Chapitre 132
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 132 : Quand tombe la première neige (7)
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La fête nocturne prit rapidement fin. De retour au manoir, Kyle et Elysia passèrent saluer Gilbert avant de regagner leurs chambres.
Par la suite, leurs journées s’installèrent dans une routine monotone. Le manoir du seigneur, perché sur une colline à l’est de la ville, baignait toujours dans une atmosphère paisible et silencieuse. Rien à voir avec les rues de la ville, encore animées par l’effervescence de la fête. On aurait dit que la colline séparait deux mondes distincts.
Kyle trouvait cela plutôt bien. Ils ne resteraient dans cette ville qu’une semaine environ. Ils devraient bientôt repartir ; une nuit à se perdre dans un rêve avait donc suffi. Au lieu de se noyer éternellement dans le passé, ils devaient se préparer à affronter l’avenir.
Environ une semaine après leur arrivée au manoir.
« C’est pour aujourd’hui. »
Elysia, qui tournait rapidement les pages d’un livre, prit enfin la parole. La table où elle était assise croulait sous les ouvrages qu’elle avait déjà lus. Ils provenaient tous de la bibliothèque du manoir et portaient sur la magie et l’histoire de la Fédération.
« On n’en sait rien. Ça peut encore prendre un jour ou deux. »
Kyle répondit d’un ton indifférent. Elysia tourna inconsciemment la tête vers lui. Assis au bord du grand lit, il entretenait son épée.
« Même dans ce cas, ça ne posera pas de problème majeur, n’est-ce pas ? »
« Exact. Le trajet d’ici à Rier, dans le Royaume de Valone, ne devrait pas être très long. Même dans le pire des cas, il ne nous faudra pas plus d’un mois. Il n’y aurait à s’inquiéter que des imprévus, mais maintenant que nous sommes en territoire fédéral plutôt que sur le continent méridional, ils ne peuvent pas nous poursuivre sans franchir la frontière. En pratique, tout est presque terminé. »
Une fois arrivés à Rier, Renavik ne serait plus qu’à quelques jours de route. L’objectif qui leur avait paru si lointain à la Porte de Ligrid se trouvait désormais juste devant eux.
« Alors, ça nous aura pris environ six mois… »
De la fin de l’été aux derniers jours de l’hiver. Se remémorant lentement tout ce qui s’était passé, Kyle posa sur la table de chevet le chiffon dont il s’était servi pour polir son épée. L’épée en fer stellaire, qui ne l’avait pas quitté un seul instant, brillait comme toujours.
« Il va vous manquer ? »
Kyle rengaina l’épée posée à côté de lui et posa la question.
« Il va me manquer ? »
« Vous séparer de Gilbert. »
« Eh bien… »
Incapable de répondre sur-le-champ, Elysia remua les lèvres, puis baissa la tête.
« Ce serait mentir que de dire le contraire. »
« … »
« Mais ce n’est pas comme si nous nous séparions pour toujours, alors ça va. Et puis, nous sommes en route pour aller voir mon oncle, n’est-ce pas ? J’ai déjà pu constater que Gilbert allait bien. Même si nous nous séparons à nouveau, nous pourrons nous revoir plus tard. Je crois que j’aurais davantage peur si je m’installais ici et cessais d’avancer. »
Elysia passa la main sur le livre d’histoire qu’elle tenait, le visage grave. Contrairement aux récits écrits du point de vue de l’Empire, la version de la Fédération révélait une autre facette des mêmes événements. Elle relatait aussi des faits oubliés par l’Empire.
« L’histoire est écrite par les vainqueurs. »
Elysia murmura ces mots à voix basse. Kyle baissa les yeux sur l’épée qu’il tenait.
Écrite par les vainqueurs.
S’il mourait et que la Fédération tombait aux mains de l’Empire, c’est sûrement ainsi que les choses se passeraient. La destruction de Hailen serait racontée comme la fin d’une petite nation frontalière qui s’était rebellée contre l’Empire, tandis que les histoires des innombrables morts s’effaceraient et seraient ensevelies par le temps. Il en irait de même pour la Fédération, elle aussi vaincue, et pour le continent méridional, qui se soumettrait à l’Empire. Alors, il ne resterait personne pour protester.
« Au bout du compte, il n’y a qu’une chose à faire. »
Kyle fixa son épée à sa taille et se leva. Il voulait se changer les idées en faisant un tour dans le jardin avant la tombée du soir.
Toc, toc.
À cet instant, quelqu’un frappa à la porte. Kyle s’interrompit, puis l’autorisa à entrer. Le domestique qui avait frappé ouvrit la porte avec précaution et s’inclina respectueusement. Après un bref instant, il se redressa et regarda tour à tour Kyle, qui venait de se lever, et Elysia, assise à la table. Il s’inclina de nouveau avant de parler.
« Monseigneur vous demande. Il dit qu’il a quelque chose à vous annoncer au sujet d’une lettre… »
* * *
Dès qu’ils entendirent le domestique, Kyle et Elysia se rendirent directement dans le bureau de Gilbert. Celui-ci s’y trouvait, une feuille de papier qui ressemblait à une lettre à la main, l’air grave.
« Ah, vous voilà. »
Il salua Kyle et Elysia à leur entrée. Après avoir échangé un regard, ils s’approchèrent du bureau où Gilbert était assis. Il n’était pas difficile de deviner ce qu’il tenait.
« Elle est arrivée ? »
« Oui, à l’instant. Jugez-en par vous-mêmes. »
Gilbert ne prit pas la peine de s’étendre en explications. Il leur tendit aussitôt la feuille.
« C’est… »
« Heureusement, sa réponse est favorable. Il souhaite vous rencontrer tous les deux dès que possible. »
Kyle parcourut rapidement la lettre. À ses côtés, Elysia en fit autant. Écrite de la main élégante que l’on attendait de la famille impériale, elle allait droit au but, sans fioritures inutiles.
Je me réjouis qu’Elysia ait survécu et trouvé refuge en exil. Je vous exprime ma plus profonde gratitude de l’avoir escortée.
J’attends avec impatience le jour où nous pourrons nous rencontrer. Ne vous épuisez pas sur la route de Rier et voyagez prudemment.
« Son Excellence estime qu’il serait préférable de discuter en personne de la coopération avec le Parlement de la Fédération et des détails à régler. Cela comprend les préparatifs nécessaires. La Première Princesse de l’Empire, dernier commandant des chevaliers de Hailen déchu, le Cœur du Dragon de Prisia, et les secrets concernant le Premier Empereur et la Wyverne. Tous ces sujets sont importants. »
Chacun d’eux aurait suffi à figurer à l’ordre du jour du Haut Conseil. Avec toutes ces questions qui surgissaient en même temps, Grand-Duc Rivelius aurait fort à faire. À tel point qu’il n’aurait même pas le temps de célébrer la survie de sa nièce et son arrivée dans la Fédération.
« Nous pourrons aussi retrouver les Chevaliers des Cendres survivants. »
La voix de Kyle trembla à peine lorsqu’il lut le post-scriptum au bas de la lettre. Gilbert hocha silencieusement la tête.
« J’en suis certain. Les Chevaliers des Cendres voudront eux aussi vous revoir, sir Kyle. »
« … »
« Vous partez demain ? »
Gilbert posa la question. Kyle et Elysia regardèrent la fenêtre derrière lui. Le soleil déclinait lentement. Leur silence lui ayant confirmé leur réponse, Gilbert reprit doucement :
« Je ferai tout préparer. Reposez-vous bien aujourd’hui. »
* * *
Le lendemain matin, Kyle et Elysia se réveillèrent tôt, avant le lever complet du soleil. Ils n’avaient pas grand-chose à emporter en dehors de leurs épées et de leurs sacoches d’inventaire, et les préparatifs furent donc rapides. Ils sautèrent le petit-déjeuner et sortirent du manoir.
La première chose qu’ils virent fut le ciel bleuté. L’aube n’avait pas encore percé et la lumière était faible. L’hiver battait son plein et les journées étaient courtes. Il semblait qu’il ne ferait vraiment jour qu’à huit heures.
Heureusement, tout avait déjà été préparé pour leur départ. Le plus important, c’étaient les deux chevaux qui les attendaient. Contrairement aux bêtes de somme ordinaires, ces montures de bonne race avaient l’air coûteuses au premier coup d’œil. On ne pouvait pas se les procurer simplement en ayant de l’argent. Grâce à elles, le voyage jusqu’à Rier serait sans doute plus court.
« Gilbert n’a pas fait les choses à moitié. »
« … On dirait bien. »
Elysia murmura en caressant la crinière lustrée d’un cheval. Kyle croisa le regard de celui qui se tenait devant lui.
« Tu as toujours peur de monter à cheval ? »
« Non. Plus maintenant. »
Kyle secoua la tête.
Pendant la Guerre du Nord, Sieg, son cheval bien-aimé, avait été déchiqueté par les griffes d’une wyverne. Depuis, il n’était plus jamais remonté à cheval. Mais cela avait changé lorsqu’il s’était mis à voyager avec Elysia. Kyle ne rejetait plus instinctivement l’idée de monter à cheval.
Rester là où il était ne changerait rien.
« Ils vous plaisent ? »
Alors qu’ils examinaient les chevaux qu’ils allaient monter, Gilbert sortit du fond du manoir et s’approcha d’eux.
« Gilbert. »
« Vous partez déjà, princesse. Pour être honnête, j’aurais aimé que vous restiez plus longtemps. »
Il portait des vêtements trop légers pour la saison. Le soleil n’était pas encore levé et il était tôt, mais il semblait être sorti en personne pour leur dire au revoir.
Il aurait aimé qu’elle reste plus longtemps.
Il ne mentait pas.
La température étant sous le point de congélation, leur haleine blanche se formait et s’évanouissait sans cesse devant eux. À travers ce voile, l’expression de Gilbert trahissait ses sincères regrets.
Gilbert semblait tenir à Elysia bien plus qu’elle ne l’avait imaginé. Il suffisait de voir qu’à un moment donné, contrairement à leurs retrouvailles, il s’était mis à s’adresser à elle avec une telle familiarité.
« Nous nous reverrons. Ce n’est pas un adieu définitif. »
« … C’est vrai. Tant que nous sommes en vie, nous aurons toujours l’occasion de nous revoir. Vous devez aussi rencontrer Son Excellence, princesse. »
Après avoir échangé de brefs adieux, Gilbert se tourna vers Kyle.
« Sir Kyle. »
« Oui ? »
« Avez-vous assez d’argent pour le voyage ? Si vous le souhaitez, je peux vous en fournir une bonne somme. »
Kyle secoua légèrement la tête. Gilbert eut l’air surpris.
« Vous n’en avez pas besoin ? »
« Je ne suis pas assez riche pour qu’on me qualifie de fortuné, mais j’ai déjà plus d’argent qu’il ne m’en faut. »
« Vous semblez bien vous en tirer. »
« Oui. J’ai travaillé comme mercenaire sur le continent méridional pendant plus de trois ans. »
Gilbert jeta un regard au cou d’Elysia, dissimulé sous sa capuche. Depuis leur retour de la fête hivernale, quelques jours plus tôt, elle portait toujours un collier orné d’une pierre magique d’ambre.
Un cadeau que Kyle lui avait offert pour remplacer le Cœur du Dragon qu’il avait gardé.
Et un outil magique défensif, en cas d’urgence.
C’était ce qu’avait dit Elysia, mais Gilbert ne prit pas ses paroles au pied de la lettre. Il était vrai que Kyle le lui avait offert pour remplacer le Cœur du Dragon qu’il avait gardé, et il était vrai que l’objet pouvait servir à se défendre en cas d’urgence. Pourtant, sa signification ne se limitait pas à cela. C’était du moins ce que pensait le vieux noble. L’expérience qu’il avait accumulée au fil des ans n’était pas à balayer d’un revers de main.
« … Je comprends. Si vous insistez, laissez-moi au moins vous préparer de quoi manger en chemin. »
Gilbert fit apporter à Kyle de la nourriture que les domestiques avaient apparemment préparée à l’avance. Des provisions adaptées à un long voyage : du pain de seigle, de la viande salée et du fromage.
Même une sacoche d’inventaire ne pouvait arrêter le passage du temps. L’espace agrandi qu’elle contenait n’y changeait rien. Gilbert avait tenu compte de tout cela dans ses provisions. Inutile de préciser que leur qualité était excellente.
« Merci. Nous nous régalerons. »
Kyle le remercia sincèrement. Les lèvres de Gilbert s’incurvèrent doucement.
« Ce n’est rien. »
Il leur lança un regard. L’heure du départ était venue. Kyle et Elysia échangèrent un dernier coup d’œil, puis se hissèrent en selle. Alors qu’ils vérifiaient une dernière fois leurs épées à la taille et les rênes de leurs montures, Gilbert prit la parole.
« Ah. »
Comme s’il venait de s’en souvenir, Gilbert s’approcha suffisamment pour se tenir juste devant Kyle. Celui-ci se pencha instinctivement vers lui.
« J’ai oublié de vous dire quelque chose. »
Après avoir jeté un regard autour de lui, Gilbert murmura d’une voix très basse :
« Ne baissez jamais votre garde, ni pendant le voyage jusqu’à Rier, ni même après votre arrivée. Il en va de même à Renavik. Vous souvenez-vous de notre conversation ? »
« … Que la Fédération compte des espions impériaux et des gens favorables à l’Empire ? »
Gilbert hocha silencieusement la tête.
« Oui. Vous pouvez naturellement faire confiance à Son Excellence et aux Chevaliers des Cendres survivants, mais ils ne sont pas les seuls. Même au Haut Conseil de la Fédération, les désaccords font échouer bien des projets. C’est d’autant plus vrai quand chaque camp défend ses propres intérêts. Les Chevaliers de la Fédération, l’ordre directement rattaché au Parlement, ne font pas exception. »
« Le Royaume de Russel. »
Kyle répondit sans hésiter. Gilbert esquissa un sourire amer.
« Tout le monde n’est pas prêt à donner sa vie pour ses convictions. La plupart des gens agissent dans leur propre intérêt et pour leur sécurité. Alors, restez sur vos gardes, même si je suis mal placé pour vous faire la leçon… »
Le Royaume de Russel partageait une frontière avec l’Empire et avec la Théocratie du Croissant, au centre du continent. En même temps, sa situation au cœur de la Fédération lui avait naturellement permis de devenir un centre commercial.
C’était pour cette raison que Gilbert s’était installé à Renvel, la ville commerciale du Royaume de Russel. Et maintenant que les frontières étaient fermées, Russel adoptait l’attitude la plus favorable à l’Empire. Plus son affrontement hostile avec l’Empire se prolongerait, plus ses pertes seraient astronomiques. Il en avait déjà subi d’énormes ; il devait donc devenir de plus en plus désespéré.
« Je m’en souviendrai. »
« Je suis sûr que vous saurez vous débrouiller, sir Kyle. Prenez ceci. »
« Qu’est-ce que… ? »
Kyle le regarda, perplexe. Gilbert sortit de ses vêtements un emblème ancien.
« L’emblème de Son Excellence. Il vous sera certainement utile. »
Il s’agissait apparemment de l’emblème dont Gilbert se servait lui-même. Le vieux noble le déposa sans hésitation dans la main de Kyle.
« Comme vous n’avez pas non plus de papiers d’identité, utilisez-le à leur place. Il vous épargnera bien des ennuis et des complications. »
« Si je le prends… »
« Ce n’est pas grave. Je pourrai en recevoir un autre plus tard. »
Cette fois, Kyle ne refusa pas. La Maison Valerian était la plus prestigieuse famille noble du Royaume de Kirian, sur le continent méridional. Pour avoir lui-même l’emblème de cette maison ducale, il savait bien quelle autorité conférait un tel symbole. Comme le disait Gilbert, il n’avait pas de papiers d’identité ; posséder l’emblème du Grand-Duc lui serait donc extrêmement utile.
« Alors, bon voyage. C’est tout ce que ce vieil homme pourra faire pour vous. Veuillez prendre grand soin de la princesse. »
Gilbert recula. Tous trois échangèrent un regard.
Cela ne dura pas. Kyle fut le premier à tirer sur ses rênes et à faire tourner sa monture. Elysia le suivit. Debout devant le grand portail du manoir, Gilbert les regarda en silence s’éloigner et disparaître en contrebas de la colline.
À ce moment-là, le soleil matinal éclaircissait déjà le ciel sombre. Une pâle lueur d’aube traversait l’hiver.
Resté seul, le vieux noble murmura pour lui-même :
« Puissent-ils arriver sans encombre. »
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