de tout nettoyer. Ce domaine sert depuis longtemps aux entretiens privés ; l’endommager nous aurait causé des ennuis. Ici, ce sera plus propre et plus pratique. »
« Je suis d’accord. Les endroits exigus ne sont pas à mon goût. »
Kyle prit la parole. Le mage fronça les sourcils, perplexe.
« Qu’est-ce que vous venez de dire… ? »
« Si nous devons nous battre, une ruelle est bien plus pratique. »
Kyle balaya l’air de sa main gauche vide en direction des toits qui surplombaient la ruelle.
Fwoosh !
Sans prévenir, des lames invisibles jaillirent et tailladèrent les mages qui préparaient leurs sorts. Un flot de sang rouge vif s’abattit dans la ruelle baignée par le soleil couchant, comme une pluie torrentielle. Kyle avait déjà dégainé son épée de la main droite. Dans le mélange de pluie écarlate et de lueur orangée, une lame d’un blanc pur se dressa comme un rayon de lumière.
Notes de bas de page :
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