Chapitre 144
WeTried Translations
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 144 : La frontière qui s’effondre (12)
──────
Kyle suivit la trace de mana laissée par Elysia et s’enfonça dans la ville. Bien que la soirée ne fût pas encore avancée, les rues grouillaient de monde.
« Non, bon sang ! Comment ça, il n’y a plus de chambre libre ?! »
« Une pièce d’argent pour un pain ? C’est absurde ! La semaine dernière, il coûtait moins d’un quart de ce prix ! »
« Reculez tous ! Ne semez pas le trouble ! »
« On va tous mourir ! On va tous mourir ! »
Les réfugiés avaient afflué ici, comme poussés par la soudaine attaque de l’Armée impériale. Des mercenaires et des marchands avaient connu des revers alors qu’ils cherchaient du travail comme à leur habitude ou se joignaient à un convoi commercial. Les habitants, qui avaient toujours vécu là, devaient à présent se préparer au pire.
Tout s’était mêlé dans le chaos. Seuls les cris creux des gardes épuisés résonnaient dans les rues. Les larges avenues de la grande ville étaient assez vastes pour laisser passer des carrosses sans qu’ils se gênent, mais elles semblaient bien trop étroites à présent. À la première sortie de Kyle du château intérieur, la situation n’était pas aussi grave. De nouveaux réfugiés avaient sans doute encore afflué entre-temps.
Quel gâchis. Le marquis Levran comptait-il vraiment protéger tout ce monde ?
Peut-être ne voulait-il tout simplement pas abandonner la ville que sa famille avait bâtie au fil d’une vie entière. D’un point de vue stratégique, renoncer à défendre Marent n’était pas non plus une bonne option. Évacuer autant de personnes prendrait plus d’un jour ou deux, et il était impossible d’abandonner les remparts pour tenter de semer les Chevaliers wyvernes.
Qu’était-il advenu du comte Gilbert Perian ?
En avançant sur la grand-route à travers la foule, Kyle pensa soudain au noble impérial exilé. Le seigneur de Renvel, la ville commerciale, fidèle vassal du Grand-Duc Rivelius, était un vieux noble doté de l’instinct d’un marchand et étroitement lié à Elysia.
Contrairement à la plupart des nobles, il savait compter. Il avait aussi l’esprit vif, si bien qu’il avait probablement repéré l’invasion de l’Armée impériale avant tout le monde et s’était replié vers l’arrière. L’argent pouvait toujours se regagner, mais pas les vies. Le comte Perian le savait bien.
Ce n’était pas le moment de s’inquiéter pour les autres.
Suivant la trace de mana d’Elysia, Kyle s’arrêta devant une auberge. C’était un grand bâtiment de trois étages, situé près du centre-ville.
Ding.
Comme prévu, le rez-de-chaussée était déjà bondé lorsqu’il entra. Les clients venaient de tous les horizons. Quelques-uns jetèrent un coup d’œil à Kyle quand la porte s’ouvrit brusquement, mais ils se désintéressèrent vite de lui. Il balaya lentement la salle du regard, puis aperçut une robe blanche familière à une table dans un coin.
Elle est seule ?
Kyle s’approcha d’Elysia. Elle avait baissé la tête, comme perdue dans ses pensées.
« Noel est déjà parti ? »
« Ah, Kyle… »
Elysia revint à elle et leva les yeux. Kyle s’assit en face d’elle. Après l’avoir observé un instant, elle hocha légèrement la tête.
« Il vient de partir. Il a dit qu’il ferait mieux de rentrer bientôt. »
« Je vois. »
« J’ai mis les chevaux à l’écurie. Ils ont aussi été nourris. »
« Bien joué. »
« Et toi, Kyle ? Tu t’es séparé de sir Matis ? »
Cette fois, ce fut Elysia qui lui posa la question. Kyle répondit d’un ton détaché :
« Il est parti avant moi. Il m’a dit d’y réfléchir et de lui donner ma réponse demain. »
« Une réponse à propos de quoi ? »
« De notre départ ou non. »
« Ah. »
C’est alors qu’on apporta les plats qu’Elysia avait commandés à l’avance. Plusieurs mets fumants furent déposés sur la table. Un bref silence s’installa entre eux. Au rez-de-chaussée, l’auberge restait animée par les voix d’une foule de clients.
« … Tu as décidé ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Elysia prit la parole la première. Elle observait prudemment l’expression de Kyle. Il remua les lèvres à plusieurs reprises, puis tapota la table du bout des doigts et dressa une barrière insonorisante. Le vacarme autour d’eux s’interrompit comme tranché net.
« Pas encore. »
« Tu y réfléchis toujours ? »
« En quelque sorte. S’il y avait une réponse évidente, je n’hésiterais pas, mais ce n’est pas le cas cette fois. Chaque option a ses avantages et ses inconvénients. C’est pour ça que j’ai du mal à choisir. Si je me trompe, il se peut qu’on ne puisse pas revenir en arrière. »
« À cause de moi ? »
Elysia le prit au dépourvu. Kyle allait répondre par réflexe, mais il ne parvint pas à prononcer un mot sous son regard assuré.
À cause d’Elysia ?
Difficile de le nier.
S’il avait été seul, Kyle aurait accepté la demande du marquis Levran et suivi les souhaits de Matis en restant ici. Ils avaient suffisamment de troupes, et les remparts étaient hauts, ce qui faciliterait leur défense contre l’ennemi.
Si Marent tombait, l’arrière serait inévitablement menacé. Ils étaient venus ici pour obtenir la coopération de la Fédération, mais cela ne servirait à rien si le Royaume de Russel tombait et que la Fédération elle-même se retrouvait en danger. De plus, trois Chevaliers wyvernes étaient à leur portée. Ils avaient de bonnes chances de l’emporter et, si tout se passait bien, ils pourraient tuer les wyvernes, qui constituaient le cœur de la force ennemie. Rien ne justifiait leur départ.
Mais à présent…
Kyle releva la tête. Elysia se tenait juste devant lui, ses yeux dorés posés sur lui.
C’était une princesse impériale et une mage remarquable, mais, aux yeux de Kyle, elle restait quelqu’un qu’il devait protéger. Il devait l’emmener à Rier, où séjournait le Grand-Duc Rivelius. Tel était leur contrat.
S’il avait été seul, rester ici n’aurait eu aucune importance. Même dans le pire des cas, une seule personne mourrait. Mais les choses étaient différentes, à présent. S’il mourait, Elysia mourrait aussi. Cette réalité faisait hésiter Kyle.
Quand la vie de quelqu’un d’autre reposait sur vos épaules, à quel point un choix devenait-il lourd ?
Comme lors de la Guerre du Nord, quatre ans plus tôt.
« Je… crois qu’il vaudrait mieux rester ici. »
Comme si elle avait perçu le tourment intérieur de Kyle, Elysia parla d’une voix plus douce. Un léger sourire flottait sur ses lèvres tandis qu’elle le regardait.
« Pourquoi ? »
« Rien ne garantit qu’il soit prudent de quitter Marent en ce moment. Si nous devons nous battre, ne vaudrait-il pas mieux résister aux côtés des autres, à l’abri des remparts ? Nous pourrons tenir jusqu’à ce que les Chevaliers se mettent vraiment en mouvement, puis rejoindre Rier et retrouver mon oncle quand les choses se seront calmées. »
« Noel t’a dit ça ? »
« Eh bien… »
« Il t’a soufflé l’idée. Cela dit, ce n’est pas tout à fait faux. »
Kyle eut un léger rire. Les plats sur la table avaient refroidi.
« Je sais. Je sais qu’il vaut mieux rester. Même si Marent tombe, rien ne garantit que l’arrière restera en sécurité. Et rien ne dit que nous ne croiserons pas des Chevaliers wyvernes en route pour Rier. »
« Alors pourquoi ? »
« Cassius Mortein. »
Kyle le dit sans détour.
Un seul nom. Pourtant, le doux sourire d’Elysia disparut aussitôt, comme les plats qui refroidissaient peu à peu sur la table.
« Nous ignorons où se trouve le duc Mortein. L’unité de wyvernes sous ses ordres pourrait attaquer Marent demain, ou le lendemain. »
« Le duc Mortein est-il vraiment si puissant ? Aussi fort soit-il, il ne peut pas prendre seul une ville aussi vaste. Et tu es là, toi aussi, Kyle… »
« Non. »
Kyle l’interrompit sèchement.
« Tu ne sais rien. Tu n’as aucune idée de sa force. De quel monstre il est. Tu ne sais rien. »
Qu’avait-il fait quand Rowen était mort ? À quel point s’était-il senti impuissant lorsque les membres de son ordre, des gens qui étaient comme sa famille, étaient tombés les uns après les autres ?
Le ton glacial de Kyle coupa la voix d’Elysia. Elle ne trouva rien à lui répondre. Elle ne pouvait pas non plus le contredire. La main de Kyle, crispée en un poing sans qu’il s’en aperçoive, tremblait légèrement. Elysia hésita un instant, puis posa doucement sa paume sur son poing.
« Ah… »
Comme s’il se rappelait le passé qu’il avait perdu, Kyle fixa la table d’un regard absent et laissa échapper un soupir tardif. Lorsqu’il releva lentement les yeux, Elysia le regardait avec inquiétude.
« … Je suis désolé. »
« Non. J’ai parlé sans réfléchir. Je n’aurais pas dû me prononcer aussi légèrement sans bien comprendre la situation. »
« Ce n’est pas ta faute. C’est moi qui suis à fleur de peau. »
« … »
« Qu’on reste ou qu’on parte… attendons de voir comment les choses évoluent demain matin, et décidons à ce moment-là. Nous avons encore le temps, inutile de nous précipiter. »
Elysia acquiesça. Quand la barrière insonorisante disparut, le bruit ambiant leur revint aux oreilles comme s’il n’avait jamais cessé.
Ils mangèrent en silence leurs plats froids tandis que le soleil se couchait dehors. Seuls les tintements des couverts résonnaient tristement. Ils ne parlèrent plus jusqu’à avoir terminé leur repas et être montés dans leur chambre, au deuxième étage.
Pas un mot.
* * *
Après le crépuscule, quand la nuit fut tombée, Kyle et Elysia firent rapidement leur toilette, puis allèrent se coucher dans leur chambre à l’auberge. Elysia s’allongea dans son lit, tandis que Kyle s’adossait à la tête du lit voisin, son épée à la main, les yeux fermés.
Il ne lui fut pas difficile de s’endormir. Il n’avait pas vraiment pu se reposer depuis son combat contre la cavalerie impériale dans le village. Rien que pour préserver sa condition physique, il avait besoin d’un peu de sommeil. Marent n’était pas un endroit sûr, pour l’instant.
Combien de temps s’écoula ainsi ?
Kyle ouvrit les yeux, réveillé par une sensation inhabituelle contre ses vêtements. La première chose qu’il vit fut la pâle lumière de la lune, qui s’infiltrait par la fenêtre.
La douce clarté blanche s’étendait du bord du lit jusqu’à la porte bien fermée. Elle n’avait rien à voir avec l’étrange lueur crépusculaire, rouge et bleue, qu’il avait aperçue avant de s’endormir. Kyle glissa la main sous ses vêtements pour en sortir sa montre à gousset et vérifier l’heure, puis se figea.
Le fragment du Cœur du Dragon de Prisia qu’il portait autour du cou comme s’il faisait partie de lui-même depuis son départ de l’Archipel de Corsa brillait d’une lumière blanche.
Qu’est-ce que c’est ?
Kyle fronça les sourcils. Le mana de Prisia fluctua violemment, alors qu’il n’avait ni touché ni déplacé le fragment.
Ce serait possible ?
Un pressentiment sinistre le submergea. Kyle se tourna instinctivement sur le côté. Elysia dormait paisiblement. Il la secoua aussitôt par les épaules. Même lorsqu’elle se recroquevilla, comme pour protester, il ne s’arrêta pas.
« Elysia. »
« Hmmm… »
« Réveille-toi. C’est urgent. Vite. »
Après avoir secoué ses épaules pendant plusieurs secondes, Kyle la vit froncer les sourcils et se redresser lentement.
« Kyle ? Pourquoi tout à coup… »
Réveillée en pleine nuit, Elysia se frotta les yeux encore ensommeillés, puis les ouvrit tout grands. Le Cœur du Dragon, sous les vêtements de Kyle, brillait d’une lumière blanche.
« Ça… »
« … »
« Le Cœur du Dragon… »
« Quelque chose se passe. J’ai un mauvais pressentiment. »
Kyle ne s’étendit pas en explications. Il se leva aussitôt et se prépara à partir.
« Allons-y. »
Sans perdre un instant, ils quittèrent la chambre. Ils étaient parés à sortir immédiatement de la ville si nécessaire. Lorsqu’ils descendirent au rez-de-chaussée, l’animation du début de soirée sembla n’avoir été qu’un mensonge. L’auberge était plongée dans les ténèbres silencieuses. Seul le clair de lune qui filtrait par les fenêtres éclairait les lieux.
Le Cœur du Dragon… agissait toujours bizarrement.
Kyle serra une fois le Cœur du Dragon lumineux sous ses vêtements, puis sortit avec Elysia. Le vent glacial de la nuit d’hiver fit flotter le bas de son manteau noir et celui de la robe d’un blanc immaculé d’Elysia.
Contrairement au chaos qui régnait plus tôt, la ville était plongée dans un calme absolu après minuit. Pas une âme en vue sur la grand-route déserte. Pourtant, plus le silence s’épaississait, plus l’anxiété de Kyle grandissait. Un sentiment oppressant d’anomalie lui serrait lentement la gorge. Comme si une lame reposait juste sous sa pomme d’Adam.
« Kyle. Qu’est-ce qui ne va pas ? »
N’y tenant plus, Elysia leva les yeux vers lui et l’interrogea. Sans se tourner vers elle, Kyle marmonna à voix basse :
« Il y a quelque chose ici. »
« Quelque chose ? Tu veux dire que l’ennemi a attaqué ? »
« C’est un peu différent. »
« Différent ? »
« Quelque chose de plus puissant. Quelque chose que je ne peux pas expliquer… »
Ce n’était pas comme l’affût des sens que procurait le mana. Kyle savait que cette anxiété venait du lien qu’il tissait avec le Cœur du Dragon.
Seul Kyle pouvait sentir cela grâce au mana de Prisia.
Qu’est-ce que ça pouvait être ?
Dong ! Dong ! Dong !
Une cloche retentit soudain avec clarté. L’alarme résonnait distinctement dans toute la ville. Kyle leva les yeux par réflexe. En aiguisant sa vision grâce au mana, il aperçut quelque chose qui approchait à l’autre bout du ciel nocturne.
Trois créatures fendaient le ciel noir.
Elles se rapprochèrent. Leurs ailes battaient l’air.
Au centre volait une wyverne particulièrement imposante, aux écailles d’un noir de jais et aux yeux rouge sang.
« Ksalak… »
Kyle murmura sans y penser. Sa vision se rétrécit et son cœur se mit à battre à tout rompre. Le mana afflua dans son anneau, aiguisant instantanément ses sens engourdis. Elysia se tourna vers lui, les yeux écarquillés.
« Le duc Mortein… ? »
Sa voix trahissait son choc. Sans la moindre hésitation, Kyle saisit Elysia par le poignet.
« Allons-y. »
« Où ça ? »
Elysia le fixa, le regard tremblant. Kyle répondit dans l’urgence :
« N’importe où. Quelque part où Cassius Mortein ne pourra pas nous atteindre. »
« … »
« Cette ville est déjà perdue. Tout le monde va mourir. Vite ! »
Notes de bas de page :
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>