Chapitre 139
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Traducteur : Hydrogen B
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Chapitre 139 : La frontière qui s’effondre (7)
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Au cœur de la nuit, le village sombra dans un profond sommeil. Le silence était tel qu’on entendait distinctement le moindre souffle.
Les lumières des maisons, encore allumées à l’arrivée du groupe de Kyle, s’étaient toutes éteintes. Les regards furtifs qu’on leur adressait avaient eux aussi disparu. Tout le monde s’était endormi : les villageois d’origine, le groupe de Kyle, les réfugiés arrivés à l’improviste et les cavaliers de la Fédération qui se reposaient de leurs blessures.
Même les chevaux attachés dehors dormaient.
Au milieu de cette quiétude, Kyle ouvrit lentement les yeux. La première chose qu’il vit fut la pièce inconnue du deuxième étage.
Se souvenant qu’il logeait dans une chambre vide prêtée par le chef du village, Kyle tourna discrètement la tête. Elysia dormait paisiblement à côté de lui. Comme Kyle, elle n’était pas étendue sans défense sur le sol. Elle s’adossait au mur et dormait d’un sommeil léger.
Kyle l’observa un instant, puis tendit la main pour remonter sur ses épaules la fourrure brune qui avait glissé.
Puis il s’arrêta.
Qu’est-ce que c’est ?
L’étrange sensation qu’il avait perçue dès son réveil s’intensifia. Kyle jeta instinctivement un coup d’œil à la lune dehors, puisa dans le mana de son anneau et se rembrunit.
« Elysia. »
« Hum… »
« Elysia, réveille-toi. »
Kyle lui secoua doucement l’épaule. Elle gémit faiblement dans son sommeil, puis entrouvrit les paupières avec peine.
« Kyle… Qu’est-ce qui se passe ? »
« Il y a du monde à l’extérieur du village. Beaucoup. »
Le voile qui obscurcissait les yeux dorés d’Elysia s’évanouit aussitôt. Dès que Kyle eut vérifié qu’elle était réveillée, il se décolla du mur et se leva.
« Des gens à l’extérieur du village ? »
« Je n’en sais pas plus. Ça peut être des ennemis, des alliés ou simplement des réfugiés. Mais… »
Kyle ne termina pas sa phrase. Il baissa simplement les yeux vers Elysia.
Elle ne détourna pas le regard. Leurs yeux noirs et dorés se rencontrèrent. L’échange fut bref, mais ils se comprirent.
« Descendons d’abord. On dirait que tout le monde est réveillé. »
Elysia se leva en même temps que Kyle et hocha silencieusement la tête. Elle rangea la fourrure dans sa sacoche d’inventaire, rabattit sa capuche sur son visage et le suivit de près.
En descendant, ils trouvèrent deux personnes déjà réveillées, comme ils s’y attendaient : Matis, le Chevalier du Conseil, et Noel, son écuyer. Plus tôt dans la soirée, tous deux avaient cédé à Kyle et Elysia la chambre d’amis du deuxième étage.
En revanche, Gren se trouvait lui aussi dans la salle de séjour, ce qui était inattendu. Le capitaine de cavalerie blessé aurait dû se reposer dans l’une des chambres du rez-de-chaussée, puisqu’il était arrivé plus tôt.
« Sir Kyle ? Et… Ely ? »
Noel parut surpris de voir les deux apparaître si soudainement. Kyle balaya rapidement les trois hommes du regard avant de parler.
« Aucun de vous ne dormait ? »
« Oui. J’avais du mal à trouver le sommeil. Mais pourquoi êtes-vous descendus tous les deux, tout à coup ? »
Noel, assis sur le côté de la salle de séjour, posa la question d’un air perplexe. Il était presque minuit. Ils étaient réveillés parce qu’ils n’arrivaient pas à dormir, mais il ne s’attendait pas à voir Kyle et Elysia descendre à leur tour.
« Il y a des gens à l’extérieur du village. »
« À l’extérieur du village ? »
« Oui. Un bon nombre. Une centaine environ. »
La réponse de Kyle réduisit à néant la question de Noel. Le jeune écuyer resta bouche bée.
« Vous ne plaisantez pas, hein ? »
Matis, qui était assis les yeux fermés, regarda Kyle et l’interrogea. Celui-ci ne répondit pas, mais hocha silencieusement la tête.
Gren, le capitaine de cavalerie dont les blessures n’avaient pas encore guéri, blêmit.
« Des ennemis ? »
Matis posa de nouveau la question, et l’atmosphère changea aussitôt. Alors que l’Armée impériale venait de lancer une invasion surprise, les étrangers qui arrivaient si tard dans un village isolé ne pouvaient être que de deux sortes.
Des ennemis qui les avaient poursuivis, ou des alliés fuyant le champ de bataille.
« Je n’en sais pas plus non plus. »
« Alors ? »
« Je sais seulement qu’ils sont plus d’une centaine… et qu’ils sont à cheval. »
« Comment le savez-vous ? »
« J’ai de bons instincts. »
Matis haussa simplement un sourcil et n’insista pas. Ceux qui étaient particulièrement sensibles au mana avaient souvent les sens aiguisés. Dans les cas extrêmes, ils pouvaient s’en servir pour renforcer leurs cinq sens et percevoir des choses à plusieurs centaines de mètres.
Rien de bien étrange.
« Bon sang. On dirait qu’on ne s’en tirera pas si facilement. »
Matis ravala un soupir et jura. Personne n’en était sûr, mais Kyle et les autres en étaient déjà presque convaincus.
Les visiteurs indésirables à l’extérieur du village étaient des ennemis, pas des alliés.
« Gren. »
« … »
« Je vous serais reconnaissant de répondre honnêtement. Vous savez quelque chose ? »
Matis regarda Gren, qui tremblait seul dans son coin. Tous les regards se tournèrent vers le blessé.
« Nous… nous… »
« Je ne vous accuse de rien. Calmez-vous et racontez-nous. Ce qui compte, c’est de savoir qui ils sont et comment réagir. »
Matis adoucit légèrement le ton. Gren déglutit avec difficulté, promena son regard autour de lui, puis se décida enfin à parler.
« Quand nous avons quitté la Forteresse de Krosen, de nombreux poursuivants se sont lancés à nos trousses. Nous étions les seuls soldats à avoir échappé vivants à une forteresse tombée aux mains des Chevaliers wyvernes. »
Sa voix baissa à mesure qu’il poursuivait.
« Naturellement, nous avons combattu. Les trois Chevaliers wyvernes qui avaient pris la forteresse se sont envolés dans une autre direction en un instant, comme s’ils n’avaient jamais été là. Ceux qui nous ont poursuivis étaient des cavaliers impériaux. »
« Et ensuite ? »
« Nous avons continué de fuir vers l’est. Les grandes villes sur les routes principales allaient forcément tomber aux mains des Chevaliers célestes. Nous avons donc délibérément pris la direction de la forêt, quitte à faire un détour. Nous ne pensions qu’à battre en retraite, coûte que coûte, pour rejoindre l’arrière et signaler tout ce que nous avions vu… »
« Pourtant, avant même d’atteindre Marent, vous aviez perdu plus de la moitié de vos cavaliers. Et les survivants étaient tous blessés. Vous avez dû passer un sale moment. »
Kyle interrompit Gren au milieu de son explication. Le capitaine blessé n’osa pas protester et baissa la tête.
« Combien étaient-ils, les ennemis ? »
« Trois fois plus que nous. Plus de trois cents… »
« Vous ne pouviez pas les affronter de front. Il ne vous restait qu’à battre en retraite le plus vite possible. Une fois qu’ils ont retrouvé votre piste, vous avez dû perdre des hommes avant même de pouvoir vraiment combattre. »
« … Je suis désolé. Je pensais que nous les avions semés, mais certains nous ont apparemment suivis jusqu’au bout. Si je ne me trompe pas, ils font partie de l’une des unités de cavalerie qui nous pourchassaient. »
Une fois que Gren eut identifié les personnes à l’extérieur du village, tous poussèrent un grognement sourd, comme s’ils s’étaient mis d’accord d’avance.
Kyle regarda par la fenêtre de la salle de séjour et se plongea dans ses pensées.
L’une des unités de cavalerie qui les avaient poursuivis jusqu’ici.
Il se représentait à peu près ce qui s’était passé. Les trois unités de cavalerie impériale, séparées en plusieurs groupes, avaient sans doute tenté dès le début d’anéantir les troupes de Gren en les éloignant des villes, afin qu’elles ne puissent pas rejoindre les autres soldats de la Fédération.
Les Chevaliers célestes s’emparaient, l’une après l’autre, des forteresses et des villes de la ligne de front, à une vitesse à laquelle le Royaume de Russel ne pouvait même pas réagir.
Mais ils avaient négligé une chose.
Ils se trouvaient en territoire étranger.
Les cavaliers de Gren connaissaient bien le terrain du Royaume de Russel et étaient parvenus jusque-là malgré des pertes presque totales. Mais une unité de cavalerie impériale qui refusait d’abandonner les avait suivis jusqu’ici.
« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
Le silence s’installa un moment. Ce fut Elysia qui le rompit.
« On les tue tous. »
Kyle parla d’un ton ferme. Les quatre autres le dévisagèrent.
« Si ce sont vraiment des cavaliers impériaux, nous ne pouvons pas battre en retraite davantage. Nous pourrions nous enfuir seuls, mais tous les autres mourraient. Ils n’ont aucune raison de les épargner. »
Même sans tenir compte de cela, c’était l’occasion d’affaiblir l’ennemi, ne serait-ce qu’un peu. S’ils pouvaient suivre le rythme des Chevaliers célestes, ils devaient être des cavaliers d’élite, réputés jusque dans l’Empire.
« Mais nous ne pouvons pas protéger tout le village. Il y aura des morts. »
Noel parla prudemment, observant les réactions des autres. Matis se frotta le visage d’une main, les sourcils froncés.
« Nous devons faire ce que nous pouvons. Au moins, nous avons promis d’escorter les cavaliers de la Fédération et les réfugiés jusqu’à Marent. »
Au moment où Matis posa la main sur son épée, Kyle s’approcha brusquement de la fenêtre et l’ouvrit en grand.
Le vent froid de l’hiver qui s’engouffra dans la pièce portait une présence indistincte.
Le martèlement des sabots. Une légère vibration qui parcourait le sol.
Et des cris.
Hiiii !
Le cri terrible d’un cheval mourant déchira le ciel nocturne silencieux. Kyle se retourna aussitôt.
« Noel. Restez ici et protégez cette jeune femme et Gren. Rassemblez dans cette maison tous les villageois et les soldats des environs, puis tenez bon. Abattez quiconque s’approchera, sans poser de questions. »
« Compris. Et sir Matis ? »
« J’accompagnerai sir Kyle. »
Matis lança un regard à Kyle. Celui-ci se tourna vers Elysia, qui l’observait en silence.
« Ça va. Tu peux y aller. »
« … »
« Je peux me protéger. Et puis, quelqu’un doit rester ici pour défendre les autres. »
Kyle commença à répondre, puis s’interrompit.
Il connaissait mieux que quiconque les capacités d’Elysia. Elle portait aussi l’armure protectrice qu’il lui avait achetée auparavant ; elle ne risquait donc pas grand-chose. Pour être efficaces, ils avaient tout intérêt à se séparer.
Aussi douée fût-elle en magie du vent, elle ne pouvait rivaliser avec les capacités physiques d’un chevalier.
Son hésitation ne dura qu’un instant. Kyle échangea un regard avec Matis et hocha la tête.
« Ne prends pas de risques inutiles. Ça ne durera pas longtemps. »
S’ils restaient ici, tous ceux qui n’appartenaient pas au groupe de Kyle seraient massacrés. La meilleure chose à faire était d’agir vite et d’éliminer les ennemis restants.
Sa décision prise, Kyle quitta la maison du chef du village avec Matis. Le village, qui venait à peine de comprendre qu’il était attaqué, sombra dans le chaos.
* * *
La cavalerie impériale qui galopait sur l’étendue enneigée atteignit le village en un instant. Il était si tard que tout y était calme et silencieux.
« Comme prévu. Ils sont toujours là. »
Un cavalier ricana en marmonnant.
Des chevaux étaient attachés sans la moindre discrétion devant chaque maison du village. Ce n’étaient pas de simples bêtes de somme, mais des chevaux de guerre. Cela signifiait que les cavaliers de la Fédération qu’ils poursuivaient se trouvaient encore dans le village.
« À partir d’ici, on se sépare en trois groupes. »
Le capitaine de cavalerie qui menait la troupe prit la parole. Tous les autres se turent aussitôt.
« Un groupe passe par le centre. Les deux autres ratissent les abords. Concentrez-vous sur les soldats de la Fédération et ne laissez personne s’échapper. Tuez-les dès que vous les trouvez. Je ne vous empêcherai pas de prendre ce qui vous plaît. »
« Compris. »
À peine eurent-ils répondu que les cavaliers, plus d’une centaine, se répartirent en trois groupes bien distincts. Après s’être assurés que le capitaine traversait le centre du village au galop, les deux autres groupes se déployèrent de part et d’autre, menés par des cavaliers aguerris.
« Qui va là ? »
« Des ennemis… des ennemis ! C’est l’Armée impériale ! »
« Aaaah ! »
« Aidez-moi ! Je ne veux pas mourir ! »
Le village, qui comptait environ cinq cents habitants, était plus grand qu’il n’en avait l’air de l’extérieur.
Les cavaliers impériaux avaient l’habitude de ce genre de choses. Ils tombèrent sur les villageois attirés dehors par le vacarme et les tuèrent à vue.
« Espèces de bâtards d’Impériaux… ! »
Parmi eux se trouvaient des cavaliers de la Fédération qui avaient battu en retraite, blessés. Les soldats impériaux ricanaient, tranchaient d’un seul coup les chevaux attachés devant les maisons, puis tuaient les soldats de la Fédération.
La résistance fut féroce, mais ne dura pas longtemps. Blessés et désarçonnés, les cavaliers tombèrent les uns après les autres en crachant du sang.
« Trop facile. »
« Finissons vite et prenons notre part. Pas comme s’il y avait quoi que ce soit d’intéressant ici. »
Même si des gens mouraient sous leurs yeux, les cavaliers impériaux ne bronchaient pas. Ils riaient plutôt en fouillant chaque recoin des abords du village.
Les cavaliers aguerris étaient encore pires. Ces élites montaient et descendaient de cheval avec adresse tout en tuant. Ni les villageois ni les soldats de la Fédération ne pouvaient leur résister.
C’était un massacre à sens unique.
Puis, devant une maison.
« Tu crois qu’il se passe quelque chose dehors ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Des voix étouffées s’échappaient de derrière la porte bien close. L’une appartenait à une jeune fille, l’autre à un homme adulte.
« Attends, tu n’as pas dit qu’il y avait un noble impérial parmi les réfugiés arrivés plus tôt ? »
« Si. Pourquoi ? »
« Cette femme est peut-être une espionne. Ne me dis pas qu’ils nous ont suivis jusqu’ici… »
« Ne raconte pas n’importe quoi ! Cette dame était gentille. Elle nous a même tous laissé monter… »
« Hé, idiote. Il n’y a pas de bons Impériaux dans ce monde. »
La voix de l’homme monta. La jeune fille protesta avec entrain.
« Pourtant, tout le monde dit que le Grand-Duc Rivelius est bon, même s’il est de la famille impériale. »
« C’est parce que Son Excellence le Grand-Duc… Enfin, peu importe. Reste ici. Je vais voir ce qui se passe dehors. »
Au moment où un bruissement se fit entendre à l’intérieur, les cavaliers impériaux échangèrent un regard et enfoncèrent la porte close.
Bang !
La porte vola en éclats. De l’autre côté, un soldat de la Fédération qui venait de se relever en titubant et une jeune fille en haillons se tournèrent, surpris, vers les cavaliers impériaux.
« Tiens donc. En voilà d’autres. »
« Ces rats sont vraiment pénibles. »
Les deux cavaliers ricanèrent et entrèrent dans la salle de séjour. Leurs lances étaient rouge vif de sang.
« N’approchez pas ! »
Le soldat de la Fédération empoigna désespérément une lance posée à proximité et cria, mais les deux cavaliers impériaux ne s’arrêtèrent pas.
« Quoi ? N’approchez pas ? »
« C’est un peu court comme dernières paroles. »
« On tue aussi la gamine à côté de lui ? »
« Oui. Les ordres sont les ordres. »
Le soldat et la jeune fille reculèrent. Le cavalier de droite esquissa un sourire narquois et leva sa lance.
Floc !
Un flot de sang rouge vif jaillit soudain devant le soldat et la jeune fille.
La tête du cavalier impérial, tranchée net au niveau du cou, s’envola dans les airs. Ses yeux encore ouverts semblaient nier la réalité.
« Hein… ? »
Avant même que le cavalier de gauche ait pu se retourner, une lame rouge sang lui jaillit du milieu de la poitrine.
Quelqu’un, arrivé par-derrière, lui plaqua la main sur la bouche pour l’empêcher de crier, puis fit pivoter la garde de son épée. Les yeux du dernier cavalier s’écarquillèrent.
« Gnh… Gnh… »
La main qui lui couvrait la bouche le relâcha. Dans un râle, le cavalier transpercé s’effondra presque en même temps que celui dont la tête avait été tranchée.
« Ah… »
Ce ne fut qu’alors que le soldat de la Fédération et la jeune fille aperçurent la silhouette qui se tenait au-delà de la porte ouverte, baignée par le clair de lune.
L’homme à la cape noire avait les cheveux et les yeux noirs, comme dans le souvenir de la jeune fille. L’épée ensanglantée qu’il tenait brillait comme une étoile parmi les taches écarlates.
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