Chapitre 163
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 163 : Le banquet rouge (2)
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Kyle observa les six chevaliers apparus de nulle part. Au même instant, des souvenirs poussiéreux déferlèrent sur lui comme des vagues.
Le passé, avant la chute de Hailen. Une époque dont il ne se souvenait désormais que dans ses rêves.
À l’époque, les Chevaliers des Cendres comptaient à peine plus de cinquante membres. Même en incluant les écuyers, ils dépassaient tout juste la centaine. Ordre royal directement soumis à la couronne, ils étaient moins nombreux que les autres ordres de chevalerie. Ils se montraient sélectifs dans leur recrutement.
C’est pourquoi, durant la Guerre du Nord, ils manquaient sans cesse d’hommes. L’Empire comptait plusieurs ordres de chevalerie d’élite, en plus des Chevaliers célestes. Les chevaliers de Hailen n’avaient rien à leur envier en matière de talent, mais l’écart démographique était écrasant.
Le nord était aride, tandis que l’Empire prospérait. Le rapport de force était tout simplement trop inégal ; ils n’avaient donc d’autre choix que de combattre en position de faiblesse. Malgré tout, ils n’avaient pas perdu espoir. Du moins, au début de la guerre, les Chevaliers des Cendres avaient subi peu de pertes.
Et aujourd’hui, nous ne sommes plus que neuf, moi compris.
Un à un, les chevaliers ôtèrent leur capuche. Leurs visages familiers se découpèrent dans la lumière du couchant, et Kyle serra les dents sans même s’en rendre compte.
Gerant, Egil, Ivar, Bjorn, Hakon, Sten.
Il les connaissait tous. Plus encore, ils lui étaient chers. Terriblement chers. Ces anciens compagnons, qui s’étaient préparés à mourir et qu’il avait crus perdus à jamais, se tenaient juste devant lui. Une multitude d’émotions l’envahirent.
Devait-il se réjouir qu’autant d’entre eux aient survécu alors qu’ils s’attendaient à être tous anéantis ? Ou pleurer la plupart des disparus, morts et évanouis sans même laisser de corps à récupérer ?
En proie au tumulte, Kyle ne savait plus où donner de la tête. Il avait l’impression qu’un nœud lui obstruait la gorge, et aucun son ne sortait de sa bouche.
Que devait-il bien leur dire ? Devait-il commencer par s’excuser ? Leur dire qu’il était désolé ?
Il avait imaginé ces retrouvailles maintes fois. Pourtant, à présent qu’il leur faisait face, la peur le submergeait. La peur qu’ils lui en veuillent.
Mais leurs premiers mots furent tout autres que ceux qu’il avait prévus.
« Kyle… ? »
— C’était donc vrai. Tu es vivant.
— Ce n’est pas un rêve, hein ?
Les chevaliers s’approchèrent lentement. Kyle, lui, restait là, hébété.
« Dieu merci. »
Gerant, le premier à arriver à sa portée, attira Kyle dans une étreinte vigoureuse. Celui-ci n’eut pas le temps de réagir. Durant un instant, ses lèvres remuèrent sans qu’aucun son n’en sorte, tandis qu’il retrouvait cette étreinte familière. Puis il passa maladroitement un bras dans le dos de Gerant.
— Tu as tellement maigri.
— On dirait que tu as traversé l’enfer.
— Tu es vivant. C’est tout ce qui compte. Au moins, tu as gardé tous tes membres.
— J’ai entendu dire que Cassius Mortein t’avait salement amoché.
— C’était à cause de cette satanée malédiction.
Les autres chevaliers se relayèrent ensuite pour serrer Kyle dans leurs bras. Il ne résista pas. Il resta simplement immobile.
— Tu vas bien ?
— Je…
— Il va bien. Il récupère à une vitesse anormale, alors il est déjà guéri. La malédiction a disparu aussi.
Walter, qui se tenait à côté de Kyle, intervint. Les chevaliers le dévisagèrent aussitôt, la suspicion dans le regard.
— Déjà guéri ? Tu n’as pas dit que son corps avait été transpercé ?
— C’est vrai. Au début, j’ai eu du mal à en croire mes yeux. C’était une blessure mortelle, qui aurait pu le tuer, mais il a guéri à une vitesse étonnante.
— Cassius Mortein n’est pas du genre à se montrer aussi négligent…
— Et la malédiction ? Tu dis qu’elle a vraiment disparu ?
— Pourquoi ne pas le lui demander directement ? Demandez-lui si cette maudite épine est encore en lui.
— Si c’est vrai, le commandant doit en avoir assez de quoi mourir une deuxième fois.
Une conversation familière. Un spectacle familier.
Il avait souvent assisté à pareilles scènes. Les Chevaliers des Cendres ne se formalisaient guère des différences de rang. Depuis la chute de Hailen, quatre ans plus tôt, tout cela n’était plus qu’un souvenir.
Alors que Kyle, submergé par la nostalgie, s’apprêtait à parler…
« Ça suffit. Assez. »
Hermann, qui était resté silencieux jusque-là, prit la parole pour la première fois. Comme s’ils s’étaient concertés, les chevaliers qui fêtaient leurs retrouvailles se turent.
— Je sais que vous êtes heureux de vous retrouver, mais nous avons des choses à faire.
«……»
— Où en sommes-nous ?
Hermann se tourna vers Gerant, le plus doué des six chevaliers encore en vie.
— Jusqu’ici, aucun problème.
— Quelqu’un vous a suivis ?
— Non. Nous avons effacé toutes nos traces en chemin, ils ne pourront pas nous retrouver. Enfin… peut-être par hasard, un type a rôdé dans les environs il y a quelques jours, sans la moindre prudence…
— Donc, il y en avait bien un.
Hermann poussa un grondement sourd et releva la tête.
La lumière du soleil couchant s’était intensifiée. Loin de l’agitation des rues commerçantes et des grandes artères, les abords de Renavik étaient paisibles. Ville d’un million d’habitants, elle comptait bien des endroits hors de portée des gardes. Hermann plissa un instant les yeux, puis parla d’une voix égale, assez fort pour que tous l’entendent.
— Nous ferions mieux de bouger. Ce n’est pas l’endroit idéal pour discuter.
* * *
Gerant en tête, les Chevaliers des Cendres qui avaient survécu traversèrent un dédale de ruelles sinueuses. Kyle les suivit en silence.
Dans le même temps, il rassembla instinctivement son mana. Peut-être parce qu’il s’était entraîné avec acharnement, il parvenait à puiser plus facilement dans le mana de Prisia qu’auparavant. Cela ne voulait pas dire qu’il pouvait en disposer à sa guise. Kyle aiguisа ses cinq sens et étendit le faible mana qu’il avait rassemblé aux environs.
Personne dans les parages.
Avaient-ils délibérément choisi un endroit pareil ? Ou bien avaient-ils vidé les lieux par quelque moyen ? Quoi qu’il en soit, c’était pratique de ne pas être surveillés.
Tandis que Kyle s’abandonnait à cette pensée en passant, Gerant, qui marchait devant, s’arrêta devant un bâtiment délabré.
— C’est l’une de nos planques à Renavik. Tu ne l’avais encore jamais vue, pas vrai ?
Walter ricana. Kyle répondit par un léger hochement de tête.
Les six Chevaliers des Cendres, Gerant compris, ouvrirent la vieille porte et entrèrent les premiers. Après un bref échange de regards, Kyle, Hermann et Walter les suivirent un instant plus tard. L’intérieur n’était pas plus accueillant que l’extérieur. Plusieurs bouteilles d’alcool vides jonchaient le sol de la pièce, qui semblait avoir été autrefois une taverne miteuse.
— On n’avait pas le choix si on voulait préserver notre couverture. Fais avec. Cette odeur d’alcool…
Gerant marmonna comme pour s’excuser. Kyle lui demanda d’un ton désinvolte :
— Tu as bu ?
— Un peu ?
— Tu aimes toujours autant l’alcool.
— Et toi, tu es devenu trop raide pour être amusant. Tu étais mieux quand tu étais jeune…
— Mais surtout, explique-nous ce que tu disais tout à l’heure. L’Épine d’Izra a disparu à cause du Cœur du Dragon de Prisia ? Ce trésor de la Famille impériale ?
Pendant qu’ils bavardaient, Sten, l’un des Chevaliers des Cendres, sortit une carte de derrière le comptoir. Il la déplia sur la plus grande table, au milieu de la taverne.
— Bien. Silence.
Hermann ne s’étendit pas. Les chevaliers, qui échangeaient jusque-là des plaisanteries futiles, changèrent aussitôt d’expression.
— Kyle, comme je te l’ai dit, nous comptons remplacer le Conseil. Plus précisément, nous allons nous débarrasser de ces collaborateurs de l’Empire qui se font passer pour des modérés. Sans quoi, nous n’aurons aucune chance de lutter contre l’Empire.
Hermann posa son doigt épais sur la carte. On y voyait non seulement les grandes artères de Renavik, mais aussi les ruelles détaillées et les canaux souterrains de ses abords.
— Notre opération est simple.
Son doigt parcourut la carte avant de s’arrêter sur le château royal, en son centre.
— Lors du banquet qui précédera la grande assemblée du Conseil, dans dix jours, nous éliminerons les nobles et les membres de la famille royale modérés. Le roi de Russel et le roi de Selaine, en particulier, quoi qu’il arrive. Les Chevaliers de la Fédération bloqueront les accès extérieurs ; nous n’aurons donc qu’à nous concentrer sur l’intérieur.
— Nous allons les tuer ?
— À l’exception de quelques nobles, dont le roi de Selaine, oui. Certains sont prêts à négocier, d’autres pas.
— Il doit y avoir pas mal de chevaliers et de mages talentueux parmi les invités du banquet. S’ils ont un tant soit peu de jugeote, ils prendront leurs précautions, non ?
— Probablement. Mais cela ne nous posera pas grand problème. Ne me dis pas que tu as peur.
Hermann regarda Kyle. Son regard était calme, dénué de la moindre inquiétude. Kyle secoua la tête.
— Non.
— Il y aura des gardes, pour la forme, mais ce ne sera pas un problème. L’important n’est pas de réussir ou d’échouer. C’est de savoir à quelle vitesse nous pouvons en finir.
À première vue, cela sonnait presque comme de l’arrogance. Mais Kyle ne pouvait le nier. Même après leur chute, les Chevaliers des Cendres avaient été réputés comme le plus puissant ordre de chevalerie du continent. Des gardes qui n’étaient même pas des Chevaliers de la Fédération ne pourraient les arrêter.
— Les nobles qui ont choisi de rester à l’écart se rangeront à nos côtés dès que la situation tournera en notre faveur.
Les nobles les plus perspicaces avaient sans doute déjà compris que quelque chose clochait dans la ville. Malgré tout, ils ne s’attendraient pas à une action aussi radicale.
— Avez-vous recensé les nobles de haut rang qui sont déjà arrivés en ville ?
Hermann se tourna vers Gerant.
— Oui. Les informateurs du grand-duc sont très utiles. Nous avons même recoupé les informations, elles sont donc fiables. Tout le monde n’est pas encore arrivé, cependant…
— Ils viennent des quatre coins de la Fédération, c’est inévitable. De toute façon, ils feront tout pour être là avant le banquet. Avez-vous rencontré le Chevalier du Conseil ?
Cette fois, Hermann interrogea un autre chevalier.
— Pas encore.
— Ont-ils découvert que nous sommes à l’œuvre ?
— Non. Quelques personnes perspicaces ont peut-être des soupçons, mais rien de certain. Officiellement, seuls le commandant adjoint, Walter et Kyle sont connus comme les chevaliers d’escorte du grand-duc présents ici. Ils ne pourraient jamais imaginer qui nous sommes. Au mieux, ils comprendront après coup.
— Alors, aucun problème de ce côté-là…
Hermann passa en revue, un à un, tous les obstacles potentiels à l’opération. Il veillait aussi à coordonner les moindres détails. Le banquet n’aurait lieu que dans quelques jours, mais mieux valait ne rien laisser au hasard.
Rien n’a changé.
Kyle observa la scène, étrangement familier avec ce spectacle. Même lorsque Rowen était commandant, Hermann s’était occupé des opérations et du commandement sur le terrain. Son talent au combat était remarquable, mais son discernement et l’expérience qu’il avait accumulée n’avaient pas d’équivalent. Il en était allé de même après que Kyle eut été nommé commandant à la mort de Rowen. Hermann était celui sur qui Kyle s’était appuyé et qui l’avait le plus aidé.
— Pour ce qui reste à régler…
Hermann fit signe à Gerant. Celui-ci héla un autre Chevalier des Cendres, puis Ivar et Bjorn, qui avaient écouté en silence, descendirent à la cave de la taverne et remontèrent un homme en le traînant.
— C’est lui.
L’homme qu’ils avaient traîné là était dans un état lamentable. Du sang et du pus suintaient des blessures éparpillées sur son corps. C’était l’homme dont Gerant avait parlé, celui qui rôdait sans précaution dans les environs. Il avait peut-être perdu la raison. Malgré la douleur qui déformait son visage, il affichait un sourire idiot.
— D’après lui, c’est un marchand. Il dit qu’il attendait quelqu’un dans les ruelles du coin pour faire de la contrebande…
— Un espion impérial ?
— C’est ça. On l’a un peu cuisiné et, qu’il ait perdu la tête ou qu’il ait renoncé à résister, il a fini par tout avouer de lui-même. Un marchand qui transportait plusieurs lames destinées à des assassinats, en plus.
Ivar répondit sans hésiter à Kyle. Celui-ci ne cilla même pas à la mention de la torture. Il avait déjà vu le pire que le monde pouvait offrir ; inutile de réagir à ce genre de choses.
— Je peux lui parler ?
Kyle promena son regard autour de lui en posant la question. Tous acquiescèrent. Il s’approcha de l’homme, qui était à genoux et n’avait toujours pas repris ses esprits. Kyle se pencha et le força à soutenir son regard.
— Ton nom.
«……»
— Le silence ne sert à rien. Qui es-tu ?
L’homme releva lentement la tête. Puis, comme s’il avait perdu la raison, il partit d’un rire hystérique.
— Espèces de fils de pute…
«……»
— Vous êtes tous des chevaliers, pas vrai ? Vous faites les grands nobles, mais vous ne valez pas mieux que la racaille des bas-fonds comme nous. Alors… vous croyez que ça va changer la Fédération ? Que vous pourrez vraiment l’unifier ? Hein ?
L’homme ricana. Son mépris était évident. Kyle ne réagit pas. Il reprit simplement, de la même voix grave :
— On verra bien.
— Ah ouais ?
— Combien d’espions impériaux se sont infiltrés à Renavik ?
— J’en sais rien.
— Où sont tes complices ?
— Je t’ai dit que j’en savais rien. Comment veux-tu que je te dise quelque chose que j’ignore ? Vous pouvez me torturer autant que vous voulez, ça ne changera rien. Ah, peut-être que je m’en souviendrais si vous me détachiez…
Toujours hilare, l’homme leva ses mains liées devant les yeux de Kyle, comme pour les lui montrer. Au lieu de répondre, Kyle se redressa et tira de sa taille l’épée de Yurian.
— Ouais. Dépêche-toi de me détacher. Avant que je change d’avis…
L’homme approcha la corde de la lame en fer stellaire, qui luisait d’un éclat froid.
Kyle retourna aussitôt sa prise sur la poignée et enfonça la lame dans l’omoplate de l’homme.
Crac.
Le corps de l’homme fut secoué de violents spasmes. Dans ses yeux écarquillés par l’agonie se reflétait le visage impassible de Kyle.
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