Chapitre 161
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 161 : À la fin de l’hiver (10)
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« Comment est-ce possible… ? »
Hermann avait les yeux écarquillés d’incrédulité. Il semblait incapable d’accepter ce qui venait de se passer.
Il avait perdu contre Kyle.
En soi, ce n’avait rien d’inhabituel. Depuis que Kyle était devenu commandant, rares étaient ceux qui pouvaient rivaliser avec lui au sein de l’ordre. Ce qui comptait, c’était la manière dont cela s’était produit. Hermann s’était souvent entraîné sans forcer avec Kyle, mais jamais il n’avait été vaincu aussi facilement. En fait, le combat s’était plutôt bien déroulé jusqu’à la toute fin.
Puis Kyle avait anticipé plusieurs mouvements avec une précision parfaite.
On aurait dit que Kyle avait percé à jour chacune des futures Voies de l’épée d’Hermann, y compris celles que ce dernier ignorait lui-même. Lorsqu’il s’en était rendu compte, son épée avait déjà été envoyée valser au loin, comme si son destin était scellé.
Il n’avait même pas pu riposter correctement.
Était-ce seulement possible ?
« Je… »
Kyle ne termina pas sa phrase. Il cherchait une réponse, mais rien de clair ne lui venait à l’esprit.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Pendant l’entraînement, il avait senti qu’il se synchronisait profondément avec le mana de Prisia. Comme s’ils s’étaient accordés à l’avance, la Voie de l’épée d’Hermann lui était apparue au même instant.
Avant même qu’il ait pu réfléchir, son corps avait bougé par instinct. Il n’avait pas eu le moindre doute et s’était frayé un chemin à travers la vision de l’avenir qui se déployait devant lui.
Lorsqu’il avait repris ses esprits, l’épée d’Hermann avait déjà volé au loin.
Se pourrait-il que… ?
Kyle baissa les yeux vers sa main en essayant de calmer sa respiration haletante, puis chancela. Walter, qui s’était proposé pour arbitrer leur duel, se précipita vers lui, alarmé.
« Kyle ! »
Walter le rattrapa au moment où il perdait l’équilibre et s’effondrait. Hermann, qui venait encore de l’interroger, s’approcha à son tour, le visage grave.
Kyle porta une main à son front, les sourcils froncés comme s’il souffrait d’une migraine atroce.
« Kyle, qu’est-ce qui ne va pas ? »
« C’est juste que… j’ai un peu le vertige. »
« Tu as trop forcé ? »
Hermann lui posa la question avec inquiétude, bien loin du ton qu’il avait employé auparavant.
« Non. Ce n’est pas si grave. »
« … »
« C’est juste que je n’ai plus aucune force… »
« C’est le contrecoup d’un usage excessif du mana. Tu as dit que l’Épine d’Izra avait disparu grâce au mana de ce Dragon primordial, lui aussi. Est-ce que tu as vu quelque chose pendant l’entraînement ? »
Dès que Kyle eut retrouvé un semblant d’équilibre, Hermann le pressa de nouveau de questions.
Kyle garda le silence. À ce stade, il lui serait encore plus difficile de nier.
Il avait vu le futur proche.
C’était probablement le pouvoir de Prisia, celui qui, disait-on, permettait de maîtriser le temps.
L’épée plantée dans la terre, au loin, en était la preuve. En temps normal, il n’aurait pas pu vaincre Hermann aussi facilement. Mais si c’était l’Autorité de Prisia sur le temps, alors tout changeait. S’il pouvait clairement lire les attaques de son ennemi et y répondre, il aurait un avantage écrasant chaque fois que sa vie ne tiendrait qu’à un fil.
Comme Hermann, qui avait lâché son épée sans même réussir à contre-attaquer.
— Je comprends maintenant que je l’ai vu de mes propres yeux. Tu te synchronises avec le Cœur du Dragon.
— Tu pourrais même être capable d’utiliser l’Autorité de Prisia.
La voix vieillie d’Alfred, que Kyle avait entendue dans l’interstice du temps, résonna soudain au fond de son esprit. À l’époque, Alfred lui avait dit qu’il était déjà à mi-chemin de sa synchronisation avec le Cœur du Dragon.
Mais le Cœur du Dragon avait disparu.
Si ses suppositions étaient justes, il avait été absorbé par le corps de Kyle. Cela expliquerait la disparition de l’Épine d’Izra, ainsi que le changement de nature de son mana, désormais semblable à celui de Prisia.
« Je voyais toutes les Voies de l’épée du commandant adjoint. »
« … Quoi ? »
« Je ne les prédisais pas simplement grâce à mon expérience. Je les voyais clairement, du début à la fin, comme si j’assistais au futur. »
« Ça a un sens, ça ? »
Walter le dévisagea, abasourdi.
Kyle acquiesça d’un air gêné.
« L’Autorité de Prisia concerne le temps. Je pense que c’est possible. »
« Hein… Tout ce souci pour rien, alors. À ce rythme, on risque de finir par compter sur Kyle à sa place. »
Walter lança un regard malicieux à Hermann pour le taquiner.
Hermann poussa un grognement sourd et regarda Kyle.
« Est-ce qu’il y a un risque à l’utiliser ? »
« J’aimerais pouvoir dire que non, mais… »
« Mais ? »
« Ce n’est pas un pouvoir invincible. Il me coûte énormément d’énergie. »
« Et autre chose ? »
« Je ne le maîtrise pas bien. Il me faudra du temps avant de pouvoir l’utiliser chaque fois que j’en aurai besoin. »
« Alors, pour l’instant, tu vas devoir continuer à t’entraîner. Ce serait problématique que tu en abuses et que tu t’écroules d’épuisement. »
Kyle acquiesça docilement.
« Ça reste un pouvoir déloyal. Si tu sais bien t’en servir, tu n’auras peut-être plus d’égal. Pas même Cassius Mortein. »
Walter prit la parole, et ni Kyle ni Hermann ne purent le contredire.
Tous trois comptaient parmi les meilleurs chevaliers du continent ; ils le savaient donc bien. Dans un combat où la vie ou la mort se jouait en un instant, voir clairement les actions futures de son adversaire était un pouvoir absurdement puissant.
Hermann, qui avait lui-même croisé le fer avec Kyle, le ressentait plus vivement que quiconque.
Ce n’était qu’une infime partie de l’Autorité du Dragon primordial Prisia ?
« Pour être honnête, nous étions contre l’idée que tu te battes toi-même. Nous l’étions encore juste avant de sortir aujourd’hui. »
Hermann s’expliqua. Kyle l’écouta sans un mot.
« Même si les Chevaliers de la Fédération nous rejoignent, nous ne savons pas ce qui nous attend à Renavik. Nous avions prévu de te garder à l’arrière pendant la bataille. Walter et moi t’avons caché nos intentions parce que tu aurais fait des histoires si nous te l’avions dit franchement… »
« C’est parce que tu ne me fais pas confiance ? »
« Ce n’est pas que je doute de tes capacités, et encore moins que je ne te fasse pas confiance. C’est une tout autre affaire. Tes blessures extérieures ont beau sembler guéries, tu peux toujours avoir des lésions internes. Et surtout, tu ne peux pas utiliser le mana aussi librement qu’avant. La malédiction a beau avoir disparu, tu avais encore du mal à maîtriser le mana de Prisia. »
Il n’avait pas tort.
Depuis que Hermann et Walter l’avaient sauvé, Kyle s’entraînait sans relâche à faire circuler son mana. Malgré tout, il ne parvenait pas à maîtriser correctement le pouvoir de Prisia. Sa puissance était à la hauteur de la difficulté qu’il y avait à la contrôler.
« Tu ne le vois peut-être pas ainsi. »
« … »
« Pour nous, Kyle, tu es toujours le commandant des Chevaliers des Cendres. Nous avons subi des pertes qui frôlent l’anéantissement, mais notre lignée n’est pas éteinte. Cette affaire est peut-être importante, mais elle ne l’est pas plus que toi. Ce serait terrible que tu meures par accident. »
« Je suis déjà mort une fois, alors je n’ai plus besoin de mourir. »
« Ce n’est pas le moment de plaisanter, espèce d’idiot. »
Hermann eut un petit rire et ébouriffa les cheveux noirs de Kyle.
Autrefois, Kyle aurait détesté ça, mais cette fois, il resta immobile sans résister. Cela lui rappela le bon vieux temps.
Pourrions-nous revenir en arrière ?
À ce passé rempli de souvenirs. À l’époque où ceux que nous aimions étaient encore en vie.
Si l’Empire tombait et que nous vainquions l’Empereur.
« Arrêtons-nous là pour aujourd’hui et rentrons. Ce serait pire si tu compromettais ta convalescence. »
Hermann se détourna, alla récupérer l’épée au loin et la rengaina.
Kyle le regarda s’éloigner, puis prit la parole.
« Je ne fuirai pas éternellement. »
« … »
« Il me reste des choses à faire. »
« … C’est vrai. »
Sans se retourner vers Kyle, Hermann marmonna à voix basse.
Kyle le regarda un instant, puis rengaina l’épée de Yurian. Il n’avait pas d’anneau à la main gauche, mais ne se sentait plus seul.
Peu après, tous trois regagnèrent le manoir côte à côte.
* * *
Après son entraînement avec Hermann, Kyle retourna directement dans sa chambre.
Même pour Kyle, les jours qui suivirent passèrent dans une monotonie paisible.
Il se levait tard dans la matinée et mangeait. Le matin, il lisait dans sa chambre. L’après-midi, il sortait pour s’entraîner à maîtriser son mana ou croisait le fer avec Hermann et Walter sous prétexte de s’exercer.
Il utilisait l’Autorité de Prisia tout en s’efforçant de la maîtriser autant que possible. Plus il s’entraînait, mieux il en saisissait le fonctionnement.
Adrian ne disait pas grand-chose sur les séances d’entraînement de Kyle et des deux autres dans la cour arrière. Il semblait plus occupé qu’on aurait pu le croire, passant ses journées enseveli sous des piles de documents.
Kyle n’y prêtait pas beaucoup d’attention. Il agirait le moment venu. D’ici là, il devait se préparer aussi minutieusement que possible.
Une autre semaine passa.
Tôt un matin, à l’aube naissante.
« … »
Kyle se leva plus tôt que d’habitude et se prépara à partir. Il avait rangé sa chambre à l’avance ; tout y était donc parfaitement ordonné. Il n’y avait passé qu’une semaine, mais les traces de sa présence et de son quotidien s’étaient déjà répandues dans la pièce.
Le moment est presque venu ?
En ajustant ses vêtements, Kyle posa sur ses épaules la cape noire que Hermann lui avait donnée. Il tenait l’épée de Yurian à la main.
Il contempla un instant le souvenir de son ami le plus proche, puis l’attacha à sa taille. Une fois prêt, il sentit son cœur se mettre à battre étrangement vite.
Je ne suis pas nerveux.
Est-ce que j’ai hâte ?
Ce battement de cœur n’avait rien à voir avec celui qui précédait une bataille. Il ressemblait davantage à de l’excitation. Il allait bientôt revoir ceux qu’il avait crus morts à coup sûr, et cette fébrilité, oubliée depuis si longtemps, refit surface.
Avec un peu de peur, aussi.
Que devrais-je leur dire en premier ?
Devrais-je commencer par m’excuser ?
Après être resté immobile un moment, Kyle se retourna.
Lorsqu’il sortit du manoir, la brise du petit matin effleura le bas de sa cape noire. Le printemps approchait et le temps s’était sensiblement radouci.
Kyle balaya les alentours du regard, puis se dirigea vers la porte principale.
« Ah, sir Kyle. »
Près de la porte se tenaient un carrosse d’un autre âge et plusieurs chevaux. Gilbert, qui vérifiait à distance que rien ne manquait, interpella Kyle à son approche.
« Vous voilà. J’envisageais d’envoyer quelqu’un vous chercher, par précaution. »
« Veuillez m’excuser. J’avais beaucoup de choses en tête. »
« Mais non. L’essentiel, c’est que vous soyez là maintenant. »
« Nous partons bientôt ? »
« Oui. »
Gilbert hocha la tête.
Un peu plus loin se tenaient les chevaliers de l’escorte d’Adrian, parmi lesquels Hermann et Walter.
« Les préparatifs sont presque terminés. »
« Vous ne partez vraiment pas avec nous ? »
« Il faut bien que quelqu’un reste à Rier pour protéger les lieux. Son Excellence partant pour Renavik, qui d’autre pourrait s’occuper du manoir ? »
Gilbert lui adressa un sourire chaleureux.
Contrairement à Adrian et au groupe de Kyle, il ne les accompagnerait pas. Le Grand-Duc lui avait demandé de veiller sur le manoir.
« Alors, c’est un au revoir. »
Kyle prit la parole.
Le noble âgé contempla Kyle en silence. Son regard était calme, mais Kyle y devinait quantité de paroles inexprimées.
Il y voyait aussi le reflet d’une image familière : la sienne.
« Vous conduirez vos compagnons vers le nord, n’est-ce pas, sir Kyle ? »
« C’est le plan. »
« Ce sera peut-être la dernière fois que nous nous verrons. Le nord est bien loin de Rier, après tout… »
Si tout se passait bien à Renavik, Kyle et ses compagnons comptaient partir aussitôt pour le nord avec le soutien d’Adrian. Après cela, ils n’auraient plus aucune raison de remettre les pieds dans la Fédération.
Ils devaient rebâtir le nord, puis tourner leurs lames contre l’Empire.
« Rien ne dit que ce sera le cas. »
Kyle laissa délibérément entrevoir une autre possibilité.
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Un au revoir ne signifie pas forcément une séparation définitive. Quand je reviendrai… je serai accompagné d’Elysia. Je vous le promets, sur mon nom. »
Kyle prononça ces mots d’un ton solennel.
Les yeux de Gilbert s’agrandirent lentement.
La confusion, l’embarras et un faible espoir passèrent sur son visage.
« Voilà… une perspective réjouissante. »
Plusieurs émotions traversèrent son visage en un instant. Elles s’effacèrent bientôt, et il se ressaisit avec un sourire doux.
« L’attente ne me semblera pas longue. »
« Vous n’aurez pas à attendre longtemps. »
« Bien. J’attendrai ce jour. Veuillez prendre soin de Son Excellence. »
Leurs adieux prirent fin sur ces mots.
Kyle inclina légèrement la tête et rejoignit Hermann et Walter. Les deux hommes vérifiaient leurs chevaux, ceux-là mêmes qu’ils avaient montés pour venir à Rier.
« Te voilà ? »
« J’ai cru que tu étais mort dans ton sommeil. J’allais réveiller la princesse endormie. »
En voyant Kyle, les deux hommes lancèrent quelques plaisanteries en passant.
Kyle eut un petit rire et s’apprêta à monter sur un cheval tout proche.
« Hé, ne monte pas là-dessus. Ce n’est pas ton cheval. »
Hermann leva la main pour l’arrêter.
Kyle les regarda tous deux, perplexe, et Walter lui adressa un grand sourire.
« Tu es encore convalescent. Monte dans le carrosse et tiens-toi tranquille. »
« Quoi ? »
« Tu ne m’as pas entendu ? Le temps ne s’est pas encore complètement réchauffé. Alors, ne fais pas l’entêté et ne t’écroule pas pour rien. Tu voyageras dans le carrosse. Je ne plaisante pas. »
Walter avait parlé d’un ton ferme.
Kyle se tourna vers Hermann. Celui-ci secoua également la tête pour lui montrer qu’il était d’accord.
« Nous arriverons dans quelques jours. Repose-toi tranquillement à l’intérieur d’ici là. »
« Non… »
« Désolé, mais cette fois non plus, je ne céderai pas. Tu connais mon caractère. »
Hermann désigna de nouveau le carrosse d’un signe de tête.
À contrecœur, Kyle finit par céder et grimpa dans le carrosse d’un autre âge où le Grand-Duc l’attendait.
« On m’avait dit que sir Kyle était particulièrement têtu, mais il semblerait qu’il y ait encore pire que vous. »
Adrian se trouvait à l’intérieur, l’air amusé, comme s’il s’y était attendu depuis le début.
Kyle fronça légèrement les sourcils avant de répondre.
« Votre Excellence a un côté plus taquin que je ne le pensais. »
« Chacun a des facettes inattendues. Les découvrir peu à peu fait partie des plaisirs des relations humaines. »
Kyle ne répondit pas. Il tourna plutôt les yeux vers la fenêtre.
« En route ! »
À l’ouverture de la porte principale, les chevaliers en tête de file commencèrent à prendre leurs rênes, l’un après l’autre. Le carrosse où se trouvait Kyle tressaillit à cet instant.
Kyle jeta un dernier regard à Hermann et Walter, tout près, puis à Gilbert, qui leur faisait ses adieux en silence devant la porte.
Le noble âgé resta immobile jusqu’à ce que le carrosse disparaisse entièrement au loin.
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