Chapitre 142
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 142 : La frontière qui s’effrite (10)
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Après avoir quitté le village, le groupe de Kyle prit la route de Marent plus tôt que prévu. Il était largement passé minuit, mais maintenant que l’Armée impériale s’était manifestée, ils ne pouvaient plus rester au village et s’y reposer tranquillement.
Une procession de chevaux et de gens avançait sur la plaine enneigée, où le clair de lune était leur seule source de lumière. D’innombrables empreintes s’étiraient derrière eux.
Tous étaient vêtus différemment. Contrairement au groupe de Kyle, qui portait des vêtements convenables et des manteaux, les villageois et les réfugiés qui les suivaient étaient en haillons et s’étaient enveloppés de minces lambeaux de tissu pour se protéger du froid.
Les soldats de la Fédération n’étaient guère mieux lotis. Des bandages assombris par le sang autour des membres, ils s’agrippaient à leurs chevaux tout en avançant. Il n’y avait pas assez de chevaux de guerre : deux personnes montaient donc sur chaque selle.
En observant la scène, Kyle éprouva une étrange impression de déjà-vu.
Encore en train de fuir.
Une première fois, il avait fui Hailen pendant la Guerre du Nord. Une deuxième fois, après avoir rencontré Elysia dans le sud du continent, il avait échappé aux poursuivants d’un chevalier wyverne. Et maintenant, après avoir mis le pied dans la Fédération, il fuyait une troisième fois, tentant de mettre de la distance entre lui et l’Armée impériale.
À bien y réfléchir, depuis qu’il était tombé dans ce monde, Kyle n’avait cessé d’être chassé. Même dans l’Empire, où il avait ouvert les yeux pour la première fois, il avait à peine tenu un an tout seul avant de se retrouver mêlé aux intrigues politiques des nobles et de pratiquement s’enfuir vers le nord.
Depuis, les choses n’avaient guère changé.
Pas même après avoir perdu tout ce qui lui était cher. Pas même maintenant, alors qu’il avait juré de se venger.
Au bout du compte, il était toujours impuissant, incapable de faire quoi que ce soit seul. Aussi fort qu’il devînt, un homme ne pouvait pas faire grand-chose contre l’Empire.
Et si la capitale du Royaume de Russel tombait ?
Pourraient-ils seulement atteindre Rier sans croiser un chevalier wyverne ?
À quoi pensait l’Empereur ?
Les wyvernes n’étaient pas invincibles. Kyle le savait bien, pour les avoir combattues jusqu’à l’épuisement en tant que membre des Chevaliers des Cendres. Il savait aussi que Cassius Mortein et sa wyverne, Ksalak, étaient des monstres hors du commun.
S’ils parvenaient à établir ne serait-ce qu’une ligne de défense rudimentaire.
Alors…
« Huf… huf… »
« Hé, ça va ? »
« Je tiens encore. J’ai juste un peu froid… »
« Courage encore un peu. On pourra bientôt se reposer. C’est toujours mieux que d’avoir affaire à ces salauds d’impériaux. »
Kyle, qui chevauchait en tête de la procession, se retourna pour regarder les soldats de la Fédération qui le suivaient. Vêtus de manteaux juste assez épais pour retenir un peu leur chaleur corporelle, ils luttaient pour ne pas tomber de leurs montures.
Les réfugiés et les villageois qui traînaient derrière eux étaient dans le même état. Ils n’avaient pas eu le temps de se préparer correctement avant de se mettre à suivre le groupe de Kyle. Certains avaient aussi été blessés lors de l’attaque surprise de l’Armée impériale, tout comme les soldats de la Fédération.
Ils grelottaient déjà de faim et de froid. Traverser la plaine enneigée à une heure aussi tardive ne leur permettait pas d’avancer vite.
« Je crois qu’ils arrivent au bout de leurs forces. Tout le monde est épuisé, et c’est le plein milieu d’une nuit d’hiver… »
Noel s’exprimait avec inquiétude, tout en jetant sans cesse des regards en arrière. Elysia, qui chevauchait à côté de Kyle, observa le chevalier blond.
« Est-il vrai que vous connaissez bien la région ? »
« Dans une certaine mesure. »
« À ce rythme, nous n’arriverons pas à Marent aujourd’hui… »
« Il va falloir continuer à avancer et nous reposer quand nous le pourrons. Après ce qui s’est passé, nous ne pouvons pas rester dans ce village. »
Matis se contenta de froncer les sourcils, incapable de les rassurer. Gren, qui avait écouté en silence, baissa la tête, comme honteux.
D’une certaine manière, en restant au village, la cavalerie de Gren avait donné à celle de l’Empire une raison de les attaquer.
« Quelles sont les chances que d’autres unités de cavalerie nous poursuivent jusque-là ? »
Après avoir évalué leur situation, Kyle posa la question à Gren. Celui-ci hésita un instant, puis ferma et rouvrit les yeux, comme pour rassembler ses pensées.
« Une chance sur deux. »
« … »
« Ils ont déployé leurs troupes sur un large périmètre pour nous encercler, alors ils ne peuvent sans doute pas communiquer rapidement entre eux. Mais une unité de cavalerie est déjà arrivée jusqu’ici… Ce n’est donc qu’une question de temps avant que les deux autres ne nous trouvent. »
« Si nous n’avons pas de chance, ils nous attaqueront avant notre arrivée à Marent. »
« …Oui. Peu importe leur niveau, ils avaient l’air habitués à poursuivre des gens. »
« Ça se comprend. Ils doivent avoir une sacrée expérience s’ils ont combattu pendant la Guerre du Nord. »
Sans même s’en rendre compte, Kyle prit un ton plus tranchant. Gren tressaillit en percevant la faible intention meurtrière qui se mêlait à sa voix calme.
« Chevalier ! Ralentissez… ! »
« Urgh ! »
Un incident survint alors à l’arrière de la procession.
À l’avant, le groupe de Kyle tira sur les rênes et arrêta ses chevaux. En se retournant, ils virent des réfugiés et des villageois qui venaient de s’effondrer, épuisés.
Parmi eux se trouvait la jeune réfugiée qui s’était particulièrement attachée à Elysia.
Ils arrivent au bout de leurs forces.
Comme prévu, le groupe avait ralenti.
Kyle éprouva une pointe de pitié pour les villageois et les réfugiés qui le regardaient avec désespoir. En même temps, il se méprisait de les trouver repoussants.
« Quelle heure est-il ? »
Matis claqua doucement la langue et interrogea Noel, son écuyer. Un nuage de buée s’éleva de ses lèvres.
« Il est presque trois heures du matin. »
« … »
« Quoi qu’on en dise, on a atteint la limite. Il faut se reposer. »
« Bon sang. On dirait qu’il nous faudra encore une journée pour atteindre Marent. »
« Kyle… »
Noel, Matis et Elysia se tournèrent tous vers Kyle en même temps. Les gens qui les suivaient le regardèrent également.
Je suis toujours impuissant.
Kyle ne répondit pas. Il leva simplement les yeux vers le ciel noir.
La pleine lune brillait dans le ciel hivernal. Après l’avoir contemplée un instant, Kyle ouvrit lentement la bouche.
* * *
Au cœur de la nuit, la procession s’accorda une courte pause, puis reprit péniblement sa route vers Marent. Ils ne s’autorisèrent pas une minute de repos de plus que le strict nécessaire.
C’était la seule concession que Kyle était prêt à faire.
Le groupe de Kyle était toujours en tête, mais les choses avaient changé. Peut-être par compassion pour les villageois et les réfugiés, les cavaliers blessés se relayaient pour surveiller l’arrière. Lorsque quelqu’un s’effondrait d’épuisement, ils le faisaient monter sur une place libre à l’avant.
Elysia faisait de même.
C’était une compassion inutile, d’une certaine façon, mais Kyle ne chercha pas à les en empêcher. Si les gens s’effondraient d’épuisement, la procession ralentirait. Surtout, faire garder l’arrière par la cavalerie était déjà bien utile.
Si la cavalerie impériale réapparaissait, ils devraient réagir immédiatement.
Après avoir consulté Matis, Noel et Gren, qui connaissaient bien le terrain de la Fédération, Kyle choisit l’itinéraire le plus court, en veillant à effacer leurs traces. Il se servit de la magie pour retourner la neige marquée par leurs empreintes.
Parfois, il laissait volontairement des empreintes, puis changeait légèrement de direction pour semer la confusion chez d’éventuels poursuivants.
Peut-être grâce à cela, ils ne furent pas attaqués pendant le reste de la journée, ni le lendemain.
Dans l’après-midi, la procession aperçut enfin sa destination.
« M-Marent… ! »
« On y est… »
« Maman, on va pouvoir se reposer maintenant ? »
« Oui. Aujourd’hui, on va bien se reposer. On a beaucoup marché. »
À l’arrière de la procession, les villageois murmuraient d’une voix joyeuse.
Au loin se dressaient les imposants remparts d’une ville. Marent ne pouvait rivaliser avec Renavik, la capitale de la Fédération, ni avec les capitales des autres royaumes, mais c’était la plus grande ville de la région.
« Ça s’annonce mal… »
« Je m’y attendais, mais la situation ici n’a pas l’air meilleure. »
Matis et Noel, eux, avaient l’air sombre.
Il y avait beaucoup trop de monde rassemblé près de la porte de la ville. Ils étaient trop loin pour y voir clairement, mais il était évident qu’il s’agissait de réfugiés qui s’étaient repliés vers l’arrière à cause de l’avancée de l’Armée impériale.
Cela ne faisait que confirmer la gravité de la situation.
« Je crois que c’est ici que nos chemins se séparent. »
Le groupe de Kyle conduisit ses chevaux jusqu’au bout de la longue file de réfugiés devant la porte. Avant de partir, Elysia mit pied à terre et baissa les yeux vers la fillette qui s’approchait d’elle.
« Grande sœur… Tu t’en vas ? »
« Oui. Nous ne pouvons pas aller plus loin ensemble. »
La fillette avait l’air sur le point d’éclater en sanglots. Sa mère, affolée, essaya de la retenir, mais Elysia leva la main pour l’en empêcher.
« Prends soin de toi. Reste en bonne santé. »
« … D’accord. »
« Nous nous reverrons un jour. Le destin nous réunit parfois de façon inattendue. »
« Tu le crois vraiment ? »
« Tant que nous serons en vie, tout est possible. »
Pendant qu’Elysia faisait ses adieux à la fillette, Matis échangea quelques mots avec le chef du village.
Après avoir pris congé des autres, les cinq hommes conduisirent les cavaliers blessés et avancèrent d’un pas assuré le long de la file des réfugiés.
« Des soldats de la Fédération ? »
« L’homme en tête a l’air d’un chevalier, mais ils sont dans un sale état. »
« Attendez, ce ne serait pas un Chevalier ? »
« Quoi ? Le Conseil est intervenu directement ? »
La longue file qui bloquait l’entrée de la ville s’écarta comme d’un commun accord. Les soldats, qui suaient en inspectant les réfugiés, écarquillèrent les yeux en voyant Matis à l’avant.
« C-Chevalier ? »
« Hé, imbécile ! Surveille ta langue ! »
« Veuillez m’excuser, mais puis-je connaître votre identité, Chevalier ? C’est la procédure… »
Le capitaine de la garde lui posa la question avec précaution, tout en observant sa réaction.
L’emblème sur la cuirasse et le manteau bleu marine foncé de Matis était assez visible pour que chacun le reconnaisse au premier regard. Pourtant, le capitaine de la garde, raide comme un piquet, ne détourna pas les yeux, même s’il semblait intimidé.
« Je suis Matis Breil, des Chevaliers. »
Matis jeta un coup d’œil aux cavaliers derrière lui, puis regarda vers la ville.
« Que vient faire un Chevalier du Conseil ici… ? »
« Je demande à être reçu par le marquis Levran, seigneur de Marent. »
Matis mit pied à terre et formula sa demande avec politesse.
« Pouvons-nous entrer ? »
* * *
Plusieurs vassaux, dont le marquis Levran, seigneur de la ville, étaient réunis dans une vaste salle de réunion. La lumière du soleil de fin d’après-midi pénétrait dans la pièce en diagonale.
« Nous devons abandonner la ville dès maintenant ! »
« Quoi ? Abandonner la ville ? »
« Et vous avez une autre solution ? L’Armée impériale a déjà conquis près de la moitié du territoire du Royaume de Russel. Le front recule chaque jour, tandis que les villes et les forteresses tombent les unes après les autres. Que pouvons-nous faire d’autre, ici ? »
« Et vous prétendez être un chevalier dûment assermenté ? Un chevalier doit savoir tirer l’épée, même si la mort l’attend ! »
« Ce n’est pas de l’honneur. C’est mourir comme un chien ! Il faut nous replier vers l’arrière et reconstruire le front, sans attendre ! »
« Jusqu’où voulez-vous reculer ? Vous continuerez à débiter ces absurdités quand la capitale du royaume sera tombée ? »
Des cris éclatèrent dans toute la salle.
Un vieux chevalier, le visage rouge, hurla à pleins poumons. De jeunes chevaliers se lamentaient, l’air frustré. Les vassaux et les mages passaient anxieusement leur regard de l’un à l’autre.
« Ça suffit ! »
Boum !
Le marquis Levran, assis en bout de table, finit par abattre la main sur celle-ci.
La salle bruyante retomba dans le silence.
« Ha… »
Le marquis Levran se frotta les yeux fatigués après avoir poussé un soupir.
« Qu’en est-il du Conseil ? Avons-nous reçu des nouvelles ? »
« Non. L’invasion est survenue trop vite, aucun ordre n’a encore été donné. »
« Il faudra encore plusieurs semaines pour rappeler les Chevaliers de tout le pays. Certains Chevaliers du Conseil postés au front ont peut-être déjà été tués par les Chevaliers célestes. Si leurs villes sont tombées, l’issue ne fait aucun doute. »
Le marquis Levran parlait comme s’il regardait la réalité en face.
Un silence funeste pesait sur la salle de réunion. Tous pensaient à la même chose.
Le Royaume de Russel était condamné.
Situé au cœur de la Fédération et au centre du continent, il avait prospéré grâce au commerce, car il partageait ses frontières avec l’Empire d’Elandor et la Théocratie du Croissant. Il était bien plus riche que les quatre autres royaumes de la Fédération et aurait pu renforcer ses forces militaires en temps de paix.
Mais les nobles du Royaume de Russel, qui ne pensaient qu’au commerce, s’y étaient toujours opposés.
La Guerre du Nord ne nous concerne pas.
Le Royaume de Russel n’avait-il pas été celui qui s’était le plus farouchement opposé à l’envoi de troupes, alors même que Hailen était au bord de la destruction ?
Les relations entre l’Empire et Russel ne sont pas mauvaises. La fermeture de la frontière sera bientôt levée.
Tout cela n’est que temporaire.
Cette foi pitoyable s’était évanouie du jour au lendemain lorsque les Chevaliers célestes avaient envahi le ciel de la Fédération.
Les forteresses du front étaient tombées sans pouvoir résister. Des réfugiés ayant perdu leur foyer affluaient de toutes les régions.
Même cette situation avait atteint ses limites.
Marent elle-même débordait de réfugiés depuis plusieurs jours. On avait ouvert la porte est pour en envoyer un grand nombre vers l’arrière, mais davantage de gens préféraient rester entre les murs d’une grande ville, quitte à endurer l’inconfort, plutôt que de demeurer dehors où la mort pouvait frapper à tout moment.
Valone, célèbre comme la terre des chevaliers, et le Royaume de Rustin, qui avait lui aussi prospéré grâce au commerce, n’auraient pas dû être repoussés aussi lamentablement par les Chevaliers célestes.
Où les choses avaient-elles dérapé ?
Alors que le marquis Levran se remémorait le passé avec regret, des pas précipités retentirent dans le couloir, de l’autre côté de la salle de réunion.
Peu après, les grandes portes s’ouvrirent à la volée.
« Monseigneur ! »
Le capitaine de la garde de la ville entra.
Les visages des personnes assises autour de la table se crispèrent peu à peu.
Ce n’était pas parce que le capitaine était entré dans la salle sans frapper. C’était l’inquiétude, la certitude qu’un événement grave avait dû se produire pour qu’il se précipite ainsi.
La peur que des wyvernes puissent à tout moment passer au-dessus de leurs têtes.
L’impuissante certitude que l’abandon de la ville était peut-être leur seule option.
« Qu’y a-t-il ? »
Le marquis, en bout de table, posa la question au nom de tous les occupants de la salle.
« Des visiteurs sont arrivés. »
« Des visiteurs ? »
« Oui. Des cavaliers de la Forteresse de Krosen, accompagnés de chevaliers qui les ont rejoints en chemin… »
Le soldat n’acheva pas sa phrase.
Un groupe entra par les portes ouvertes. Ils étaient cinq, tous différents les uns des autres.
Un chevalier blond vêtu d’un manteau bleu marine foncé. Un jeune homme en veste brune, légèrement plus petit que lui. Un homme aux membres entourés de bandages ensanglantés.
Enfin, un homme en manteau noir et une femme qui semblait être une mage, vêtue d’une robe d’un blanc immaculé, la capuche rabattue sur la tête.
« Des Chevaliers… ? »
Quelqu’un le murmura.
L’arrivée inattendue du groupe ramena l’agitation dans la salle. À cet instant, l’homme au manteau noir fit un pas en avant.
Tous les regards se tournèrent soudain vers lui.
Sans leur prêter attention, l’homme en noir promena lentement son regard autour de lui, comme s’il étudiait une proie. Le marquis Levran sentit sa bouche s’assécher.
Plus encore que le chevalier blond qu’il connaissait, ce furent ces yeux noirs, dépourvus d’émotion, qui attirèrent son attention.
« Nous sommes venus chercher le seigneur de Marent. »
L’homme silencieux au manteau noir prit enfin la parole.
Un instant plus tard, le regard du marquis croisa celui de Kyle.
« Êtes-vous le marquis Levran ? »
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