Chapitre 155
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 155 : À la fin de l’hiver (4)
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Les Chevaliers des Cendres, autrefois le plus grand ordre chevaleresque du continent, comptaient plusieurs chevaliers d’une puissance exceptionnelle. À l’exception de Kyle, ils avaient tous achevé leur propre forme d’épée.
Leur commandant, Rowen, ainsi qu’une poignée de chevaliers vétérans plus âgés que lui.
Et Hermann, le commandant adjoint.
C’était un chevalier d’âge mûr, l’un des membres les plus âgés de l’ordre. Il ne s’était jamais marié et avait consacré d’autant plus de temps à sa vocation de chevalier. Il avait naturellement acquis une grande expérience, et son talent n’était plus à démontrer.
Kyle avait beaucoup appris de Hermann grâce à cela. Il lui devait surtout des conseils pour garder le bon état d’esprit au combat et faire face aux soucis qu’il ne pouvait confier à personne d’autre. Il avait appris l’escrime auprès du commandant Rowen et la magie auprès de Cecilia, la mage de l’ordre, mais personne n’égala jamais Hermann en matière d’expérience de vie. Cela ne changea pas, même après la chute de Baldheim, la capitale de Hailen, et ce jusqu’au bout.
« Nous devons nous séparer ici. »
Après la mort de Rowen, Hermann avait désigné Kyle comme prochain commandant. Ce furent les dernières paroles qu’il lui adressa, le visage résolu, tandis qu’il le soutenait en silence depuis l’arrière.
« Vas-y. »
Ce fut la dernière fois que nous fûmes ensemble. Je n’avais pas réussi à le retenir. Je connaissais trop bien l’entêtement de Hermann. Et la situation était bien trop urgente.
Par la suite, j’avais essayé d’oublier. Je m’y étais acharné. J’avais tout autant lutté pour oublier les autres membres des Chevaliers des Cendres. Même quand j’étais arrivé à Renvel et que le comte Perian m’avait annoncé la bonne nouvelle : des Chevaliers des Cendres avaient survécu, je ne m’étais pas permis d’espérer trop fort. Plus l’espoir est grand, plus la déception est cruelle lorsqu’il est déçu.
Et pourtant.
« Ça fait longtemps, Kyle. Tu vas bien ? »
Hermann s’approcha de Kyle avec le même sourire avenant qu’autrefois. Kyle le contempla, hébété, comme si le temps s’était arrêté.
Je rêve ?
Il était vraiment vivant ? Ici, maintenant ?
« Comment… »
« Comment j’ai survécu ? »
L’espace d’un instant, le visage de Hermann s’assombrit. Il jeta un regard au soleil couchant, par la fenêtre, puis se tourna de nouveau vers Kyle et indiqua d’un mouvement du menton la porte ouverte à Colin.
« Désolé, Colin. Tu pourrais nous laisser seuls un moment ? »
« … D’accord. Vous avez beaucoup de choses à vous raconter, pas vrai ? »
« Oui. Beaucoup. »
« Je comprends. Tu as dit que c’était un camarade précieux. Je vais fermer la porte, alors prenez tout le temps qu’il vous faut. Je dînerai avec maman. Oh ! Et je ne m’approcherai même pas de la pièce. Promis. »
Le garçon débita ses paroles comme s’il cherchait à se justifier, jetant des regards tour à tour à Hermann et à Kyle avant de fermer la porte et de s’en aller. Hermann observa un instant la porte close, puis tira une chaise qui se trouvait près du lit et s’assit en face de Kyle.
« Par où commencer… D’abord, tu te sens bien ? J’ai fait appeler un prêtre, mais je voulais m’en assurer. »
« … Ça va. J’ai encore mal, mais je peux le supporter. »
Kyle frotta les bandages rouge sombre qui lui entouraient la poitrine. La blessure que Cassius Mortein lui avait infligée avait presque guéri.
C’était une blessure mortelle, qui l’avait préparé à mourir. S’en sortir aurait été bien plus surprenant.
Et pourtant, il n’était pas mort. Il était même en vie et en bonne santé. Kyle lui-même trouvait cela étrange. Un prêtre ordinaire n’aurait pas pu le guérir. Son corps avait-il changé pendant qu’il absorbait le mana de Prisia ?
« Ah bon ? Tant mieux. »
Comme Kyle ne réagissait pas particulièrement, Hermann sembla ravaler un soupir de soulagement. Kyle lui demanda :
« Plus important encore, où sommes-nous ? »
« Dans un village. »
« Un village ? »
« Un petit hameau, dans le sud-est du Royaume de Valone. J’y ai eu recours de temps à autre au fil des ans. C’est tranquille, mais on y trouve tout ce dont on a besoin. »
« Combien de temps suis-je resté inconscient ? »
« Dix jours. »
Hermann répondit sans hésiter. C’était bien plus que Kyle ne l’avait imaginé, et son regard se baissa malgré lui.
« La guerre… »
« Elle s’est temporairement arrêtée. Une accalmie… non, on pourrait parler d’une trêve tacite. Cassius Mortein, le commandant des Chevaliers célestes, s’est retiré à l’arrière, et l’Armée impériale a cessé d’avancer. Elle réorganise son front autour du centre du Royaume de Russel. Pour l’instant, les Chevaliers célestes et les Chevaliers de la Fédération se contentent de se tenir mutuellement en échec. »
Kyle leva une main sèche et s’essuya grossièrement le visage. Être resté immobile dix jours durant était déjà une chose, mais le monde avait bien plus vite changé pendant qu’il était inconscient.
La situation m’a déjà échappé.
Pire encore, il avait échoué dans sa mission la plus importante. Il avait rompu son contrat et n’avait pas su protéger Elysia.
« Tu dois être complètement perdu. Je comprends. »
Hermann regarda Kyle avec compassion. Celui-ci prit une longue et profonde inspiration, puis reporta sur lui un regard déterminé.
« Non. Enfin… Dis-m’en plus. Raconte-moi ce qui s’est passé pendant que je dormais, comment je me suis retrouvé vivant, étendu ici. Tout. »
Le chevalier d’âge mûr, à la carrure imposante, et celui aux cheveux noirs et au teint pâle se regardèrent dans les yeux. Le silence ne dura pas. Hermann fut le premier à le rompre. Il fronça les sourcils et se gratta la nuque.
« Je ne connais pas toute l’histoire avec certitude. Mais, d’après ce que j’ai entendu et les circonstances, je peux déduire certaines choses. D’abord… »
Hermann entreprit de tout lui expliquer avec calme, étape par étape, afin que Kyle, qui venait de se réveiller, puisse comprendre. Chaque mot le bouleversa.
Tout d’abord, Cassius Mortein, qui avait poussé Kyle au bord de la mort, était retourné à Archandia. Personne ne connaissait précisément ses raisons ni ses intentions. Ensuite, la guerre qui s’intensifiait rapidement entre l’Empire et la Fédération s’était calmée. À part la moitié du Royaume de Russel qui était occupée, la Fédération retrouvait peu à peu la situation qui était la sienne auparavant. Les Chevaliers wyvernes et les Chevaliers du Conseil se faisaient toujours face au front, mais rien d’important ne s’était encore produit.
« Nous opérions séparément, même avant la guerre. »
« …… »
« Te retrouver, Kyle… ce n’était qu’un coup de chance. Nous nous dirigions vers le front pour ralentir, ne serait-ce qu’un peu, l’avancée de l’Armée impériale, sans même savoir que Marent était tombée. »
« C’est là que tu m’as trouvé ? »
« Oui. À quelques jours de marche à l’est de Marent, sur une plaine blanche comme neige. Nous avons suivi le fracas et les ondes de choc du combat jusqu’à leur source, et nous t’avons trouvé à moitié mort. À proximité, deux wyvernes et leurs chevaliers avaient déjà rendu l’âme. C’était un vrai carnage. Tu avais perdu trop de sang, et l’épée dont tu t’étais servi était introuvable… »
Hermann ferma les yeux, comme s’il se remémorait des événements qui ne dataient que de quelques jours. Malgré la confusion qui régnait dans son esprit, Kyle essaya de remettre de l’ordre dans ce qu’il venait d’entendre.
Les deux chevaliers wyvernes chargés de nettoyer les lieux étaient morts.
Il n’y avait qu’une seule explication. Kyle avait tué les deux chevaliers wyvernes. Nul autre scénario ne tenait la route. Quiconque voyageait avec le commandant Cassius Mortein devait compter parmi les plus puissants de l’ordre, et pourtant, une seule personne avait pu abattre ces deux chevaliers wyvernes. Après tout, Kyle et eux seuls se trouvaient là-bas.
Était-ce à cause du Cœur du Dragon ?
Kyle se rappela le Dragon d’un blanc pur qu’il avait vu avant de perdre connaissance. La même chose s’était produite lorsqu’il était tombé dans le Détroit de Pargon. Depuis qu’il avait vu Prisia de ses propres yeux, des miracles semblaient se produire.
Hermann disait que Cassius Mortein était rentré à Archandia.
Elysia avait-elle finalement été capturée ?
Kyle ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou s’en désoler. Elle était en vie ; ils pourraient donc se revoir un jour. Mais il ignorait ce qui pouvait lui arriver d’ici là. Plus que tout, la culpabilité et le dégoût de soi l’accablaient : il avait rompu de ses propres mains le contrat conclu à la Porte de Ligrid, puis échoué à protéger Elysia.
« Kyle. »
« … Oui. »
« Tu te souviens du jour où nous nous sommes séparés ? »
Kyle ressassait sa peine en silence lorsque la voix grave de Hermann le tira de ses pensées.
« Ce jour-là, je t’ai dit que nous devions diviser l’ordre en deux groupes et partir chacun de notre côté. Si nous restions ensemble, notre anéantissement était inévitable. »
« …… »
« Après nous être séparés de toi, les autres et moi avons continué à battre en retraite tout en combattant les chevaliers wyvernes. Parler de combat serait généreux. Une wyverne lancée à notre poursuite, plutôt qu’en plein affrontement ou dans une embuscade, c’est une catastrophe à elle seule. Malgré tout, nous n’avons pas abandonné. Nous avons survécu par pure obstination. »
Hermann évoquait ces douloureux souvenirs avec un calme étrange, comme si le chagrin et les larmes s’étaient depuis longtemps taris.
« Et toi, Kyle ? Qu’est-il arrivé aux membres qui sont partis avec toi ? »
« Je… »
Pour la première fois, Kyle évita le regard de Hermann. Sa tête s’inclina d’elle-même.
« Ils sont… tous morts. »
« … Je vois. »
« Je suis désolé. »
« Ce n’était pas ta faute. Le jour où l’Armée impériale a envahi le royaume, nous étions tous prêts. Ces hommes le savaient aussi. Ils savaient qu’ils mourraient un jour. »
Cela ne changeait rien au fait qu’ils avaient sacrifié leur vie pour lui. Kyle ne parvenait pas à relever la tête, et Hermann poursuivit à voix basse :
« Tu t’en doutais sans doute, mais des membres ont survécu dans la Fédération. »
« … Combien ? »
« Huit, moi compris. »
Cela ne représentait même pas un cinquième des Chevaliers des Cendres à leur apogée. Pourtant, pour Kyle, qui s’était résigné à leur anéantissement complet, c’était un nombre stupéfiant.
« Nous travaillons maintenant avec le Grand-Duc Rivelius. Plus précisément, nous faisons front commun avec lui contre l’Empire. »
Comme l’avait dit le comte Perian. Des membres des Chevaliers des Cendres avaient survécu dans la Fédération et étaient étroitement liés au Grand-Duc Rivelius, le membre exilé de la Famille impériale.
Ce n’est pas fini.
Une faible lueur traversa les yeux sombres et profondément enfoncés de Kyle. Il avait été vaincu, mais il n’était pas mort. Elysia avait été capturée, mais elle était encore en vie. Et maintenant, il venait d’apprendre que le commandant adjoint Hermann et les autres membres qu’il croyait ne jamais revoir étaient toujours vivants.
« Tu pourras les revoir bientôt. »
« …… »
« Même si ta rencontre avec le Grand-Duc passe d’abord. »
Le silence s’étira. Hermann contempla le soleil d’un rouge profond qui descendait lentement derrière la fenêtre, puis se leva.
« Pour l’instant, repose-toi bien. Tu vas beaucoup mieux, mais tu n’es pas encore complètement rétabli. »
« Attends. »
Au moment où Hermann allait se détourner, Kyle tendit la main dans le vide.
« Je… »
« Tu comptes avouer ta culpabilité, Kyle ? »
Hermann lui adressa un sourire. C’était le sourire joyeux que Kyle avait si souvent vu, à l’époque où Hailen tenait encore debout.
« Je te le dis tout de suite : je ne t’en veux pas. »
« Mais… »
« Pas une seule fois. Ni moi, ni Rowen, ni Cecilia, ni le prince Yurian. Les autres membres pensent tous comme nous. »
« …… »
« Alors, concentre-toi sur ton repos pour le moment. Pour la suite… on en parlera plus tard. Quelqu’un n’est pas encore rentré. Cette personne sera vraiment heureuse d’apprendre que tu es réveillé. »
Kyle ne parvint pas à répondre. Hermann, qui n’avait jamais cessé de sourire, quitta la pièce comme Colin l’avait fait un peu plus tôt.
Grincement, toc.
Une fois qu’il fut parti, seul le calme régna dans la modeste pièce. Kyle se frotta les mains rugueuses, puis se tourna vers la fenêtre.
Les gens qui sont morts à cause de moi ne m’en veulent-ils vraiment pas ?
Pas une seule fois ?
La nuit recouvrit peu à peu le soleil couchant, comme de la peinture qui s’étalait sur une toile. Kyle contempla le paysage un moment, puis baissa les yeux vers ses mains. Ses doigts étaient laids, légèrement tordus à force d’avoir serré une épée pendant plus de dix ans, et couverts de callosités. Un rire creux lui échappa avant même qu’il s’en rende compte.
J’ai perdu mon épée. Je n’ai pas su protéger Elysia. Le Cœur du Dragon a disparu.
Mais je n’ai pas tout perdu. Je suis encore en vie.
Tant que je serai en vie.
Kyle ferma lentement les yeux. Sa main gauche, vide, ne portait plus d’anneau blanc. Pourtant, il percevait clairement ses sens aiguisés et chaque particule de mana dans l’air. D’une manière ou d’une autre, tout cela lui semblait encore plus affiné qu’à son apogée.
L’Épine d’Izra, qui avait rongé son corps pendant plus de quatre ans, avait disparu sans laisser la moindre trace.
Un mana d’une nature différente de celui d’autrefois parcourait tout son corps.
À la place de la douleur qui survenait lorsque les épines violettes jaillissaient, une sensation de toute-puissance insoutenable l’envahit. Kyle rouvrit lentement les yeux.
Dans le crépuscule où se mêlait l’obscurité, une lumière d’un blanc pur fleurit au creux de sa paume. Elle était faible, mais indéniable. C’était le mana de Prisia, qui lui semblait faire partie de lui depuis si longtemps.
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