Chapitre 130
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 130 : Quand tombe la première neige (5)
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Pour Kyle, Hailen et les Chevaliers des Cendres avaient été le second foyer et la seconde patrie qu’il avait trouvés en terre étrangère.
Ils l’avaient recueilli quand il avait fui l’Empire, par un hiver glacial. Ils l’avaient accueilli dans l’ordre et lui avaient enseigné comme il se devait l’épée et la magie. Ils avaient témoigné de la chaleur à un homme qui avait été seul. Jusqu’au bout, ils lui avaient accordé leur confiance sans la moindre hésitation.
Plus le temps passait à leurs côtés, plus ces souvenirs s’enracinaient en lui. C’était pourquoi, même après avoir tout perdu, il demeurait prisonnier de son passé.
Même après les avoir abandonnés et s’être enfui seul pour survivre, il avait tenté de retrouver la moindre trace de l’ordre. En vain, bien sûr. Pour les poursuites à courte portée comme pour la mobilité, les wyvernes n’avaient pas d’égales. Même si quelques-uns avaient eu la chance de survivre, ils n’auraient pas laissé de traces à la légère tant que l’Empire restait puissant.
Pourtant, il n’avait pas renoncé à espérer. Au fond de lui, il croyait que certains d’entre eux devaient encore être en vie.
Sinon, il n’aurait pas tenu le coup.
Même s’il devait se noyer dans un rêve illusoire, il voulait s’accrocher à cette faible possibilité.
Mais voulez-vous dire que ce n’était pas un vain souhait, mais la vérité ?
« … »
Le silence s’éternisa. Au milieu du jardin, en cette froide journée d’hiver, les regards du jeune chevalier et du vieux noble se croisèrent.
« Ce que vous venez de dire… »
« … »
« Le pensiez-vous vraiment ? »
Kyle prit la parole le premier. Sa voix était raide lorsqu’elle franchit ses lèvres entrouvertes. En apparence, elle ne trahissait aucune émotion, mais ce n’était pas ce qu’il ressentait vraiment.
« Ce n’est pas un mensonge. Je n’ai aucune raison de mentir. »
Gilbert répondit calmement. Ses yeux, fixés sur Kyle, étaient empreints de compassion.
« Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont bel et bien en vie. »
Ce ne fut qu’alors que Kyle reprit enfin ses esprits.
« Dans la Fédération ? »
« Oui. »
« Combien, exactement ? »
« Je n’en connais pas le nombre exact non plus. C’est un secret bien gardé, connu du seul Son Excellence. Pour commencer, les Chevaliers des Cendres qui se cachent dans la Fédération évitent autant que possible tout contact avec les étrangers. Ils préparent discrètement une grande entreprise dans l’ombre. À ma connaissance, le Grand-Duc Rivelius est le seul à les rencontrer directement. »
Quelques Chevaliers des Cendres avaient survécu et se cachaient dans la Fédération.
Kyle se plongea dans ses pensées en entendant Gilbert. D’innombrables possibilités lui traversèrent l’esprit avant de s’évanouir.
Ils n’avaient affaire qu’au Grand-Duc Rivelius.
Ce n’était pas étonnant. Les agissements des Chevaliers des Cendres étaient considérés comme l’un des secrets les plus importants de l’Empire. Celui-ci devait avoir de nombreux informateurs disséminés dans toute la Fédération ; mieux valait donc dissimuler leur identité aussi soigneusement que possible plutôt que d’agir au grand jour. S’ils se précipitaient sous le coup du désespoir, le moindre faux pas pouvait tout compromettre.
S’ils comptaient s’opposer à l’Empire, ils devaient savoir endurer. Pour que les faibles l’emportent sur les forts, ils n’avaient d’autre choix que d’attendre une ouverture. Écraser les autres par la force était un privilège réservé aux puissants.
Même pendant la Guerre du Nord, ils avaient commis plus d’une erreur parce qu’ils n’avaient pas supporté les injustices sous leurs yeux.
Même si leur propre famille se faisait mettre en pièces juste devant eux.
À cette pensée, Kyle sentit toutes ses forces l’abandonner. Le mana de sa bague, qui avait réagi par instinct, s’était déjà dissipé. Le vide qu’il avait laissé se remplit de cette impuissance qui le rongeait depuis si longtemps.
Les Chevaliers des Cendres survivants.
Combien en restait-il, au juste ?
Gilbert avait dit qu’ils étaient quelques-uns ; ils étaient donc plus d’un. Deux ? Trois ? Quatre ? Même s’ils étaient cinq, cela représentait-il plus d’un dixième de leurs effectifs à leur apogée ?
Était-il censé trouver cela heureux ?
« … Sir Kyle ? »
Kyle resta silencieux si longtemps que Gilbert finit par l’interpeller. Un instant plus tard, Kyle revint à lui et détacha son regard du sol couvert de neige.
« Au bout du compte, je n’ai pas d’autre choix que de rencontrer le Grand-Duc Rivelius en personne. »
« C’est sans doute vrai. Si vous n’étiez qu’un étranger, ce serait différent, mais vous êtes le dernier commandant des Chevaliers des Cendres. Vous pourrez certainement retrouver les Chevaliers des Cendres qui ont survécu. Son Excellence en tiendra compte, lui aussi. »
Au bout du compte, il ne pouvait rien faire ici. Tout ce qu’il pouvait, c’était attendre une réponse à sa lettre.
« Malgré tout, c’est une bonne chose. »
« Quoi donc ? »
Kyle posa la question sans réfléchir.
« Que vous soyez en vie, Sir Kyle. Et que vous possédiez le Cœur du Dragon de Prisia. Son Altesse connaît également les secrets des wyvernes. »
« … »
« Avec tout cela, même le Haut Conseil n’aura d’autre choix que d’agir. Son Excellence est l’un de ses six membres, après tout. Mais… »
« Mais ? »
Kyle plissa les yeux. Après une brève hésitation, Gilbert poursuivit avec difficulté.
« Tout le monde, dans la Fédération, n’est pas hostile à l’Empire. C’est particulièrement vrai de ceux dont les intérêts sont étroitement liés à l’Empire. »
« … »
« Soyez prudent. Méfiez-vous toujours. Si quelqu’un vous aborde sans raison et se montre aimable, c’est qu’il a forcément une arrière-pensée. C’est d’autant plus vrai en ces temps troublés. »
« Vous voulez dire qu’il y a des espions impériaux parmi les nobles de la Fédération ? »
Gilbert ne répondit pas. Il se contenta d’esquisser un sourire amer.
« Je ne peux pas le nier. »
« … »
« Bien sûr, ils ne sont pas tous des espions. Certains réclament la guerre contre l’Empire pour des raisons personnelles. D’autres estiment qu’il faut préserver la paix, quitte à s’agenouiller lâchement. Il y a toutes sortes de gens. Contrairement à l’Empire, uni sous l’autorité absolue de l’Empereur, la Fédération compte de nombreuses voix. »
« Pensez-vous que la guerre est imminente ? »
« Eh bien… »
Gilbert s’interrompit.
« Je l’ignore. »
Il se retourna et balaya le jardin du regard. Les gros flocons qui s’étaient accumulés sur les branches nues avaient fini par céder et tomber au sol. Attirés par la gravité, ils n’avaient pu résister. Ils gisaient, éparpillés et impuissants, sur le sol.
Tout comme Kyle lui-même.
« Le nombre de Chevaliers wyvernes recensés jusqu’ici est bien inférieur à celui d’autrefois. La guerre contre Hailen s’est terminée il y a peu ; ils sont donc moins de vingt. »
Gilbert poursuivit, les mains jointes derrière le dos.
« Mais rien n’est certain. L’Empire a beau avoir de nombreux espions dans la Fédération, nous n’avons presque rien appris sur la Maison impériale d’Archandia depuis que la Maison Lucent a été complètement écartée du pouvoir politique central. Les autres maisons nobles d’opposition ont soit perdu leur influence, soit fui de notre côté ; nos yeux et nos oreilles ont donc été coupés. »
Ils étaient en position de faiblesse. Il n’y avait pas d’autre façon de le dire.
Ils étaient déjà militairement inférieurs, et voilà qu’ils étaient aussi désavantagés sur le plan du renseignement. Hailen, le seul rempart qui retenait l’Empire, avait été entièrement détruit quelques années plus tôt.
Le sud du continent était toujours lié à l’Empire par un traité de paix ; si la guerre éclatait, il y avait donc de fortes chances qu’il n’intervienne pas directement. Dans ce cas, la Fédération devrait affronter seule l’Empire, sans l’aide de personne.
Comme Hailen l’avait fait.
« Quel est le risque d’une invasion surprise ? »
Kyle héla Gilbert, qui s’éloignait.
« Très faible. Mais nul ne peut le savoir. Rien n’est absolu en ce monde. »
Gilbert jeta un regard par-dessus son épaule et secoua la tête. Puis il leva de nouveau les yeux. Le ciel du début de l’hiver, sous lequel était tombée la première neige, était haut et dégagé. Son souffle blanc s’éleva de ses lèvres tandis qu’il murmurait doucement :
« Une chose est sûre. Nous devons nous préparer à l’avance. Quand nous le regretterons, il sera déjà trop tard. »
* * *
Après avoir encore discuté un moment avec Gilbert, Kyle retourna dans sa chambre. Ils avaient plus ou moins confirmé leurs intentions respectives ; rien ne justifiait donc de rester dehors dans le froid.
La chambre était aussi chaude qu’à son départ. Dans un coin de la vaste pièce, une cheminée brûlait des pierres magiques plutôt que du bois.
Une chose avait changé : Elysia était introuvable.
Elle lisait tranquillement quand il était parti avec Gilbert ; elle était donc sans doute sortie quelque part.
Elle ne devait pas être allée bien loin.
Ces derniers jours, les habitudes de Kyle et d’Elysia étaient prévisibles. Même lorsqu’ils sortaient, ils se contentaient de prendre l’air dans le jardin ou la cour.
Kyle tituba jusqu’au fauteuil près du lit et s’y laissa tomber. La chaleur languissante des pierres magiques, qui remplaçait l’air froid de l’hiver, enveloppa son corps tout entier et acheva de vider ses membres de leurs forces. La conversation qu’il venait d’avoir tournait en boucle dans son esprit, comme une vidéo.
Les mots de Gilbert — les Chevaliers des Cendres survivants se trouvaient désormais dans la Fédération — résonnaient sans cesse en lui.
Ils étaient vivants.
Les gens qui avaient été comme sa famille étaient vivants.
Kyle passa une main rêche sur son visage. Des émotions confuses bouillonnaient dans sa poitrine.
Suis-je soulagé, en ce moment ?
Il l’ignorait. Il ne parvenait pas à savoir si ce qu’il ressentait était du soulagement, de la colère ou du chagrin. Ce n’était qu’un rêve insensé auquel il s’était raccroché en fuyant seul le nord pour gagner le sud du continent.
Pourtant, même maintenant que cette chimère était devenue réalité et se trouvait devant lui, Kyle ne parvenait pas à éprouver une joie sans mélange.
Les Chevaliers des Cendres survivants étaient peu nombreux.
Les autres n’étaient pas revenus.
Rowen, Yurian et Cecilia.
Ils étaient morts depuis longtemps. Pour Kyle, devenu le dernier commandant à la suite d’un vote majoritaire, seule subsistait la vengeance. Même ce rêve s’était révélé vain après la chute de Baldheim, la capitale.
Comme un mirage en plein jour.
Rowen. Yurian. Cecilia.
Kyle prononça avec une douloureuse nostalgie les noms de ceux qu’il ne reverrait plus. Par instinct, il serra fermement le Cœur du Dragon, dissimulé sous ses vêtements.
Que devrais-je faire ? Devrais-je aller les voir, malgré tout ?
Mais comment un perdant lâche et sans vergogne comme moi pourrait-il affronter les survivants ? De quel droit ?
Et s’ils m’en voulaient ?
Alors, je…
Kyle serra le Cœur du Dragon si fort que sa main en blanchit. À cet instant, la porte fermée s’ouvrit brusquement.
« Kyle ? Tu es de retour. »
Kyle se tourna vers cette voix familière. Elysia se tenait dans l’embrasure, vêtue d’une robe blanche et la capuche rabattue bas sur le visage.
À moins d’être seule avec Kyle, elle gardait toujours sa capuche. Elle ne voulait pas qu’une autre personne que Gilbert découvre son identité. Il aurait été fâcheux que la nouvelle de la défection de la Première Princesse dans la Fédération se répande avant même qu’ils aient rencontré le Grand-Duc.
« Elysia. »
« … »
« Tu es allée à la bibliothèque ? »
Kyle posa la question en se redressant. Elle referma soigneusement la porte et hocha aussitôt la tête.
« Oui. J’ai terminé tous les livres que j’avais rapportés hier, alors je suis allée en chercher d’autres. Heureusement, il y a beaucoup à lire dans la bibliothèque de ce manoir. Gilbert a toujours considéré la lecture comme la vertu la plus importante ; ce n’est donc pas étonnant. »
« … »
« J’y ai appris beaucoup de choses. Il y a aussi pas mal d’excellents ouvrages de la Fédération. La Maison Perian n’est pas une maison guerrière qui vénère particulièrement l’épée ou la magie, mais elle possède malgré tout de nombreux livres sur la magie. Mieux vaut s’occuper que rester sans rien faire. »
Elysia s’approcha de Kyle et s’arrêta devant lui. Puis elle posa avec fracas sur la table, juste devant lui, la pile de livres qu’elle portait dans ses bras.
« Cette fois, j’ai surtout pris des ouvrages sur la magie. Les Tours de magie de la Fédération sont assez avancées, elles aussi. »
Une pointe d’enthousiasme perçait dans sa voix.
« Pas celui-là… celui-là non plus… Ah, celui-ci devrait faire l’affaire. »
« … »
« Toi aussi, tu utilises surtout la magie, Kyle. Ce livre te sera certainement utile. Il rassemble des articles de recherche sur le contrôle du mana. Je me suis dit qu’il te plairait. Inutile de me remercier. »
« … »
« Kyle ? »
Kyle fixait les livres sur la table sans vraiment les voir. Lentement, il releva la tête.
Elysia le regardait d’un air inquiet.
« Tu es blessé quelque part ? »
« … Non. Je suis juste un peu fatigué. »
« Ne me dis pas que tu as encore utilisé le mana du Cœur du Dragon ? »
Elysia fronça lentement les sourcils. Comme on pouvait s’y attendre, elle se lança dans une longue remontrance.
Qu’avait-il compris des paroles du vieil homme ? Et s’il mourait pour de bon ? Ne lui avait-elle pas dit de ne pas l’utiliser sans elle ? Pourquoi recommençait-il alors qu’il ne savait même pas le maîtriser correctement ?
Elle avait beaucoup changé.
En observant Elysia, Kyle songea à la vitesse à laquelle le temps passait. Lors de leur première rencontre, ils avaient essayé de s’entretuer. Il n’aurait jamais imaginé qu’ils finiraient par venir ensemble jusqu’à la Fédération.
Cela faisait-il aussi partie de l’avenir que Prisia avait entrevu ?
Si oui, que ferait-il au bout du chemin ?
Kyle l’ignorait, mais cette fois, il décida de ne pas fuir. Il pourrait écouter leurs reproches autant qu’ils le voudraient. Cette vie était comme morte depuis le jour où Hailen était tombé.
Rien ne restait éternellement à la même place.
Kyle, Elysia, la Fédération, l’Empire, et même le Premier Empereur qui avait dévoré l’esprit de l’Empereur actuel.
Un jour, tous connaîtraient leur fin.
La seule différence tenait peut-être au chemin qu’ils emprunteraient pour y parvenir.
« On dirait que Gilbert t’a appris quelque chose d’important. C’est pour ça que tu as l’air si préoccupé et abattu. »
Après avoir parlé un moment, Elysia reprit d’un ton plus calme. Kyle ne confirma ni ne démentit.
Plus je te connais, plus tu me connais.
Autrefois, elle n’aurait jamais dit une chose pareille. Elle ne l’aurait probablement même pas remarqué. Le Kyle qu’elle avait connu était discret en toute circonstance et ses émotions variaient peu.
Mais ce n’était plus le cas.
Au cours de leur voyage de six mois vers la Fédération, Elysia avait compris que Kyle n’était qu’un homme. C’était tout naturel. Près d’une demi-année, ce n’était pas rien. Ces mois avaient eu bien plus de poids que les trois années que Kyle avait laissées s’écouler en vain.
Elle avait toujours été perspicace et intelligente ; il ne devait donc pas lui être difficile de comprendre son état d’esprit actuel.
« Viens. »
Kyle observait tranquillement Elysia quand elle lui saisit le poignet et le força à se lever.
« … Où ça ? »
Kyle se leva, déconcerté, et posa la question. Elysia ne répondit pas tout de suite. Elle tourna le regard vers le paysage qui s’étendait en contrebas de la colline, de l’autre côté de la fenêtre.
Une ville toute blanche, où la neige s’était accumulée depuis plusieurs jours, s’étendait à leurs pieds.
« En ville. »
Notes :
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