Chapitre 157
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 157 : À la fin de l’hiver (6)
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Kyle, Hermann et Walter. Réunis après tout ce temps, les trois hommes se glissèrent chez Marta afin d’échapper aux regards des villageois. Sans qu’ils s’en rendent compte, la lueur rouge dans le ciel s’était intensifiée. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher.
« Et pour le dîner ? »
« Ça ira, madame. »
« Venez quand vous aurez terminé. Ce ne sera pas bon si ça refroidit trop. »
« Quoi que ce soit, ce sera meilleur que la cuisine d’Hermann. »
Walter ricana et se dirigea tout droit vers la chambre d’amis où Kyle avait séjourné. Les deux autres le suivirent un instant plus tard. Les yeux de Colin brillaient de curiosité, mais Marta lui prit la main et l’emmena dans la cuisine avant qu’il puisse les suivre.
« Alors, quelle est cette nouvelle importante ? »
Une fois la porte refermée, Kyle s’adressa à Hermann et Walter, qui étaient entrés avant lui. Les paroles d’Hermann lui trottaient encore dans la tête, l’empêchant de se détendre et de profiter pleinement de leurs retrouvailles.
« D’abord, comme je l’ai dit tout à l’heure, je pense qu’il va falloir partir bientôt. Demain au plus tôt, après-demain au plus tard. »
« C’est urgent ? »
Walter répondit à la place d’Hermann.
« Nous avons pris contact avec le Grand-Duc. Il est temps de nous regrouper. Il y a beaucoup à faire et nous ne pouvons plus remettre ça à plus tard. »
« Nous allons rencontrer le Grand-Duc ? »
« Oui. Nous irons à Rier et nous mettrons les choses au clair. Nous avons préparé bien des choses pour renverser le conseil. Tu sais qu’il y a beaucoup d’ennemis au sein de la Fédération, n’est-ce pas ? »
Walter s’affala sur le sol, au milieu de la pièce baignée par le soleil couchant. Kyle acquiesça en silence.
La Fédération comptait de nombreux espions impériaux, ainsi que bien des gens favorables à l’Empire.
Le comte Perian, proche conseiller du Grand-Duc Rivelius, le lui avait dit lorsqu’ils se trouvaient dans la ville marchande de Renvel. Contrairement à l’Empire, où le pouvoir se concentrait entre les mains de l’Empereur, celui de la Fédération de Grandecia était partagé entre cinq royaumes. Son incapacité à réagir sur-le-champ à l’invasion soudaine de l’Empire en était la preuve.
« Nous avons aussi entendu parler de toi. »
Après plus d’une semaine passée par Kyle dans la chambre d’amis, celle-ci portait les traces de son quotidien. Elle contenait un petit bureau et une chaise, mais il n’y avait pas assez de place pour que trois hommes de grande taille s’y installent. Walter leva les yeux vers Kyle et poursuivit :
« J’ai appris que tu voyageais avec la Première Princesse de l’Empire. »
Kyle ne pouvait le nier. Il n’y avait plus aucune raison de le cacher.
« … Oui. »
« Mais ensuite, nous n’avons plus eu de nouvelles de toi. Le Grand-Duc était très inquiet. Cassius Mortein a disparu à l’arrière, mais ni toi ni la princesse, qui étiez censés arriver à Rier, n’avez montré le bout de votre nez. »
« Il est au courant, maintenant. »
« Oui. Il a eu l’air assez bouleversé. Pour être honnête, moi aussi. Jusqu’à récemment, j’ignorais tout de ce qui t’était arrivé, Kyle. Les Chevaliers des Cendres dispersés à travers le pays ne restent pas en contact permanent avec le Grand-Duc. Te retrouver dans ces circonstances relève d’une chance inouïe. Sinon, nous ne nous serions peut-être retrouvés qu’après ta mort. »
Les lèvres de Kyle remuèrent, mais il ne parvint pas à répondre à ces paroles acerbes.
« Comment as-tu vécu tout ce temps ? »
Walter posa brusquement la question, le visage grave. Hermann tenta de l’arrêter d’un regard. Kyle avait été grièvement blessé, physiquement comme mentalement, et Hermann avait délibérément évité de l’interroger en détail sur tout ce qui s’était passé.
« Ça va. »
Contrairement à ce qu’Hermann s’était attendu, Kyle leva la main.
« Je… vais bien, maintenant. Je n’ai plus de raison de le cacher. »
« … »
« Nous devrions échanger nos informations, ne serait-ce que pour la suite. »
Kyle s’assit face à Walter, au milieu de la pièce. Après un moment d’hésitation, Hermann les rejoignit sur le sol.
Sous le soleil couchant qui inondait la pièce, Kyle leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Depuis le moment où il avait été séparé d’Hermann après la chute de Baldheim, la capitale, jusqu’à son voyage vers le sud. Les trois années qu’il avait perdues à dériver sans but dans la vie, puis sa rencontre avec Elysia à la Porte de Ligrid. Ensuite, leur voyage d’un semestre, leur arrivée dans la Fédération et, enfin, sa défaite face à Cassius Mortein.
« Nous pensions avoir vécu des moments difficiles. »
« … »
« Mais toi aussi, tu as connu une vie bien mouvementée ces quatre dernières années. C’est un miracle qu’on soit assis ici, face à face. »
Walter esquissa un sourire amer. Ses paroles trahissaient une culpabilité et une compassion qu’il ne pouvait dissimuler. Hermann était pareil. Pour une raison ou une autre, les membres des Chevaliers des Cendres regardaient souvent Kyle ainsi.
« L’Empereur actuel est le Premier Empereur… »
« … »
« Plus important encore, la malédiction a-t-elle été levée ? »
Hermann, qui avait écouté tout le récit, posa la question. Kyle marqua une pause avant de répondre.
« Je crois que oui, pour l’instant. »
« Pour l’instant ? »
« Je n’arrive toujours pas à manier le mana correctement. Même en faisant abstraction de la malédiction, le mana lui-même est difficile à maîtriser… »
Mieux valait leur montrer une fois que leur expliquer cent fois. Kyle ferma les yeux et aiguisа ses sens. Il sentait distinctement le mana dispersé dans l’air.
Lentement, il attira ce mana dans son corps. Celui qui parcourait ses veines se purifia selon sa volonté. Heureusement, aucune épine violette ne jaillit de son avant-bras. La malédiction n’avait plus d’effet sur lui.
Fouuu.
Kyle ouvrit les yeux. Une petite flamme blanche, qu’il s’était entraîné à créer des centaines de fois, vacillait au-dessus de sa paume.
« Ha… »
« C’est impossible. »
Hermann laissa échapper un souffle incrédule. Walter réagit de la même manière. Tous deux savaient mieux que quiconque à quel point l’Épine d’Izra était terrifiante. Ils savaient également que la flamme blanche flottant au-dessus de la paume de Kyle n’avait rien à voir avec la magie ordinaire.
« Pour être honnête, je n’ai jamais cru aux légendes ou aux mythes sur Prisia. »
« … »
« Le commandant qui nous a précédés doit trouver ça terriblement injuste. »
Walter tenta de plaisanter, mais Kyle ne put rire. La mort insensée de Rowen et la survie de Cassius Mortein étaient toutes deux dues à l’Épine d’Izra.
« Alors, tu n’as pas d’épée à utiliser en ce moment ? »
demanda Walter. Kyle hocha la tête.
« Oui. C’est regrettable, mais à la fin… »
Kyle ne put terminer. À la pensée de l’épée bien-aimée qui l’avait accompagné presque toute sa vie, il baissa la tête.
L’épée remise aux membres des Chevaliers des Cendres lors de leur adoubement.
Pour un Chevalier des Cendres, une épée forgée en fer stellaire était une seconde vie, presque la moitié de son corps. Kyle ne faisait pas exception. Il l’avait portée à son côté depuis son adoubement et ne l’avait jamais quittée, pas même un instant. C’était une épée bâtarde que Torvan, le plus grand forgeron du Nord, avait forgée de tout son cœur, en réponse au souhait de Kyle : posséder une épée qui ne se briserait jamais.
« Elle ne pourra pas la remplacer, mais… prends celle-ci. »
Tandis que Kyle se perdait dans ses pensées, Walter fouilla dans la bourse d’inventaire cachée sous ses vêtements et en sortit une épée neuve. Kyle la prit machinalement, puis ouvrit de grands yeux. Sa forme lui semblait étrangement familière.
Non. Elle lui était familière.
« C’est… »
« L’épée du prince Yurian, expliqua Hermann. »
« Il l’a laissée derrière lui avec ses dernières paroles. Walter a réussi à la récupérer de justesse et l’a gardée en lieu sûr. Plus exactement, il la conservait pour te la donner. »
« Pourquoi me la donner… ? »
« Parce que c’était le dernier souhait du prince. »
Kyle ouvrit et referma la bouche comme un idiot. L’épée dans ses mains lui semblait étrangement lourde.
« Qu’est-ce que Yurian… a dit ? »
Kyle parvint à peine à poser la question. Walter répondit d’un air solennel.
« Je ne t’en veux pas. Vis heureux. »
« … »
« C’est tout. Il n’a rien dit d’autre. Même la dernière image que nous avons gardée de lui, de dos… était comme ça. »
Kyle serra de ses mains tremblantes la poignée usée. C’était l’épée que Yurian avait reçue lors de son adoubement. En contemplant celle qui avait été comme la moitié de son ami inoubliable, il sentit monter en lui des émotions qu’il ne pouvait exprimer.
Vis heureux ?
Kyle tira lentement l’épée du fourreau. Dans un bref crissement métallique, le fer stellaire brilla, teinté de rouge par le soleil couchant.
« Écoute-moi bien, Kyle. »
Kyle fixait l’épée d’un regard absent depuis un moment déjà lorsque Hermann prit la parole. Il l’observait d’un air soucieux.
« Je le répète, mais nous n’avons plus beaucoup de temps. Nous devons partir demain au plus tôt, après-demain au plus tard, et rejoindre Rier. »
« Après notre rencontre avec le Grand-Duc… nous renversons le conseil ? »
« En quelque sorte. Plus précisément, nous allons écarter les membres actuels du conseil et les remplacer. Les factions se divisaient au départ entre les partisans de l’Empire et ceux qui lui étaient hostiles, mais nous n’avons plus le loisir d’attendre. Il est temps de déblayer toute cette corruption, surtout qu’une guerre totale contre l’Empire nous attend. Le Grand-Duc et moi avons convenu de cette opération il y a longtemps, tu n’as donc pas à t’inquiéter. »
« Une fois tout ça terminé, qu’est-ce qu’il nous restera ? Combattre l’Empire au sein de la Fédération, sous les ordres des dirigeants du nouveau conseil ? »
« L’indépendance du Nord. »
Hermann l’affirma avec fermeté. Kyle inspira malgré lui et se tourna vers Walter.
« Walter… ? »
« Le commandant adjoint ne dit pas ça en l’air. C’est prévu depuis longtemps. »
Walter esquissa un sourire amer.
« Le Nord, c’est chez nous, après tout. Une fois les dirigeants de la Fédération remplacés et le Grand-Duc Rivelius investi du véritable pouvoir, il nous a promis son soutien sous diverses formes. Le moment est bien choisi, aussi. Hailen a beau être tombé, cela ne signifie pas que tous les habitants du Nord ont disparu. »
« Si nous rebâtissons Hailen… »
« Nous pourrons prendre l’Empire en tenaille. Le Sud, qui guette une ouverture, pourrait aussi se joindre à nous. Voilà pourquoi je dis que nous manquons de temps. Le banquet qui se tient régulièrement à Renavik est prévu le mois prochain, et nous comptons agir là-bas. Nous devons régler la question avant l’ouverture de la grande assemblée du conseil. »
Hermann fixa Kyle. Celui-ci détourna le regard et baissa les yeux. Walter, qui observait la scène, ajouta :
« Nous ne voulons pas te forcer la main, Kyle. »
« … »
« Tes blessures ne sont pas encore complètement guéries, n’est-ce pas ? Si c’est trop difficile, tu peux te reposer ici encore un peu avant de partir… »
« Non. Je viens. »
Son hésitation ne dura qu’un instant. Contrairement à tout à l’heure, Kyle releva la tête, le regard résolu, et croisa le leur. Hermann et Walter parurent surpris un bref instant. Kyle parla comme s’il faisait une déclaration solennelle.
« Demain, dès l’aube. »
* * *
À l’aube, Kyle se réveilla de lui-même. Il passa une main dans ses cheveux en bataille et sortit du lit.
Dehors, une faible lumière bleu nuit baignait le paysage. Le soleil ne se lèverait pas avant un moment. Kyle resta un instant près de la fenêtre, puis se prépara à partir. Ils avaient décidé de prendre la route tôt le matin ; autant être prêt à l’avance.
Les vêtements qu’Hermann et Walter lui avaient apportés, un manteau noir qui le recouvrait entièrement et l’épée de Yurian, qu’il avait reçue la veille.
Kyle attacha à sa taille l’épée de son ami, à la fois familière et étrangère. Ses yeux noirs s’assombrirent. Ses blessures avaient suffisamment guéri pour qu’il puisse retirer ses bandages, mais il ne pouvait démêler ses pensées avec la même facilité.
Bientôt, il rencontrerait le Grand-Duc.
Il retrouverait ses compagnons, qui étaient comme sa famille, et qu’il avait crus morts.
Après avoir remplacé les dirigeants de la Fédération, ils prendraient la route du Nord avec le soutien du Grand-Duc.
Et s’ils rebâtissaient Hailen. Si la destruction de l’Empire les attendait au bout du chemin. Si je pouvais tuer l’Empereur, comme Prisia l’avait vu dans l’avenir.
Moi…
« … »
Kyle toucha plusieurs fois la poignée à sa taille, puis quitta la pièce en silence. Le visage d’Elysia lui traversa l’esprit un instant, mais il refoula ses émotions en se répétant que ce n’était pas encore le moment.
Hermann et Walter étaient déjà dehors. Ils préparaient les trois chevaux qu’ils monteraient. En voyant Kyle sortir à l’improviste de la maison, ils ouvrirent de grands yeux.
« Tu es debout de bonne heure. »
« Plus tôt nous partirons, mieux ce sera. Vous m’attendiez ? »
« Pas vraiment. Je me suis juste réveillé tôt. On s’est couchés tôt hier, tu sais. Plus je vieillis, plus je me réveille tôt. Le commandant adjoint est sûrement pire que moi. »
Walter gloussa en jetant un regard à Hermann. Celui-ci, qui avait largement dépassé la quarantaine, le regarda d’un air franchement contrarié. Il claqua doucement la langue et demanda à Kyle :
« Tu te sens bien ? »
« Oui. »
« Alors, c’est bon. Allons-y. Le jour ne va pas tarder à se lever. »
Hermann sortit sa montre à gousset, vérifia l’heure, puis monta à cheval. Kyle allait suivre Hermann et Walter sur sa monture lorsqu’une question lui vint à l’esprit.
« Nous partons comme ça ? »
« Quoi ? »
« Ils nous ont hébergés tout ce temps. Au moins, nous pourrions leur dire au revoir… »
Kyle regarda la porte close de la maison. On ne voyait personne à l’intérieur. Il en allait de même dans tout le village, pas seulement chez Marta. À la campagne, les journées commençaient tôt, mais il faisait encore nuit, avant même le lever du soleil.
« Nous leur avons dit au revoir hier. »
Hermann répondit sans hésiter.
« Si nous nous attardons, ça ne fera que laisser des regrets. »
« … »
« Mieux vaut partir les premiers. Ce sera plus facile pour eux de nous laisser partir. Ce n’est pas la dernière fois. Nous nous reverrons un jour, tant que nous serons en vie. »
Kyle était d’accord au fond de lui et ne répondit rien. Une pensée lui traversa pourtant l’esprit.
Une fois que nous aurons réussi à remplacer le conseil, nous prendrons la route du Nord.
Si je reviens ici, ce sera probablement après la chute de l’Empire.
« Allons-y. »
Hermann fit tourner son cheval le premier. Kyle et Walter montèrent à leur tour et le suivirent.
Les trois hommes traversaient le centre du village et s’apprêtaient à le laisser derrière eux lorsqu’ils entendirent soudain des pas précipités dans leur dos. Tous trois se retournèrent presque en même temps. Un jeune garçon courait vers eux à perdre haleine.
« Colin ? »
« Kyle ! Monsieur Hermann ! »
Kyle descendit de cheval. Colin le rejoignit, se plia en deux et reprit son souffle par saccades.
« Qu’est-ce que tu fais là… ? »
« Vous partez vraiment ? Déjà ? »
Colin releva enfin la tête, le visage crispé par le chagrin.
« … Oui. Je pars maintenant. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il y a quelque chose que je dois faire. »
« Mais tu pourrais rester encore un peu. Tes blessures ne sont même pas complètement guéries, et tu m’avais promis de m’apprendre l’escrime… »
Colin ne put terminer. Kyle lui caressa doucement la tête.
« Je suis désolé. »
« … »
« Mais le jour où tu devras manier une épée n’arrivera jamais. Tu n’auras donc aucune raison d’apprendre auprès de moi. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« La guerre sera terminée avant que tu sois adulte. »
Kyle n’ajouta rien. Il remonta sur son cheval et tira sur les rênes.
Une lueur rouge montait lentement à l’extrémité orientale du ciel. Sous cette lumière, trois chevaux et trois chevaliers chevauchèrent côte à côte sur la terre en train de dégeler. Kyle sentait le regard de Colin dans son dos, mais il ne s’arrêta pas et ne se retourna pas.
Il poursuivit simplement sa route vers Rier, où le Grand-Duc Rivelius l’attendait.
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