Chapitre 154
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 154 : À la fin de l’hiver (3)
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Kyle errait dans des souvenirs aussi flous qu’un rêve. Après avoir pleinement accepté le mana de Prisia, qui avait dormi dans le Cœur du Dragon, il avait eu l’impression que son corps lui échappait. C’était bien son corps, et pourtant, il ne le reconnaissait pas comme sien.
Que se passe-t-il ?
Suis-je… en train de mourir ?
Étrangement, il n’éprouvait aucune peur. Il s’était préparé à la mort depuis longtemps. À vrai dire, il se sentait soulagé. Sous la culpabilité profonde et le dégoût de soi — les vies de tous ceux qui étaient morts pour lui n’avaient servi à rien —, un sentiment de délivrance, qu’il avait enfoui au plus profond de lui jusqu’alors, l’enveloppait tout entier et l’affaiblissait.
La mort finit par emporter tout le monde.
La seule différence, c’est qu’elle arrive plus tôt ou plus tard.
À cette pensée, son cœur s’apaisa peu à peu. Peut-être aspirait-il depuis longtemps à un repos paisible. Pas à une vie qu’il menait parce qu’il ne pouvait pas mourir, ni à des nuits blanches hantées par la vengeance. Il ne désirait qu’un repos silencieux.
Est-ce vraiment ce que tu veux ?
Ou est-ce que tu cherches à fuir la réalité ?
« Ne t’inquiète pas, Kyle. »
« Tout ira bien. Si c’est trop dur, tu peux te reposer. Si c’est ce que tu veux. Rien de plus… »
La voix de Cecilia résonna soudain, lointaine, au cœur de son esprit. À travers ses sens engourdis, Kyle entendit le bruit d’une vague unique.
Saaaaa…
Au début, le son lui fit penser au bruissement des feuilles. Cela aurait pu être le vent balayant un champ verdoyant. Kyle ouvrit lentement les yeux. La vive lumière du soleil filtrait en taches éparses à travers les branches qui s’étendaient au-dessus de lui comme un filet.
« Est-ce le paradis… ? »
« Le paradis, mon cul. Où crois-tu aller, pauvre imbécile, après avoir perdu aussi lamentablement ? »
C’est alors qu’une voix familière s’éleva près de lui. Kyle se redressa brusquement et se tourna vers elle.
« Commandant… »
« Tu as bien dormi ? »
Rowen était assis là, ses cheveux gris cendré attachés en queue-de-cheval. Kyle reporta son regard devant lui. Ce n’est qu’alors qu’il découvrit le paysage alentour.
Au loin se dessinaient les Montagnes de Caldra.
À leur pied s’étendait Baldheim, la plus grande ville du nord et sa capitale.
Une colline ensoleillée, où se dressait un grand arbre. Kyle, Rowen et les autres y grimpaient souvent pour contempler toute la vue qui s’offrait à eux.
Ce lieu était chargé de souvenirs pour Kyle. Il l’avait revu maintes fois dans ses rêves.
« Suis-je… mort ? »
Kyle posa la question sans se retourner, le regard perdu devant lui. Un ricanement lui répondit aussitôt.
« Comment le saurais-je ? »
« Qu’est-ce que… ? »
« Si tu veux vivre, tu vis. Si tu veux mourir, tu meurs. »
Kyle fronça instinctivement les sourcils devant cette réponse vague. À ses yeux, du moins, la situation n’avait aucun sens.
Ce n’est pas juste un rêve ou un souvenir qui me revient ?
Et ce n’est certainement pas le paradis ?
Alors, qu’est-ce que c’est ? C’était trop réel pour n’être qu’un rêve évoquant le passé. Même les paroles qui lui venaient et sa propre volonté lui semblaient aussi claires que dans la réalité. Alors que Kyle peinait à cacher son trouble, la voix de Rowen lui parvint de nouveau.
« Qu’as-tu pensé de Cassius ? »
« Du duc Mortein… »
« Il était fort, pas vrai ? »
Après avoir remué les lèvres quelques fois, Kyle hocha lentement la tête. Cassius Mortein, chef de la Maison Mortein et actuel commandant des Chevaliers célestes, était indéniablement puissant. Ni le Kyle d’aujourd’hui ni celui de son apogée n’auraient pu le vaincre. Ce n’était pas pour rien qu’on le considérait comme le plus grand chevalier vivant du continent.
« Et vous, commandant ? »
« Hum ? »
« Qu’en avez-vous pensé ? »
Kyle jeta un coup d’œil à Rowen en posant la question. Celui-ci réfléchit un instant, puis répondit comme si de rien n’était.
« Moi… j’ai perdu. Tu le sais, non ? Si j’avais gagné, ce salaud ne t’aurait jamais rencontré. »
C’était la réponse à laquelle Kyle s’attendait. Il détourna donc le regard sans un mot. À l’époque, Rowen était resté seul face à une mort certaine pour permettre aux chevaliers pris au piège de s’échapper. L’Épine d’Izra dévorait aussi son corps. Il n’avait probablement même pas pu utiliser le quart de son mana habituel. Dès le départ, c’était un combat qu’il ne pouvait pas gagner.
« Il y avait des marques de coups d’épée sur le casque et le cou du duc Mortein. »
« Ah, ça ? »
« C’est vous qui les avez faites, pas vrai ? »
Rowen hocha légèrement la tête.
« J’ai réussi à lui porter un bon coup, à la fin. Mais je n’ai pas pu en finir. Sans cette maudite Épine, je l’aurais tranché net. »
Une pointe de regret perçait dans sa voix. Puis, sans prévenir, il se tourna vers Kyle et lui retourna la question.
« Et toi, Kyle ? »
« Je… »
« Tu l’as touché ? »
Kyle ne put répondre tout de suite. Il se souvenait du casque de Cassius qui s’était fendu en deux avant de tomber, ainsi que de son armure couverte de givre. Il se rappelait la grande épée noire, enveloppée d’Aura d’épée rouge, qui lui avait transpercé la poitrine.
La forme d’épée personnelle de Cassius, qui avait tailladé le monde comme pour le fendre en deux.
Et l’illusion qui renfermait le passé de Kyle, peinte par-dessus.
« Vous m’aviez dit que, pour créer quelque chose qui m’appartienne, je devais révéler ce qui se trouvait en moi. Les souvenirs que je ne pouvais oublier. Les réminiscences. Le chagrin. Même les blessures qui ne s’effaceraient jamais de ma vie. Vous m’aviez dit que je devais faire surgir tout ce qui faisait de moi ce que je suis. »
Et pourtant, il ne l’avait pas atteint. Le passé de Kyle n’avait pas réussi à trancher l’épée de Cassius.
« Je ne l’ai pas atteint. Je m’en suis approché, mais je n’ai quand même pas pu gagner. »
« … »
« J’y pense encore. Et si j’avais été plus fort ? Et si je n’avais pas gâché ces trois années ? Les choses auraient-elles été différentes si ma magie personnelle avait pris la forme d’un mouvement vers l’avant, au lieu de me renvoyer au passé ? »
À présent, ce n’étaient que des suppositions inutiles. Kyle avait perdu le combat où leurs vies étaient en jeu, et Cassius l’avait emporté. Le résultat était déjà scellé. Rien ne pouvait le changer.
« Je… »
Kyle resta un moment sans pouvoir poursuivre. Il demeura simplement assis à côté de Rowen, contemplant les champs verdoyants qui s’étendaient au pied de la colline et la vaste vue sur Baldheim. La brise soufflait par intermittence, et le bruit des vagues lui effleurait les oreilles.
« C’est dur ? »
La question soudaine de Rowen toucha Kyle en plein cœur. Il baissa les yeux, incapable de trouver une réponse.
« Si c’est dur, tu peux te reposer. Personne ne t’en voudra. »
Sa voix douce était d’une tendresse insoutenable.
« Te souviens-tu de ce que je t’ai dit à la fin ? »
« … »
« Je t’ai dit de vivre pour toi. Pas de vivre pour nous. Je te l’ai toujours enseigné. Parfois, il faut savoir penser un peu à soi. Parce que tu n’es pas un outil. »
Pour une raison quelconque, Kyle se souvint de son arrivée dans le nord. Lorsqu’il avait échoué dans un autre monde et s’était enfui vers le nord, luttant désespérément pour survivre. Yurian et Rowen lui avaient tendu la main alors qu’il était au seuil de la mort. Kyle n’avait jamais pu oublier ce souvenir. Jamais.
« Nous ne voulons pas que tu te venges. Nous ne t’avons jamais forcé à le faire. »
Kyle regarda Rowen, les yeux tremblants.
« Fais ce que tu veux. »
« … »
« Tu peux sombrer dans un sommeil éternel et te reposer, ou te relever. Le choix t’appartient. Que vas-tu faire ? »
Rowen le regardait droit dans les yeux, avec sa douceur coutumière. Comme lorsqu’il avait recueilli Kyle au cœur de l’hiver, à moitié mort. Comme lorsqu’il lui avait enseigné l’épée avec application, tout en grommelant. Même dans ses derniers instants, alors qu’il avait sacrifié sa vie, il s’était inquiété davantage pour Kyle que pour lui-même. Là aussi, il l’avait regardé de cette façon.
« Je… »
Kyle ne parvenait pas à répondre. Il hésitait comme un idiot.
S’il se reposait ainsi, s’il sombrait dans le sommeil éternel qu’on appelait la mort…
Son corps serait en paix. Il n’aurait plus à souffrir. Pourtant, dès qu’il envisageait ce choix, une résistance instinctive s’éveillait en lui. Et, dans le même temps, les problèmes qu’il n’avait pas résolus déferlaient dans son esprit.
Il me reste des choses à faire. Je ne veux pas m’arrêter là.
Pas parce que quelqu’un d’autre le voulait, mais parce que lui-même le désirait, entièrement.
Même si seule la souffrance l’attendait au bout du chemin.
Même si je dois avancer sur une route couverte d’épines, je…
Tap.
Kyle hésitait depuis longtemps lorsqu’une grande main se posa sur sa tête.
Il leva vers elle un regard hébété. Au-delà de son champ de vision, Rowen souriait doucement. Comme autrefois, il ébouriffa les cheveux noirs de Kyle de ses doigts épais. Un geste familier et tendre.
« Je vais partir devant et t’attendre. »
« Ah… »
« Tâche de venir le plus tard possible. Je risque de me fâcher si tu arrives trop tôt. »
Kyle essaya tant bien que mal de parler. Pourtant, sa voix n’atteignit pas Rowen.
Les alentours se remplissaient déjà d’une vive lumière, comme si cette illusion éphémère touchait à sa fin. La sensation de cette main aimée posée sur sa tête s’évanouit. Puis la silhouette de Rowen se dissipa entièrement, tandis que la conscience de Kyle remontait rapidement à la surface.
* * *
« Ha… ha… »
Kyle se redressa d’un coup, comme saisi d’une convulsion. Lorsqu’il reprit ses esprits, sa respiration était haletante.
« Où suis-je… ? »
Après avoir enfin repris son souffle, Kyle regarda prudemment autour de lui. La première chose qu’il vit fut le faible coucher de soleil cramoisi qui baignait la pièce à travers la fenêtre. De vieux meubles sans prétention encombraient la pièce. Rien ne ressemblait au paysage chéri de Hailen qu’il venait de voir.
Était-ce un rêve ?
Sans même s’en rendre compte, Kyle porta la main à son front. La sueur avait trempé ses cheveux et les collait à sa peau. Ce qui venait de se passer demeurait vif dans son esprit. Il en était donc sûr.
Ce n’était pas un rêve.
Kyle en était certain. Ce n’était pas comme les rêves où lui revenaient parfois des souvenirs de son passé. Dans ces rêves, il ne faisait que regarder des fragments du passé, prisonnier d’une bouche et d’un corps qui bougeaient sans lui obéir.
Cette fois, c’était différent. Sa volonté était clairement présente, et il avait pu parler librement. C’était comme s’il avait vraiment retrouvé Rowen, vivant.
« Suis-je… vivant ? »
Kyle baissa lentement les yeux vers sa paume. L’Étoile la plus brillante de l’aube. Sa main gauche, où aurait dû se trouver l’anneau blanc, était vide.
Son corps, lui, n’avait pas changé. Le manteau de cuir noir qu’il portait depuis qu’il l’avait obtenu à l’entrée du Duché de Tervan avait disparu. Son torse était presque entièrement couvert de bandages blancs, tachés de sang rouge sombre. Un temps considérable avait dû s’écouler, car la blessure où la grande épée l’avait transpercé avait beaucoup cicatrisé.
Que s’est-il passé ?
Un instant plus tard, une vague de douleur le traversa de part en part. Kyle fronça les sourcils et, malgré son supplice, tenta de se rappeler ce qui s’était passé avant qu’il perde connaissance.
Il avait utilisé sa magie personnelle pour contrer la forme d’épée de Cassius.
Au bout du compte, il n’avait pas réussi à vaincre l’épée rouge, et celle-ci lui avait transpercé la poitrine alors qu’il tombait.
Puis deux autres wyvernes étaient descendues, comme si elles s’étaient donné le mot.
Dans sa conscience vacillante, Prisia…
Arrivé à cette pensée, Kyle se couvrit le visage de la main gauche, comme pour la repousser. La réalité qu’il avait évitée déferla sur lui comme une marée.
Où est le Cœur du Dragon ?
Même en palpant fébrilement sa poitrine, étroitement enveloppée de bandages, il ne trouva rien. Il aurait dû sentir le pendentif taillé dans un fragment du Cœur du Dragon de Prisia. Pourtant, il avait disparu, comme s’il s’était volatilisé sans laisser de trace pendant la nuit.
Si je suis vivant, est-ce que cela signifie que les deux Chevaliers wyvernes restants sont morts ?
Kyle promena autour de lui un regard déconcerté.
Et Elysia, alors ? S’était-elle échappée saine et sauve ? Ou le duc Mortein l’avait-il capturée ? Et avant tout, où suis-je ?
Kyle gémit en essayant de comprendre la situation, mais n’y parvint pas. Il avait beau chercher dans sa mémoire, rien ne lui revenait clairement. C’était inévitable. Après que la grande épée lui eut transpercé la poitrine, sa conscience s’était évanouie, ne laissant que des souvenirs fragmentaires, aussi flous que des rêves.
La suite avait été tranchée comme par une lame. Même si les deux Chevaliers wyvernes étaient encore là, il ignorait comment il avait survécu, ou ce qu’était devenue Elysia après le départ du duc Mortein. Kyle venait de baisser la tête en poussant un faible gémissement quand il sentit une présence indéniable à l’extérieur de la pièce.
« Colin ! Va aérer la chambre d’amis ! »
« Hein ? »
« Vérifie aussi s’il est temps de changer ses bandages. »
« C’est pénible… »
« Fais-le vite, avant le dîner ! »
« D’accord, d’accord. J’y vais. »
C’était la voix d’un garçon qui râlait. Peu après, la porte de la chambre de Kyle s’ouvrit. Le garçon balaya la pièce du regard, l’air ennuyé, puis écarquilla les yeux. Il aperçut Kyle qui le dévisageait, perplexe, et s’écria aussitôt :
« M-Maman ! »
« Qu’est-ce qu’il y a, encore ? »
« Il est réveillé. Il s’est vraiment réveillé ! »
« Quoi ? »
« Je vais chercher monsieur. »
« Attends… »
« Monsieur ! Venez voir, vite ! »
Dans un grand fracas, le garçon se précipita hors de la maison, sa voix s’éloignant au loin. Kyle fixa l’embrasure de la porte, incapable de comprendre ce qui se passait.
« Il s’est réveillé ? »
« Oui. Pour de vrai ! »
« Tu ne mens pas, j’espère ? »
« Je te dis que c’est vrai ! »
Peu après, le garçon revint accompagné d’un homme. Celui-ci dépassait presque d’une tête une personne ordinaire et était bien plus large d’épaules. Les yeux noirs de Kyle tremblèrent violemment à sa vue. L’une des personnes qu’il avait le plus souhaité revoir se tenait devant lui.
« Commandant adjoint… »
« Je t’ai dit de ne pas m’appeler comme ça. C’est toi, le commandant, et tu n’es même plus écuyer. Alors, qu’est-ce que je suis censé être si tu continues à m’appeler ainsi ? »
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