Chapitre 127
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 127 : Quand tombe la première neige (2)
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Un bon nombre de nobles impériaux vivaient en exil dans la Fédération. La plupart avaient appartenu à l’opposition de l’Empereur.
Cette faction était menée par le Grand-Duc Rivelius et la Maison Lucent. Elysia, nièce du Grand-Duc et membre de la Maison Lucent par sa mère, s’était inévitablement retrouvée mêlée à leurs affaires. Lorsque le Grand-Duc Rivelius avait fui vers la Fédération et que la Maison Lucent avait été écartée de la politique impériale, Elysia n’avait pu qu’en être profondément bouleversée.
Elle n’avait plus personne sur qui compter.
Un grand nombre de nobles de l’opposition étaient déjà partis pour la Fédération. Même ceux qui étaient restés dans l’Empire s’étaient retirés aussi loin que possible des lignes de front, retenant leur souffle dans l’attente que tombe le glaive de l’Empereur.
En équilibre sur cette mince couche de glace, Elysia avait secrètement échangé des lettres avec le Grand-Duc Rivelius. Même cette correspondance avait cessé plusieurs années auparavant, mais elle n’avait pas été vaine.
Elle avait appris bien des choses de son oncle.
Il avait intégré le Conseil suprême de la Fédération.
Les nobles de l’opposition qui l’avaient suivi avaient eux aussi réussi à s’établir partout dans la Fédération.
« C’est étrange. Même quand j’échangeais des lettres avec mon oncle, je n’aurais jamais cru que je viendrais un jour ici moi-même. »
Son bref récit achevé, Elysia continua de promener son regard autour d’elle. Ils avaient traversé de nombreuses villes de la Fédération au cours du dernier mois, mais Renvel semblait lui faire un effet particulier.
« Vous étiez proches ? »
Kyle, qui marchait à côté d’Elysia, lui posa la question.
« Proches ? De qui parles-tu ? »
« Du seigneur de Renvel. »
« Ah, Gilbert… »
Elysia ne répondit pas tout de suite. Après un moment de réflexion silencieuse, elle prit la parole, comme si elle choisissait soigneusement ses mots.
« Plutôt que proches, je dirais que c’était l’un des rares adultes sur qui je pouvais compter. Après la mort de ma mère, mon oncle était le membre de ma famille dont j’étais la plus proche, et Gilbert était le noble en qui j’avais le plus confiance. Il était si droit qu’on aurait pu le dire rigide. »
Sous sa capuche, le visage d’Elysia laissait transparaître une profonde nostalgie.
« Il y avait beaucoup d’autres personnes de valeur. Si l’Empereur ne les avait pas purgées, elles auraient certainement constitué un soutien précieux. »
L’Empereur actuel n’était pas le père biologique d’Elysia. Elle énuméra à voix basse les noms dont elle se souvenait, comme pour les rappeler un à un.
Ses murmures se perdirent rapidement dans l’agitation du début de soirée. Kyle l’écouta sans rien dire. Certains des nobles qu’elle nommait lui étaient familiers, d’autres non. Cela faisait déjà près de quatre ans que la guerre entre le Royaume de Hailen et l’Empire avait pris fin. Beaucoup de choses avaient changé au sein de l’Empire ; Elysia devait donc en savoir plus qu’un étranger comme lui.
Membre de la Famille impériale et nièce du Grand-Duc Rivelius par la Maison Lucent.
Jusqu’à récemment, elle avait été au cœur même de la politique impériale.
« À bien y réfléchir, je n’avais qu’une seule amie de mon âge : ma servante. Et je ne la reverrai jamais. »
Elysia esquissa un sourire amer. Kyle faillit répondre, puis se ravisa.
La servante d’Elysia était morte pour créer l’Épine d’Izra. Après la mère d’Elysia, elle avait été choisie comme offrande sacrificielle et s’était sacrifiée à la place de sa maîtresse. Kyle ignorait ce qu’Elysia ressentait à ce sujet, ou quelle culpabilité elle portait.
Il ne savait qu’une chose.
Cela lui avait laissé une blessure profonde.
Si la mort de quelqu’un devenait une cicatrice qui ne s’effaçait jamais de la vie d’un autre…
Au moins, je n’aurai pas ce souci quand je mourrai. Je n’ai plus rien. Tout ce que je peux faire, c’est m’accrocher à mon but aveugle : tuer l’Empereur.
Alors qu’il s’égarait dans ces pensées inutiles, le soleil suspendu entre les bâtiments de la ville s’abaissa. Le rouge du couchant s’assombrit sur le sol.
Kyle et Elysia se hâtèrent vers le centre de la ville. Des gens de toutes sortes et des carrosses passaient près d’eux. Un chevalier d’un royaume déchu et une princesse qui avait tourné le dos à sa patrie.
Pourtant, dans cette contrée lointaine, personne ne leur prêtait attention. Ils se fondaient dans le paysage quotidien, et les passants continuaient leur chemin.
Avons-nous vraiment échappé à ceux qui nous poursuivent pour le compte de l’Empire ?
Une chose qu’il savait déjà le frappa à nouveau. Peu après, Kyle et Elysia eurent traversé la place centrale et approchèrent de la colline orientale.
« La voilà. »
Elysia plissa les yeux en observant les environs. Il ne fut pas difficile de repérer la demeure du seigneur. Un manoir cerné de hauts murs se dressait au sommet de la douce pente orientale, dominant toute la ville. On l’apercevait même vaguement depuis les faubourgs.
« Ces murs sont hauts. »
Kyle leva légèrement les yeux et marmonna.
« C’est sans doute ce qu’il préfère. Sa demeure dans l’Empire était construite de la même façon. Il aimait les manoirs anciens et soignés, plutôt que les austères châteaux intérieurs. »
« Quel était déjà son titre ? »
« Comte Perian. »
« J’imagine que sa famille n’est pas une maison militaire. »
« C’est exact. Gilbert était l’un des hommes les plus riches de l’Empire. Sa famille était une grande maison marchande, active dans la finance et le commerce depuis des générations. Il n’a reçu son titre que récemment ; certains le méprisaient donc, le considérant comme un noble sans véritables racines. Malgré cela, les nobles de la capitale le reconnaissaient. La fortune et les relations que la Maison Perian avait bâties au fil des siècles n’étaient pas à la portée de la plupart des grands nobles. »
« Et pourtant, il a tout abandonné pour partir en exil… »
« Gilbert était le principal soutien financier de mon oncle. Il a laissé beaucoup de choses derrière lui dans l’Empire, mais les relations qu’il avait nouées partout sur le continent n’ont pas disparu. La dernière fois que nous avons échangé des lettres, j’ai appris qu’il s’était bien établi dans la Fédération et avait retrouvé une grande partie de son influence. Même avant, personne n’égalait son talent pour les affaires. »
Tout en discutant à voix basse, ils arrivèrent en vue de la propriété. Deux soldats montaient la garde devant la porte principale, encadrée de hauts murs et constituée d’énormes barreaux de fer.
« Halte. »
« Arrêtez-vous. »
Les deux soldats les interpellèrent d’un ton ferme. Kyle et Elysia s’arrêtèrent près de la porte après avoir gravi la douce pente.
« Que venez-vous faire ici ? »
L’un des gardes posa la question, perplexe. La porte principale, enchâssée dans de hauts murs, était faite d’énormes barreaux de fer. Les soldats faisaient preuve d’une discipline convenable. Rien qu’à cela, Kyle pouvait se faire une idée du caractère habituel du comte Perian.
« Nous sommes venus voir le seigneur Gilbert, maître de Renvel. Pourrions-nous le rencontrer ? »
Elysia s’avança et s’exprima avec courtoisie. Pourtant, son accent aristocratique impérial, qu’elle ne pouvait dissimuler, fit froncer les sourcils aux deux soldats.
« Le seigneur… ? »
« Qui êtes-vous ? »
« Faites venir la personne responsable à l’intérieur, je vous prie. J’ai quelque chose d’important à lui dire. »
« Aucune visite de marque n’est prévue ce soir. Veuillez m’excuser, mais déclinez votre identité. »
« Je suis… »
Elysia plissa les yeux et s’apprêtait à ajouter quelque chose.
« Que se passe-t-il ? »
Un chevalier sortit de la cour intérieure de la propriété. Vêtu d’une armure d’argent impeccable, il avait tout l’air d’un chevalier ordinaire de la Fédération.
« Remiel ? »
« Que faites-vous ici… ? »
Les deux soldats se retournèrent et s’exclamèrent avec surprise.
« Je suis sorti prendre l’air et j’ai entendu du bruit à l’entrée. Ce sont des visiteurs qui n’étaient pas attendus ? »
« Eh bien… »
Les soldats ne surent que répondre. Le chevalier poussa sans hésiter la grille de fer d’une seule main. Elle s’ouvrit sans difficulté dans un grincement. Il sortit et s’arrêta devant Kyle et Elysia.
« Que venez-vous faire ici ? Comme vous le savez, nul ne peut entrer sans invitation. »
Le chevalier manifesta ouvertement son mécontentement en les observant tour à tour.
« Je vous prie de nous excuser si nous vous avons causé des ennuis. Mais l’affaire est urgente, nous n’avions pas le choix. Le seigneur Gilbert est-il à l’intérieur ? »
Elysia posa poliment la question, comme précédemment. Le regard soupçonneux du chevalier passa de Kyle à Elysia. Un mercenaire en cape noire, l’épée à la ceinture, et une jeune femme qui semblait être une mage, vêtue d’une robe d’un blanc immaculé et la capuche rabattue bas sur le visage.
« …Vous êtes des Impériaux. »
Les sourcils du chevalier tressaillirent. Et pas des Impériaux ordinaires. C’étaient des nobles de haut rang. En tant que chevalier de la Fédération, Remiel le comprit aussitôt, à l’accent d’Elysia et à l’allure de Kyle.
La fille d’une maison influente et le chevalier chargé de la protéger.
La frontière étant pratiquement fermée, venir de l’Empire jusqu’à la Fédération constituait déjà un événement majeur. Ils semblaient avoir trop de raisons d’être ici pour qu’on les renvoie sans autre forme de procès.
« Le seigneur Gilbert reçoit un invité important. Que lui voulez-vous ? »
Le chevalier posa de nouveau la question. Il ne manifesta aucune hostilité ouverte, mais sa méfiance était évidente.
« Veuillez lui transmettre un message. »
« Quel message ? »
« Le printemps vient-il à la fin de l’hiver ? »
Le chevalier pencha la tête, comme s’il ne comprenait pas. Mais cela ne dura qu’un instant. Son expression se durcit peu à peu, puis il entrouvrit les lèvres, le visage crispé.
« …Veuillez patienter un instant. Ce ne sera pas long. »
Le chevalier se retourna vivement et entra dans la propriété. Les deux soldats restés là échangèrent des regards déconcertés. Kyle, qui avait observé la scène en silence, se pencha vers Elysia et lui murmura :
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Rien de spécial. C’est simplement un mot de passe auquel il ne pouvait pas ne pas réagir. »
« Un mot de passe ? Celui de l’opposition ? »
Elysia acquiesça en silence. Kyle fixa l’intérieur de la propriété, au-delà des portes ouvertes, le regard impénétrable.
Peu après, le chevalier revint. Son expression était difficile à déchiffrer. Laissant les gardes à la porte, il se planta de nouveau devant Kyle et Elysia.
« Entrez, pour le moment. Aussi discrètement que possible. »
* * *
Ils suivirent le chevalier à l’intérieur de la propriété. Le manoir, au sommet de la colline qui dominait la ville, était aussi silencieux que l’entrée.
« Rien n’a changé. Tout est encore comme avant. »
Elysia parla tandis qu’ils suivaient le chevalier dans le couloir, à quelques pas derrière lui. L’intérieur était encore plus ordonné qu’il ne l’avait paru de l’extérieur. Comme la cour avant et le jardin arrière, les couloirs dégageaient une beauté sobre, sans jamais tomber dans l’excès.
C’était cette atmosphère particulière que l’on ne trouvait que dans les vieilles maisons nobles, à l’opposé de celle d’une famille enrichie récemment.
« Depuis combien de temps le comte Perian est-il en exil dans la Fédération ? »
Bien qu’il n’eût reçu son titre que relativement récemment, la Maison Perian était une famille ancienne qui avait traversé les siècles. Cette idée en tête, Kyle posa la question à Elysia à voix très basse.
« Si je me souviens bien, environ cinq ans. Il est parti en exil moins d’un an après que mon oncle s’est engagé auprès de la Fédération. »
« Devenir le seigneur d’une ville comme celle-ci en cinq ans… »
Le fait que le Grand-Duc Rivelius siégeât au Conseil suprême de la Fédération n’avait pas pu lui conférer une telle autorité sans effort. Il avait forcément dû traverser bien des épreuves dont personne ne parlait. Si Gilbert possédait vraiment le talent qu’Elysia lui prêtait, il pourrait leur être d’une aide considérable.
À supposer que tout ce qu’Elysia disait soit vrai.
« Nous y sommes. »
Le chevalier qui marchait devant eux s’arrêta. Kyle et Elysia s’immobilisèrent à leur tour.
Une grande porte de bois se dressait devant eux. On entendait à l’intérieur les voix étouffées de deux personnes.
« Combien de temps comptez-vous encore perdre votre temps avec ces absurdités ? »
« Des absurdités ? »
« Savez-vous quelle distance sépare Archandia d’ici ? Même à cheval, il faut six mois. Et encore, à condition de voyager vite et de ne rencontrer aucun problème en chemin. »
« … »
« Avec la frontière pratiquement fermée, il est impossible d’arriver vivant dans la Fédération. Croyez-vous toujours cette rumeur selon laquelle deux chevaliers wyvernes seraient morts dans le sud du continent ? »
« Ce n’est pas une rumeur. »
« Mais cela n’a pas non plus été confirmé officiellement. N’a-t-on pas dit qu’on n’avait même pas retrouvé les corps des wyvernes ? Et l’un des chevaliers disparus n’est autre que le célèbre Damian Carvello. Vous voulez que je croie que l’héritier de la Maison Carvello, presque assuré de devenir vice-commandant puis commandant à son tour, est mort seul en poursuivant une princesse impériale sans escorte ? »
« …Je ne souhaite pas poursuivre cette discussion. »
« Gilbert ! Vous allez vraiment continuer à vous comporter ainsi ? »
Les derniers mots résonnèrent assez fort pour traverser distinctement la porte. Kyle jeta un coup d’œil au chevalier impassible, échangea un regard avec Elysia, puis saisit la poignée et ouvrit lentement la porte.
« L’argent que vous avez dépensé jusqu’ici suffirait à acheter plusieurs propriétés à Renavik. Même avec tout votre talent, il doit bien y avoir une limite ! Les membres de notre faction commencent eux aussi à se plaindre ! »
Quand la porte s’ouvrit complètement, l’intérieur jusque-là dissimulé de la pièce apparut. Le premier que vit Kyle fut un homme aux cheveux gris, d’âge mûr et presque vieux, assis près de la fenêtre du bureau. Face à lui se tenait un homme corpulent, d’âge mûr, le visage rouge et vêtu d’habits coûteux.
« Si vous continuez à rechercher cette princesse dont le sort demeure inconnu… »
L’homme corpulent s’apprêtait à poursuivre sur un ton menaçant.
« Telle est la volonté de Son Excellence le duc. »
Cette réponse soudaine lui coupa la parole.
« Si vous avez fini de dire ce que vous aviez à dire, partez. Je n’ai rien d’autre à vous répondre. »
L’homme d’âge mûr assis à son bureau ne regarda même pas le colosse. Il avait passé tout ce temps à lire une pile de documents. L’autre le fusilla du regard un instant, puis se détourna en soufflant de colère. Il lança un regard à Kyle et Elysia, qui se tenaient derrière la porte ouverte, avant de quitter la pièce sans dissimuler son mécontentement.
Grincement, claquement.
La porte se referma. Le bureau retrouva le silence, comme si rien ne s’était passé.
« Ainsi, vous venez de l’Empire. »
Kyle et Elysia, qui regardaient encore la porte par laquelle l’homme corpulent avait disparu, tournèrent la tête vers l’avant.
Gilbert Perian. Le chef de la Maison Perian, famille noble impériale désormais en exil, et fidèle vassal du Grand-Duc Rivelius, se tenait devant eux.
« Cela faisait longtemps qu’aucun noble de l’opposition n’avait fui après la fermeture de la frontière… Vous avez dû passer par le sud. D’où venez-vous ? D’Archandia ? »
Gilbert acheva le document qu’il était en train de rédiger et posa sa plume. Puis il leva les yeux de son bureau.
« Parfait. Des informations provenant de l’intérieur de la Famille impériale, c’est précisément ce qu’il nous… »
Il se figea.
Gilbert ne put terminer sa phrase. En se posant sur Elysia, le regard qui avait parcouru Kyle et elle se mit à trembler comme sous l’effet d’un séisme. La robe blanche. La capuche rabattue sur la tête. Les cheveux platine et les yeux dorés, à peine visibles dessous.
« C’est impossible… »
Comme s’il refusait d’accepter la réalité, Gilbert se leva lentement. Il avança d’un pas hésitant, puis d’un autre, et s’arrêta devant Elysia.
Elysia ne dit rien. Elle repoussa simplement la capuche qu’elle avait rabattue sur son visage. Aussitôt, ses cheveux platine lumineux se déversèrent librement dans l’air, telles des vagues ondoyantes.
Les yeux de Gilbert s’écarquillèrent à en sembler prêts à se fendre.
« Gilbert. »
« Ah… »
« Cela fait longtemps. Vous m’avez manqué. »
Elysia lui adressa un doux sourire. Gilbert resta là, la bouche ouverte.
Son expression changea d’un instant à l’autre. D’abord l’incrédulité et la stupeur. Puis le refus d’une réalité impossible. Ensuite, l’espoir désespéré qu’elle puisse malgré tout être vraie.
Enfin, la joie devant un miracle.
« Ah… »
Les yeux débordant d’une émotion indescriptible, l’homme d’âge mûr posa un genou à terre devant Elysia.
« …Je vous salue, Votre Altesse, Première Princesse. »
Notes :
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