Chapitre 158
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 158 : À la fin de l’hiver (7)
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L’hiver touchait à sa fin et le froid mordant s’était quelque peu atténué. Les trois hommes quittèrent le village et pressèrent leurs chevaux.
Le paysage qui défilait avait légèrement changé. Le monde n’était plus recouvert d’un blanc uniforme à perte de vue. Il en allait de même des gens qu’ils croisaient de temps à autre. Même si l’arrière du Royaume de Valone, où chevauchait désormais Kyle, était loin des conséquences de la guerre, il ne pouvait dissimuler son atmosphère inquiète.
La peur, peut-être.
Kyle pensa qu’une fois l’équilibre rompu et l’Armée impériale enfoncée au cœur du Royaume de Russel, les choses ne pourraient plus jamais redevenir comme avant. Même s’ils étaient en sécurité physiquement, leur cœur tremblerait toujours à l’idée de ce qui pourrait arriver.
Si la Fédération avait envoyé des troupes avant la chute de Hailen.
« Tu t’es bien débrouillé à cheval. Ça va ? »
La voix grave d’Hermann interrompit ses pensées. Kyle hocha légèrement la tête.
« Oui. C’est venu tout seul… »
Kyle n’avait pas seulement perdu une épée. Sieg, son cheval bien-aimé, était à ses côtés comme un ami proche depuis l’époque où il était écuyer, avant même qu’il ne soit fait chevalier. Lors de la bataille finale, Sieg avait été déchiqueté à sa place par la griffe de la patte arrière d’une wyverne. À moitié fou, Kyle avait fui vers le sud sur un cheval dont il ignorait même le propriétaire. Après cela, il n’avait plus chevauché.
Jusqu’à sa rencontre avec Elysia.
« Dis-le-nous si c’est trop difficile. Tu as beaucoup progressé, mais tu n’es pas encore complètement rétabli. »
Walter lui parla avec inquiétude. Kyle esquissa un sourire.
« Ça va. Peut-être pas avant, mais maintenant, oui. »
« C’est vrai. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour survivre ? Dans des moments pareils, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche si on veut rester en vie. Nous aussi, on a connu notre lot d’épreuves, même si ce n’était pas aussi terrible que les tiennes. »
Qu’étaient devenus les chevaliers qui avaient perdu leur patrie ?
Pour survivre alors que l’Empire les traquait, ils avaient dû surmonter d’innombrables épreuves et difficultés. Kyle, Hermann, Walter et les autres membres de l’ordre. Tous étaient pareils. Ils luttaient pour survivre et rampaient dans la boue au nom de ceux qui étaient morts.
Les gens pouvaient mourir, mais leur héritage, lui, perdurait.
« Ça me rappelle le bon vieux temps. Nous aussi, on partait régulièrement en patrouille comme ça. »
Walter marmonna d’un ton nostalgique.
« … Oui. »
« Il faisait froid, à l’époque aussi. Qu’est-ce que tu disais, Kyle ? Que tu ne pourrais jamais t’habituer aux hivers du nord ? »
« J’ai aussi dit que les gens du nord n’étaient pas humains. »
« Exact. Tu disais que le commandant, le commandant adjoint et tous les autres n’étaient pas humains. Tu demandais comment on pouvait chevaucher par un froid pareil. Tu le penses toujours ? »
« Un peu. Mais l’hiver est plus clément ici. Ça m’a juste rappelé mon pays… »
La voix de Kyle s’éteignit.
Plus de onze ans s’étaient écoulés depuis qu’il était tombé dans ce monde. Parfois, il oubliait sa ville natale et le visage de ses parents.
Ses souvenirs de la Terre et ceux de ce monde.
Même les souvenirs qui lui avaient semblé éternels s’effaçaient peu à peu. Rien au monde ne demeurait inchangé. On disait que l’oubli était une bénédiction pour les humains, mais Kyle le trouvait parfois effrayant.
Il craignait de se perdre lui-même. Il avait peur que la force qui le poussait à avancer finisse par s’évanouir.
Mais pas maintenant.
« La Fédération et l’Empire sont certainement plus chauds que le nord. Le sud, c’est… eh bien, on dirait presque l’automne, avec quelques chutes de neige de temps en temps. »
Walter poursuivit. Kyle ne répondit pas, mais il était d’accord en son for intérieur. Comparés à ceux du nord, les hivers du sud étaient d’une douceur extrême.
« Les autres disent la même chose, ajouta Walter.
— Ils disent que les hivers de la Fédération ne sont rien du tout. »
« … Ils vont bien ? »
« Pour la plupart. Ils ont tous des blessures qui ne sont pas complètement guéries, d’une façon ou d’une autre, mais ils ont encore la tête sur les épaules. Ils peuvent aussi manier l’épée sans problème. Même s’ils ont été grièvement blessés, ce n’est pas grave. S’ils n’ont plus la main droite, ils peuvent tenir l’épée de la gauche. S’ils ne voient plus de l’œil gauche, ils peuvent voir du droit. »
« …… »
« Et c’est déjà quelque chose. Certains n’ont même pas survécu à ça. Ils sont enterrés sous cette terre glacée, sans même avoir reçu de funérailles dignes de ce nom. »
La voix de Walter prit un ton solennel. Kyle baissa légèrement les yeux et continua d’avancer en silence.
Rien que d’être en vie, c’était une bénédiction.
Il fut un temps où il avait cru que vivre parce qu’il ne pouvait pas mourir était une malédiction. Ce n’était plus le cas. Il avait désormais un objectif clair et avait retrouvé ceux qu’il croyait morts, sa seconde famille.
Beaucoup d’autres n’avaient pas encore reçu de funérailles dignes de ce nom. Cecilia était restée auprès d’eux jusqu’au bout, mais les chevaliers morts lors de la bataille finale avaient été abandonnés sur le sol glacé, les yeux clos, sans une seule personne pour les pleurer.
« Tu les reverras bientôt. »
C’était Hermann. Il les avait suivis à un pas derrière, comme s’il surveillait les environs, mais il les rejoignit et se plaça à côté de Kyle et Walter. Les deux hommes se tournèrent vers lui.
« Les membres qui sont encore en vie et ceux qui sont morts. Quand nous retournerons dans le nord, nous organiserons des funérailles. Peu importe si nous ne les retrouvons pas. Tant que nous pouvons honorer leur âme, cela suffira. »
La voix grave d’Hermann avait toujours la même force, celle qui apaisait ceux qui l’entendaient. Kyle et Walter échangèrent un regard, puis hochèrent silencieusement la tête.
« Yurian aussi. »
« … Oui. Nous n’avons pas pu récupérer le corps de Son Altesse non plus. »
« Quand tout sera terminé, j’enterrerai son épée. Sur la colline qui surplombe la capitale. Là où se trouvent les souvenirs de chacun. »
« Il va falloir s’activer pour que ça arrive. Il y a beaucoup à faire. »
Walter esquissa un faible sourire. Une pensée traversa soudain Kyle, qui releva la tête.
« … Oui. Il y a beaucoup à faire. »
Contrairement à ce jour-là, le ciel de la fin de l’hiver était bleu. Il n’avait rien à voir avec le ciel voilé sous lequel était tombée une neige légère.
Kyle imagina son avenir : retourner dans le nord sous ce ciel. Il se vit revenir à Baldheim après la destruction de l’Empire et lever les yeux vers un ciel semblable à celui d’aujourd’hui, depuis la colline chargée de souvenirs.
* * *
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis leur départ du village.
Pendant ce temps, Kyle avait avancé sans repos, sous la conduite d’Hermann et de Walter.
Ce n’était pas particulièrement difficile. Les deux hommes tenaient compte de son état, sachant qu’il n’était pas encore complètement rétabli. Comme s’ils avaient emprunté cette route de nombreuses fois, Hermann et Walter le guidaient par un chemin aussi doux et rapide que possible. Kyle les suivait sans se plaindre une seule fois.
À un moment donné, ses blessures avaient complètement guéri. Sa convalescence avait été étrangement rapide. Hormis les cicatrices sur sa poitrine, il ne gardait aucune séquelle notable. Hermann et Walter, qui l’avaient ramené alors qu’il était à l’agonie, en étaient restés stupéfaits.
Ils avaient même plaisanté en disant que Kyle était peut-être immortel.
Prisia…
Kyle appela le dragon blanc dans son esprit.
Depuis qu’il n’avait pas réussi à protéger Elysia et avait été vaincu, Kyle n’avait pas rêvé de Prisia une seule fois.
Est-ce parce que je n’ai plus le Cœur du Dragon ? Ou n’a-t-elle plus aucune raison d’apparaître dans mes rêves ?
« Voici Rier. La ville où séjourne le Grand-Duc Rivelius. »
Le quatrième jour, Hermann parla depuis le sommet d’une petite colline. Devant eux s’étendait une ville assez vaste, entourée de hauts remparts.
« Allons-y. Le soleil va bientôt se coucher. »
Hermann tira sur les rênes et descendit le premier la colline. Kyle et Walter le suivirent.
Heureusement, ils n’eurent pas à perdre de temps à discuter au poste de contrôle. Hermann portait le même insigne du Grand-Duc que le comte Perian avait remis à Kyle. Le soldat de garde ouvrit de grands yeux, stupéfait, puis se hâta d’entrer dans la ville pour annoncer le retour des deux chevaliers.
« La ville a l’air calme. »
« Ce n’est pas une ville marchande. Ce n’est pas non plus un carrefour commercial, alors les échanges y sont limités. C’est différent des villes du Royaume de Russel, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« La plupart des villes du Royaume de Valone sont comme ça. Leur allure est rigide et sobre, pas tout en courbes. Certains aiment cela et disent que ça leur donne une certaine majesté, mais… »
Les trois hommes descendirent l’artère principale de la ville, Kyle entre les deux autres, tout en jetant sans cesse des regards autour de lui. Bien que la guerre ne fût pas terminée, Rier baignait dans une atmosphère étrangement calme. Les passants ne jetèrent qu’un bref coup d’œil au groupe de Kyle avant de poursuivre leur chemin sans s’y intéresser davantage.
« Y a-t-il des gens importants à Rier, à part le Grand-Duc ? »
Il demandait s’il y avait d’autres grands nobles que le Grand-Duc Rivelius. Hermann répondit :
« Bien sûr. »
« Qui ? »
« Quelqu’un qui t’attend. Quelqu’un d’autre que le Grand-Duc attend avec impatience de savoir comment tu vas. Tu le savais ? »
« …… »
« Si tu ne vois pas de qui il s’agit, tu le découvriras plus vite en le rencontrant. Ah, le voilà. »
Comme à l’entrée de la ville, des soldats montaient la garde devant l’accès à la résidence, au centre de Rier. Un vieux noble faisait les cent pas devant eux. À la vue de ce visage familier, Kyle arrêta son cheval sans même s’en rendre compte.
« Ah… »
Le comte Gilbert Perian, fidèle bras droit du Grand-Duc Rivelius. Il vit Kyle mettre pied à terre et ouvrit de grands yeux.
« Sir Kyle ! »
« Comte Perian. »
Kyle se hâta de rejoindre Gilbert. Ils ne s’étaient quittés qu’un peu plus d’un mois auparavant, mais le comte paraissait bien plus âgé.
C’était compréhensible.
La ville qu’il avait bâtie en plus de cinq ans avait été abandonnée du jour au lendemain. Et, comme si cela ne suffisait pas, l’Empire l’avait chassé jusqu’ici, impuissant. Il aurait été plus étonnant qu’il eût l’air en forme. Kyle prit la parole avant Gilbert.
« Je suis heureux que vous soyez sain et sauf. »
« Oui. Je suis soulagé de voir que vous aussi, Sir Kyle, vous êtes indemne. »
« … »
« Mais surtout, Son Altesse la princesse… ? »
Gilbert jeta un regard à Hermann et Walter, derrière Kyle, puis demanda d’un air suppliant. Kyle ne parvint pas à soutenir son regard et détourna les yeux. Il avait beau chercher ses mots, sa gorge était nouée.
Elysia a disparu.
Parce que je n’ai pas réussi à la protéger.
« Elle… n’est probablement pas morte. »
Le visage de Gilbert s’assombrit à chaque seconde. Hermann et Walter n’avaient sauvé que Kyle. Gilbert le savait bien : le Grand-Duc le lui avait appris. Malgré tout, il s’était désespérément accroché au maigre espoir qu’il y avait peut-être autre chose.
« Je… vois. »
Mais à présent, il devait accepter la réalité.
Le silence de Kyle valait confirmation. Gilbert finit par reconnaître la vérité qu’il refusait d’affronter et inclina profondément sa tête grisonnante. Même savoir qu’Elysia était en vie ne le réconfortait guère. Impossible de savoir ce qu’elle pouvait subir à Archandia.
« … Je suis désolé. J’ai aussi perdu l’insigne. »
« Non. J’ai entendu dire que le duc Mortein était intervenu en personne. Vous n’y pouviez rien. Je comprends. »
Gilbert reprit rapidement contenance. Quel que fût le ressentiment et la douleur qu’il gardait en lui, il conservait en apparence l’attitude d’un noble expérimenté.
« Le Grand-Duc Rivelius est à l’intérieur ? »
« Oui. Je vous en prie, entrez d’abord. J’accompagnerai également sir Hermann et sir Walter. Son Excellence nous a demandé de vous faire entrer dès votre arrivée. »
Gilbert se retourna. Les trois hommes échangèrent un regard, puis le suivirent en silence.
À la différence de la résidence ancienne et bien entretenue, perchée sur la colline de Renvel, ce manoir avait une allure plus austère et imposante. Les longs couloirs et les rangées de fenêtres ne faisaient pas exception. Dehors, le soleil déclinait déjà.
Kyle contempla la scène en silence, puis ferma les yeux.
Quel genre d’homme était le Grand-Duc ?
Elysia avait dit qu’il était plus gentil qu’il n’en avait l’air. Elle avait raconté qu’il avait toujours veillé sur elle depuis son enfance.
Est-il rongé par l’inquiétude en ce moment ?
Parce que l’homme en qui il avait confiance avait été vaincu et qu’Elysia avait été emmenée dans l’Empire. Cassius Mortein était peut-être intervenu en personne, mais cela ne changeait rien au résultat. Kyle n’avait pas réussi à ramener Elysia.
Ou m’en veut-il ?
Ce serait peut-être mieux ainsi. La colère était le moteur le plus puissant qui soit. De même que Kyle ne pouvait pas tomber avant d’avoir détruit l’Empire, le Grand-Duc était peut-être pareil.
« Nous y sommes. »
La voix grave de Gilbert tira Kyle de ses pensées. Il releva les yeux du sol. Gilbert frappa deux fois, puis ouvrit la porte.
« Nous entrons. »
La lumière oblique de l’après-midi emplissait la pièce. Par la porte ouverte, Kyle aperçut l’intérieur d’un bureau. Un homme blond, qui semblait avoir un peu plus de quarante ans, était assis derrière un bureau.
Dans un silence si profond qu’on entendait leur respiration, les yeux noirs de Kyle croisèrent ceux, bleus, du Grand-Duc.
Notes :
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