Chapitre 128
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 128 : Quand tombe la première neige (3)
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Gilbert ne se contenta pas de s’agenouiller : il baissa aussi la tête, témoignant ainsi du plus profond respect. Son attitude tenait moins de la révérence à une princesse que de l’audience accordée par l’Empereur lui-même.
Un noble impérial de haut rang, qui s’était exilé presque en même temps que le Grand-Duc Rivelius.
À présent proche de la vieillesse, il avait les cheveux grisonnants. De profondes rides marquaient son visage sévère. Toute sa personne dégageait une dignité indéniable. Il ne s’entraînait pas à l’épée, mais son corps était bien proportionné, sans doute parce qu’il prenait grand soin de lui.
Au premier regard, il avait tout du chef d’une vieille maison noble impériale. Sa façon de parler le confirmait. Une seule chose le distinguait : il témoignait un respect excessif à Elysia, une fugitive que la Famille impériale avait déclarée traîtresse.
À bien y penser, elle avait dit que c’était le noble le plus honnête et le plus fiable.
On aurait dit qu’il retrouvait enfin son seigneur après une très longue absence.
Aux côtés d’Elysia, Kyle baissa les yeux vers le noble âgé, toujours agenouillé. Gilbert gardait la tête inclinée. Il ne semblait pas jouer la comédie. La joie presque extatique que Kyle avait aperçue un instant plus tôt ne pouvait être feinte.
« Relevez-vous, Gilbert. Vous approchez des soixante ans. J’ai peur que vos genoux n’en souffrent. »
Elysia sourit avec douceur et plaisanta légèrement. Ce n’est qu’alors que Gilbert se releva, les mains tremblantes.
« Votre Altesse… »
« Je suis heureuse de voir que vous allez bien. Vous avez quelques rides de plus qu’avant. »
« Elles me sont venues à force de chercher Votre Altesse chaque jour. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai dormi une nuit entière… »
« Vous me cherchiez ? »
« Oui. Nous avons appris que vous aviez quitté Archandia et que vous étiez arrivée sur le continent sud. Nous avons encore des espions dans l’Empire et dans le sud, même si notre réseau n’y est pas aussi étendu que dans la Fédération. Mais toutes les nouvelles se sont arrêtées à la frontière du Royaume de Brendel. »
« Vous parlez des Chevaliers wyvernes. »
Au-delà des Montagnes de Ligrid et de la forteresse, jusqu’à la frontière jouxtant le Duché de Tervan. Les corps des deux Chevaliers célestes et de leurs wyvernes avaient été brûlés sans laisser la moindre trace : il était donc naturel que les nouvelles se soient arrêtées là. Ils avaient même payé Serentia pour étouffer l’affaire.
Du point de vue de Kyle, il était plus surprenant que Gilbert ait eu connaissance d’au moins quelques informations sur le continent sud, si difficile à atteindre depuis cette lointaine Fédération.
Alors, ce n’était pas un mensonge : il était bel et bien compétent.
« Je n’aurais jamais imaginé que vous arriveriez jusqu’ici saine et sauve. Quel soulagement. »
Le noble âgé semblait sincèrement soulagé.
« Son Excellence sera heureuse de vous revoir. Comme moi, il s’est beaucoup inquiété pour votre sécurité. Mais qui est la personne à vos côtés… ? »
Il reporta son regard d’Elysia à Kyle. Les cheveux et les yeux noirs de celui-ci, sous sa cape noire, contrastaient vivement avec Elysia. Après avoir remarqué l’épée à sa taille, Gilbert les observa l’un après l’autre avec prudence. L’émotion de leurs retrouvailles s’étant suffisamment apaisée, il pouvait enfin s’interroger sur l’identité de Kyle.
« Nous avons sans doute beaucoup de choses à nous raconter avant de pouvoir rattraper le temps perdu. »
Elysia esquissa un sourire amer. Elle jeta un coup d’œil à la porte close, puis ajouta :
« Il nous faudrait un endroit calme pour discuter. Pourriez-vous faire sortir vos gens ? »
* * *
À peine Elysia eut-elle fini de parler que Gilbert congédia le chevalier qui attendait derrière la porte. Sur son ordre, celui qui les avait guidés jusque-là s’éloigna sans un mot.
Il mit ses papiers de côté et invita Kyle et Elysia à s’installer sur les canapés de son bureau. Leur conversation risquait de durer, et rien ne justifiait qu’ils restent debout. Kyle fit circuler le mana dans son anneau et inspecta la pièce une dernière fois avant de s’asseoir, avec Elysia, sur le canapé que Gilbert lui avait désigné.
Gilbert demanda à une servante d’apporter une table à thé, puis s’assit en face d’eux et prit la parole sur un ton chaleureux et familier.
« Voici le thé que Votre Altesse aimait autrefois. »
« … Cela fait longtemps. »
Elysia prit la tasse entre ses mains. Elle contempla la pâle vapeur blanche qui s’en élevait, puis porta la tasse à ses lèvres.
« Est-il à votre goût ? »
« Il a le même goût qu’autrefois. Il me rappelle de vieux souvenirs. »
« … Oui. Il me rappelle l’époque où Sa Majesté l’Impératrice était encore en vie. »
Les lèvres d’Elysia s’incurvèrent à peine. Ce n’était pas un sourire de pure joie. Il avait quelque chose d’amer.
« Je crois que je devrais commencer par me présenter. »
Gilbert se tourna vers Kyle. Celui-ci soutint en silence le regard du noble âgé. Aucun des deux ne détourna les yeux. L’espace d’un instant, leurs regards s’entremêlèrent.
Aucun des deux ne connaissait l’autre, après tout.
Ils ne se rencontraient face à face que parce qu’Elysia se trouvait entre eux. Au fond, Kyle et Gilbert étaient des étrangers. Aussi assurée qu’Elysia fût de pouvoir faire confiance à Gilbert, Kyle était du genre à ne croire que ce qu’il voyait de ses propres yeux. Gilbert semblait être du même acabit.
« Je m’appelle Gilbert Perian. J’ai autrefois dirigé la Maison Perian et servi l’Empire, mais, il y a cinq ans, j’ai emmené toute ma famille en exil dans la Fédération de Grandecia, à la suite de Son Excellence. »
Gilbert prit la parole le premier. En réponse à cette présentation courtoise, Kyle inclina légèrement la tête.
« Je m’appelle Kyle. Je travaille actuellement comme mercenaire. »
« Un mercenaire ? Je vois. Vous avez dû faire un long détour par le continent sud pour rejoindre la Fédération depuis l’Empire. Vous avez accepté un contrat pour escorter Votre Altesse ? »
« Oui. »
« Vous n’avez pas l’air d’un mercenaire ordinaire. Quel était votre statut, autrefois ? »
Gilbert ne tourna pas autour du pot. À cette question directe, Kyle leva les yeux de sa tasse et jeta un regard à Elysia, assise à ses côtés.
« J’appartenais aux Chevaliers des Cendres. »
« Les Chevaliers des Cendres… »
Pendant un instant, la main de Gilbert se mit à trembler autour de sa tasse. Cela ne dura pas. Sous ses cheveux grisonnants, ses yeux vacillèrent tout aussi brièvement. Sa réaction était difficile à cerner : il semblait surpris, mais pas complètement.
« Cela explique les questions qui étaient restées sans réponse. »
Il ne reprit la parole qu’après un bref silence.
« Laissons de côté la raison pour laquelle vous avez entrepris ce voyage avec Votre Altesse. »
« … »
« Comme je vous l’ai dit, Son Excellence s’est beaucoup intéressé à ce qu’il était advenu de Votre Altesse. Si cela ne vous paraît pas trop indiscret, pourriez-vous me raconter votre périple de l’Empire à la Fédération ? »
Voilà où il voulait en venir. Gilbert observa attentivement leurs réactions en posant sa question.
« Eh bien… »
Kyle ne sut pas quoi répondre sur-le-champ. Depuis sa rencontre avec Elysia, près de six mois d’événements les avaient menés jusqu’ici. Il ne savait pas par où commencer. La mort des deux Chevaliers wyvernes et les événements incroyables survenus dans l’Archipel de Corsa faisaient aussi partie du voyage.
« Ce n’est pas grave, Kyle. Je vais lui expliquer. »
Voyant Kyle hésiter, Elysia intervint.
« Ça ne vous dérange pas ? »
Elle regarda Kyle comme si elle cherchait son assentiment. Il hocha la tête sans un mot.
« Très bien. Tout a commencé il y a plus de six mois, à Archandia. Je… »
Après s’être raclé la gorge deux fois, Elysia entreprit de raconter le passé. D’une voix calme, elle expliqua à Gilbert ce qui s’était passé, en choisissant et en modifiant certains détails quand c’était nécessaire.
Elle raconta sa fuite de la capitale impériale et son arrivée sur le continent sud. Puis les deux Chevaliers wyvernes qui l’avaient poursuivie en chemin, son entrée à la Porte de Ligrid alors qu’elle était presque désespérée, sa rencontre avec Kyle et leur arrivée à la frontière du Duché de Tervan.
Les combats qui avaient jalonné leur route, ainsi que la mort des deux Chevaliers wyvernes, furent racontés de façon à paraître crédibles. Il en fut de même pour la suite, après leur passage par le Duché de Tervan et leur arrivée sur une île de l’Archipel de Corsa. Une grande partie de sa rencontre avec Alfred, notamment le voyage dans le temps et le secret du Cœur du Dragon, fut passée sous silence.
Malgré cela, Gilbert semblait incapable de croire ce qu’il venait d’entendre. Non, il peinait simplement à l’accepter.
« Voilà ce qui s’est passé. »
Elysia termina son récit. Le silence envahit le bureau pendant un moment.
« L’Empereur actuel… serait donc le Premier Empereur lui-même ? »
Gilbert finit par reprendre ses esprits et rompit le silence avec peine. Les doigts entrelacés, il fixait son thé désormais froid. Son regard trahissait à la fois le doute et un refus d’accepter la réalité.
« Oui. Mon père est mort. Il ne reste que son corps. »
« Mais… »
« Vous m’aviez dit un jour que mon père semblait changer. Vous aviez raison. Le Premier Empereur a tué mon père. Il lui a pris son esprit. »
Gilbert ne le nia pas. Il ne le pouvait pas. Le comportement étrange de l’Empereur au cours des dix dernières années était déjà devenu une rumeur largement répandue.
« Alors, le Cœur du Dragon… »
« Il est ici. »
Kyle dénoua le cordon autour de son cou et posa le pendentif sur la table. Les yeux de Gilbert s’écarquillèrent devant le Cœur du Dragon, taillé comme une pierre précieuse blanche.
« Ça… N’importe qui verrait qu’il est authentique. J’avais entendu dire que le Cœur du Dragon avait disparu de la Famille impériale, mais je ne pensais pas le voir un jour de mes propres yeux. »
« C’est la première fois que vous le voyez ? »
« Oui. Le Cœur du Dragon de Prisia et l’épée de l’Empereur, Aube, comptent parmi les plus grands trésors de la Maison impériale d’Archandia. C’est naturel, puisqu’il s’agit du seul héritage qui subsiste de Prisia. Seul un tout petit nombre de personnes étaient autorisées à consulter les recherches magiques sur le Cœur du Dragon. »
L’épée de l’Empereur, Aube, avait détruit l’esprit des Empereurs successifs pour ne laisser que leur enveloppe vide. Un fragment du Cœur du Dragon de Prisia avait résisté au Premier Empereur. Deux Chevaliers wyvernes avaient péri. Et voici maintenant les secrets de la Famille impériale, restés cachés jusqu’à ce jour.
« Nous avons une demande à vous faire, Gilbert. »
Gilbert, accablé par cette avalanche d’informations, resta figé. Elysia poursuivit comme pour le pousser à réagir. Kyle remit sous ses vêtements le Cœur du Dragon qu’il avait posé sur la table.
« Nous devons rejoindre Renavik, où se trouve le Parlement de la Fédération, le plus vite possible. C’est là seulement que je pourrai rencontrer mon oncle. Avant cela, j’aimerais aussi lui envoyer une lettre. Mais je n’ai aucun moyen de la lui faire parvenir moi-même pour l’instant ; j’aimerais donc vous demander votre aide. »
Après quoi, Elysia observa en silence le noble âgé qui lui faisait face. Une main contre le front, il regardait sa tasse, encore à moitié pleine.
« Avant cela, j’aimerais vous poser une question. »
Après avoir laissé échapper un gémissement silencieux, Gilbert releva la tête, le visage résolu.
« Votre Altesse. Et vous, Sir Kyle. »
« … »
« Si j’ai bien compris… cherchez-vous tous les deux à vous venger ? »
La mort de l’Empereur et la destruction de l’Empire.
Elysia ne répondit pas. Kyle non plus. Leur silence valait confirmation. Comme s’il s’y était attendu, Gilbert baissa de nouveau la tête.
« … Je vois. »
Le silence retomba dans le bureau. Kyle, Elysia et Gilbert demeurèrent immobiles, perdus dans leurs pensées. Seules les trois tasses posées sur la table continuaient de refroidir.
« J’enverrai la lettre d’ici demain. »
Gilbert prit la parole le premier. Le visage d’Elysia s’éclaira.
« Dans ce cas… »
« Il faudra un certain temps avant de recevoir une réponse. Son Excellence ne se trouve pas à Renavik en ce moment. »
« Mon oncle n’est pas à Renavik ? »
Gilbert hocha la tête. À l’exception du Grand-Duc Rivelius, les membres du Haut Conseil étaient tous rois des cinq royaumes.
Kalov, au nord, dont le territoire et la population étaient les plus vastes.
Valone, le pays des chevaliers juste au sud de Kalov, où se trouvait le quartier général des Chevaliers.
Russel, cœur de la Fédération, qui avait amassé d’immenses richesses grâce au commerce et à la finance, à la frontière directe de l’Empire.
Rustin, profondément influencé par le continent sud et Azaril grâce au commerce maritime.
Enfin, Selaine, terre de culture et d’art située à l’extrémité est de la Fédération, au-delà des quatre autres royaumes.
Les frontières entre les nations de la Fédération étaient presque inexistantes, mais elles n’étaient pas pour autant totalement unies. Leurs cultures et leurs histoires présentaient des différences, grandes ou petites.
C’est pourquoi, en temps de paix, les quatre rois autres que celui de Kalov n’avaient pas besoin de rester à Renavik au lieu de vivre dans leurs propres capitales. Seul Felbric Chergar, roi de Kalov et président du Parlement, s’y trouvait donc actuellement.
« Je pensais qu’il serait à Renavik, compte tenu de la situation actuelle. »
Elysia fronça légèrement les sourcils à l’explication de Gilbert.
« Il semble avoir jugé que la situation n’était pas encore assez grave pour convoquer une réunion. »
« Alors, il doit séjourner à Rier. »
« Oui. Il ne faut que trois jours pour aller de Renvel à Rier, mais il leur faudra sans doute une semaine entière pour recevoir la lettre et envoyer une réponse. Renavik n’est qu’à quelques jours de là ; vous pourrez donc vous y arrêter en chemin. »
Rier était la petite ville attribuée au Grand-Duc quand il était devenu membre du Conseil. Située à quelques jours de Renavik, elle se trouvait dans le Royaume de Valone. À l’opposé de cette cité marchande de Renvel, située dans le Royaume de Russel.
« Je vais faire préparer des chambres où vous pourrez séjourner pour l’instant. »
Gilbert jeta un bref regard au thé désormais tout à fait froid, puis se leva.
« Je crois que nous avons tous besoin de temps pour réfléchir. Il se fait tard ; veuillez vous retirer et vous reposer pour aujourd’hui. »
À cette invitation sans équivoque à partir, les deux visiteurs se levèrent du canapé et quittèrent la pièce. Avant que la porte ne se refermât, Kyle se retourna une dernière fois. Gilbert se tenait près de la fenêtre, contemplant en silence le paysage au-dehors. Debout là, sans énergie, le visage du noble âgé était empreint d’inquiétude et de souci.
* * *
Après avoir quitté le bureau, Kyle et Elysia furent conduits dans une grande chambre d’amis.
Ils auraient pu prendre des chambres séparées, mais aucun des deux n’en avait envie. Ils se mirent d’accord sans un mot, d’un simple regard. Kyle était actuellement l’escorte d’Elysia. Tant qu’ils n’auraient pas rencontré le Grand-Duc Rivelius et rejoint Renavik, il n’avait aucune intention de la quitter.
Kyle s’était habitué à la présence d’Elysia. En fait, il se sentait plus inquiet chaque fois qu’elle disparaissait de son champ de vision. Il était peu probable qu’il arrive quoi que ce soit à Renvel, puisque Gilbert en était le seigneur, mais le risque existait toujours. La servante qui les avait conduits à leur chambre les regarda d’un air soupçonneux, mais Kyle et Elysia n’y prêtèrent pas attention.
« Une semaine, ce n’est pas beaucoup plus que ce que nous avions prévu. Je suis contente que tout se soit passé comme prévu. »
À peine entrée dans la chambre, Elysia regarda autour d’elle avant de parler.
« Des vacances imprévues ? »
« Je ne crois pas que se reposer soit une si mauvaise chose. Nous avons voyagé sans relâche pendant un mois, non ? »
De Belmar, la ville portuaire la plus méridionale de la Fédération, jusqu’à Renvel, la cité marchande de Russel.
Depuis leur départ de l’Archipel de Corsa, ils avaient voyagé sans s’arrêter. Parfois, ils dormaient sur un sol dur, à la belle étoile. D’autres fois, ils logeaient dans les auberges des villes où ils s’arrêtaient pour se ravitailler.
Dans tous les cas, cela les épuisait. Même s’ils n’étaient plus poursuivis par l’Empire, rien n’avait changé de ce côté-là. Camper sapait à lui seul les forces mentales, et les auberges en ville n’offraient pas le confort d’une chambre d’amis dans une demeure comme celle-ci. Et surtout, chevaucher plus de huit heures par jour était épuisant, même pour un chevalier expérimenté.
« C’est vrai. De toute façon, nous n’avons pas d’autre choix que d’attendre la réponse. »
Kyle s’approcha de la fenêtre et regarda à travers la vitre. Depuis le manoir, perché sur la colline de la ville, la vue en contrebas était parfaitement dégagée.
« C’est paisible. »
« … Oui. »
Debout à ses côtés, Elysia murmura ces mots. Kyle répondit à voix basse. La ville, baignée de rouge vermillon à leur arrivée au manoir, était à présent plongée dans l’obscurité la plus totale.
Une à une, des lumières s’y allumèrent. Elles provenaient des lampes à pierre magique disposées le long des rues et des bâtiments éparpillés dans toute la ville. Kyle observa un moment le paysage, puis tourna soudain son regard vers l’obscurité au-delà de la ville. Le nord n’était qu’un gouffre noir, mais il lui sembla, pour une raison inconnue, qu’il distinguait les paysages de Renavik, une ville qu’il n’avait jamais visitée.
Le Royaume de Valone se trouve un peu plus au nord d’ici.
Et Renavik, la capitale du Royaume de Kalov, se trouve à l’extrémité sud de Kalov, non loin de Valone. Il leur restait donc moins d’un mois de voyage.
À présent que la fin de ce voyage, qui lui avait paru si lointaine, était toute proche, elle lui semblait enfin réelle. Ils avaient l’impression de faire un petit pas vers ce rêve insensé : se venger de l’Empire.
« Kyle, regarde… »
Tandis que Kyle s’abîmait dans ses pensées, Elysia, debout à ses côtés et tournée vers la fenêtre, tira avec insistance sur la manche de sa cape sans tourner la tête. Quelque chose tombait lentement derrière la vitre transparente. De minuscules pétales blancs.
« Il neige… »
Elysia murmura ces mots pour elle-même. Kyle ouvrit la fenêtre en grand. Un air froid se précipita dans la chambre. De gros flocons de neige dérivèrent dans son sillage.
La neige d’un blanc pur recouvrait la ville du soir, pleine de lumières. À la vue des flocons, Elysia tendit inconsciemment la main par la fenêtre. La neige se posa doucement sur sa paume pâle, puis s’évanouit comme un mirage, comme si elle n’avait jamais existé. Il ne resta qu’une humidité limpide et une froideur mordante.
« La première neige. »
Elysia se tourna vers Kyle. Il hocha silencieusement la tête.
La première neige de l’année.
C’était aussi le onzième hiver depuis que Kyle avait échoué dans cet autre monde. Pour une raison quelconque, il se rappela l’époque où il venait d’avoir vingt ans. La première neige tombait déjà à gros flocons. Kyle et Elysia contemplèrent la scène sans se lasser jusque tard dans la nuit.
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