Chapitre 126
Traductions WeTried
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 126 : Quand tombe la première neige (1)
──────
La Fédération, où ils mettaient les pieds pour la première fois, était une terre inconnue.
C’était aussi vrai pour Kyle que pour Elysia.
Cette union de cinq royaumes se trouvait dans la partie orientale du continent. Son histoire et sa culture s’étaient naturellement développées autrement que celles des autres contrées. Elysia, qui avait passé presque toute sa vie cloîtrée à Archandia, la capitale impériale, n’avait jamais vu la Fédération de ses propres yeux. Kyle n’en savait pas plus.
Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait passé vingt années sur Terre, avant d’échouer dans cet autre monde. Il avait ouvert les yeux pour la première fois dans l’Empire. De là, il avait traversé le Royaume de Hailen, qui était devenu une seconde patrie pour lui, avant de gagner le sud du continent. La Fédération n’avait jamais fait partie de son périple.
Pourtant, ils devaient s’y rendre.
À Renavik, la capitale du Royaume de Kalov, où siégeait le Conseil de la Fédération.
Le froid s’était brusquement accentué après leur arrivée au Royaume de Rustin. Une fois leurs provisions renouvelées et Belmar, le port le plus méridional de la Fédération, derrière eux, ils s’étaient hâtés vers le nord, Renavik pour destination finale.
Plus ils s’éloignaient de la côte, plus l’air devenait sec. L’odeur saline propre à la mer s’était elle aussi dissipée. Munis de la carte de la Fédération achetée à Belmar, Kyle et Elysia avaient fait des villes jalonnant leur route des haltes pour se ravitailler. Partout où ils passaient, le calme régnait.
C’est donc ça, voyager à son rythme ?
Tandis que Kyle se le disait en son for intérieur, il se rendit compte que leur situation n’était finalement pas si différente. Une fois entrés dans la Fédération, il était raisonnable de supposer que la poursuite de l’Empire avait bel et bien pris fin. Contrairement à leur traversée du Royaume de Brendel et du Duché de Tervan, Kyle et Elysia pouvaient désormais voyager tout en dormant correctement. Les terres de la Fédération étaient si vastes.
Ils ne pouvaient pas les traverser en une nuit. Pourtant, le simple fait de ne plus être poursuivis changeait tout : leur anxiété et leur tension s’étaient considérablement allégées. Ce n’est qu’alors qu’ils commencèrent à remarquer ce qui leur avait échappé jusque-là. Les yeux d’Elysia brillaient de curiosité chaque fois qu’elle découvrait la culture d’un autre pays.
Un jour passa, puis deux.
La première semaine s’écoula, puis la deuxième, puis la troisième.
À l’approche de la quatrième semaine, les feuilles aux couleurs chatoyantes commencèrent à disparaître une à une. Sans qu’ils s’en aperçoivent, même celles qui jonchaient le sol avaient fini par s’envoler.
À chaque inspiration et chaque expiration, un léger nuage blanc flottait dans l’air. Le vent qui leur mordait la peau n’était pas seulement froid, il était glacial. À la fin novembre, la Fédération était d’un froid terrible. Songeant à l’automne qui s’était enfui, Kyle leva les yeux vers le ciel immense.
Là où les feuilles mortes avaient disparu, l’hiver était arrivé.
Sans bruit, mais sans équivoque.
* * *
La carriole cahotait sur le chemin de terre inégal. Kyle, qui était resté un moment plongé dans ses pensées, détourna les yeux et promena distraitement son regard autour de lui.
Elysia était assise en face de lui, dans la carriole de transport. Comme toujours, elle portait une robe blanche et gardait sa capuche rabattue sur le visage. On aurait dit qu’elle était vêtue pour mourir de froid, mais elle ne semblait pas souffrir de la température. Après avoir erré dans un champ de neige peu de temps auparavant, ce temps ne devait rien lui faire.
Le paysage, à l’extérieur, était tout aussi morne. Des arbres dénudés se dressaient çà et là dans les vastes champs qui, peu auparavant, s’étaient parés de mille couleurs. Il n’avait pas encore neigé, mais la plupart des feuilles mortes avaient disparu et le paysage ne pouvait qu’avoir l’air désolé. Le thermomètre n’était pas encore descendu sous zéro, mais cela ne tarderait sans doute pas.
On dirait qu’il va neiger cette semaine.
Kyle observa la buée pâle qui flottait devant lui et se fit cette réflexion. Elysia contemplait en silence le paysage.
Je lui ai donné des vêtements en fourrure, mais elle serait gênée pour se déplacer avec.
Au cas où, je devrais lui acheter un outil magique chauffant plus tard.
« Tu as froid ?
— Non, ça va.
— Ah bon ? À cette période de l’année, je m’emmitoufle d’ordinaire. Tu ne dois pas beaucoup craindre le froid. »
Le cocher, un homme d’âge mûr installé sur son siège, lança ces mots d’un ton désinvolte. Kyle observa son dos tandis qu’il tenait les rênes.
Pour l’heure, ils voyageaient dans une carriole conduite par un cocher qu’ils avaient engagé contre de l’argent. La veille, dans la ville où ils s’étaient arrêtés pour se ravitailler, ils avaient vendu leurs chevaux et loué une nouvelle carriole. Après avoir voyagé presque sans interruption pendant un mois, leurs montures étaient épuisées ; ils n’avaient pas eu le choix. Ni Kyle ni Elysia ne connaissaient bien la géographie de la Fédération. Ils avaient donc jugé préférable d’engager un cocher plutôt que de racheter des chevaux et de repartir seuls.
« Ma région natale est froide. »
Kyle répondit sans quitter le paysage des yeux. Le cocher haussa simplement les épaules.
« Mais surtout, vous avez l’air très proches, tous les deux. Ce n’est pas courant qu’un jeune homme et une jeune femme parcourent une si longue distance ensemble au début de l’hiver.
— …
— Sans vouloir être indiscret, vous êtes mari et femme ? »
La réaction vint d’en face. Elysia, qui regardait dehors en silence comme en pleine méditation, tressaillit et ouvrit de grands yeux. Sous sa capuche, ses prunelles dorées exprimaient une gêne manifeste.
« Non, ce n’est pas…
— Pas loin. Vous avez l’œil. »
Kyle coupa court à la réponse embarrassée d’Elysia. Tandis qu’elle le dévisageait, stupéfaite, il posa un doigt sur ses lèvres.
Chut. Silence.
Kyle articula ces mots sans un bruit. Elysia détourna le regard et hocha légèrement la tête.
Inutile de corriger le malentendu. Il était plus naturel qu’un couple marié voyage ensemble plutôt qu’un homme et une femme sans lien de parenté. Si le cocher baissait sa garde, ils pourraient recueillir des informations utiles. Rien ne circulait plus vite que les rumeurs parmi les gens du peuple.
« Je le savais.
Le cocher ne semblait heureusement pas soupçonner quoi que ce soit. Il poursuivit comme s’il s’y était attendu.
— Vous venez de loin, vous n’êtes pas de la Fédération de Grandecia.
— Vous l’avez deviné ?
— Oui. C’est étrange à dire, mais ça se voit assez facilement.
— À cause de notre accent ?
— Entre autres, mais c’est probablement la raison principale. Tous ceux qui sont nés et ont grandi dans la Fédération s’en rendraient compte. Vous venez tous les deux de l’Empire ? »
Kyle ne répondit pas.
Son silence suffisait.
Elysia parlait avec l’accent caractéristique de la noblesse impériale du centre. Kyle avait gardé dans sa façon de parler quelques traces de l’accent des nobles du nord, mais il s’exprimait essentiellement dans la langue commune du continent, façonnée par l’Empire. N’importe quel natif de la Fédération de Grandecia aurait compris que tous deux avaient des liens étroits avec l’Empire, d’une manière ou d’une autre.
« Alors, vous feriez bien d’être prudents.
— Qu’entendez-vous par là ?
Elysia, qui écoutait sans rien dire, prit la parole. Le cocher jeta un coup d’œil par-dessus son épaule avant d’ajouter : « Les gens ont le sang chaud, ces derniers temps. L’hostilité envers l’Empire a fortement augmenté. Certains disent ouvertement que ces salauds d’impériaux devraient être déchiquetés et tués.
— …
— Je ne suis qu’un homme du peuple, je n’en sais donc pas grand-chose, mais on raconte que les voix s’élèvent chaque jour au Conseil de la Fédération. Il y a aussi eu des histoires inquiétantes dans les régions frontalières près de l’Empire. Hélas… Je me demande ce qu’il adviendra du monde. »
Le cocher poussa un long soupir. Kyle marmonna pour lui-même :
« Nous devrions faire attention.
— Oui. C’est l’époque qui veut ça. Bien sûr, ils ne s’en prendront probablement pas ouvertement à des gens comme vous, qui n’êtes pas des soldats. Mais nul ne sait ce qui arrivera par la suite.
— Ça ne vous fait rien de nous voir, tous les deux ?
— En tant que citoyen de la Fédération, je déteste aussi l’Empire. Mais quel péché un simple individu a-t-il commis ? Tout est de la faute de l’empereur.
— L’empereur est responsable… »
Kyle laissa sa phrase en suspens. En levant les yeux, il vit l’expression sombre d’Elysia.
Un conquérant cruel qui avait détruit le Royaume de Hailen, au nord, et tendait désormais la main jusqu’à la Fédération.
Voilà ce que semblait être l’empereur. Mais la vérité était tout autre. Kyle et Elysia la connaissaient. Ils savaient que l’empereur actuel n’était plus qu’une marionnette, son esprit ayant été dévoré depuis longtemps par le Premier Empereur.
Cela ne changeait rien à la nécessité de le tuer. Même si le secret était révélé au grand public, la conclusion resterait la même. L’empereur dont parlaient les gens n’était pas un simple individu, mais le trône impérial lui-même. Que celui qui l’occupait soit le père d’Elysia, dont l’esprit avait déjà été dévoré, ou le Premier Empereur, qui vivait depuis plus de mille ans, n’avait aucune importance.
« Vous avez raison. L’empereur est la cause de tout ça.
— Vous le pensez aussi, n’est-ce pas ? Vous voyez, il y a aussi des gens clairvoyants dans l’Empire, comme le Grand-Duc Rivelius.
— Vous connaissez le Grand-Duc Rivelius ? »
Kyle demanda, surpris. Jadis le frère cadet préféré de l’empereur, il était devenu le plus grand traître de l’Empire après s’être retourné contre lui. C’était aussi l’oncle paternel d’Elysia, qu’elle connaissait depuis son enfance. Et surtout, c’était la personne qu’ils allaient rencontrer.
« Bien sûr. Il est membre du Haut Conseil.
— Vous avez l’air de l’apprécier. On ne dirait pas qu’il vous déplaît.
— Pourquoi Son Excellence déplairait-elle à qui que ce soit ?
— Même s’il est de sang impérial ?
— Cela rend son choix d’autant plus admirable. Bien qu’il ait été le frère préféré de l’empereur, il a fait défection pour rejoindre la Fédération, fidèle à ses convictions. Même les gens qui ne supportent pas l’Empire apprécient le Grand-Duc Rivelius.
— …
— À bien y penser, le nom du titre que l’empereur lui a accordé, Rivelius, est assez amusant. Rébellion. Peut-être cela signifie-t-il qu’il est le seul à pouvoir le tenir en échec, ou quelque chose comme ça. »
La main d’Elysia, posée sur ses genoux, se referma en un poing serré. Kyle le remarqua malgré lui et la regarda avec compassion.
Près de dix ans s’étaient écoulés depuis que l’empereur avait conféré à Adrian Archandia le titre de Grand-Duc Rivelius.
Était-ce avant que l’empereur perde son identité ?
Par la suite, leur conversation se tourna vers des sujets insignifiants. La plupart n’étaient pas d’une grande utilité : de petites doléances quotidiennes et des incidents sans importance.
Le cocher était visiblement bavard et d’un naturel amical ; il ne cessait donc de parler à Kyle et Elysia. Depuis que la conversation avait abordé l’empereur, Elysia s’était murée dans le silence. Kyle répondit à sa place et entretint l’échange. La carriole poursuivit sa route sans s’arrêter.
Au coucher du soleil…
« Nous sommes arrivés.
— C’est…
— Oui. Voici Renvel, la destination que vous m’avez indiquée. C’est la plus grande ville commerciale de la région. Son seigneur est un noble impérial qui a fait défection, comme le Grand-Duc Rivelius, et j’ai entendu dire qu’il était remarquablement compétent. »
Le cocher désigna la ville devant eux. Kyle et Elysia tournèrent presque simultanément la tête dans la direction indiquée.
D’innombrables carrioles entraient dans l’immense enceinte et en sortaient, comme le sang qui circulait dans les veines au rythme des battements d’un cœur. Des files de caravanes chargées de marchandises s’engouffraient rapidement dans la ville. Le cocher dirigea sa carriole jusqu’au bout de la queue.
* * *
Les contrôles à Renvel n’étaient pas particulièrement stricts. Au contraire, ils étaient plutôt laxistes. La ville étant un centre commercial où les échanges allaient bon train, cette souplesse semblait délibérée.
Grâce à cela, la carriole qui transportait Kyle et Elysia entra dans la ville après qu’ils eurent glissé quelques pièces aux soldats de la porte. Comparé aux contrôles compliqués qu’ils avaient subis dans plusieurs villes auparavant, cela leur fit économiser un temps et une somme non négligeables. Dans l’une d’elles, les formalités avaient été si pénibles qu’ils avaient préféré renoncer à y entrer et la contourner.
« Je vais vous laisser, alors.
Le cocher d’âge mûr s’en alla après leur avoir brièvement dit au revoir. Une fois la porte franchie, ils descendirent sur le boulevard extérieur qui traversait la ville. Kyle balaya rapidement les alentours du regard, puis prit la parole.
— Elysia.
— …
— Elysia ?
— Ah… ?
— Réveille-toi. Nous sommes arrivés à Renvel, comme tu l’as dit. C’est bien ici, n’est-ce pas ?
Cela remontait à plus d’une semaine. Alors qu’ils se dirigeaient tranquillement vers le nord, en direction de Renavik, Elysia avait soudain annoncé qu’ils devaient faire halte quelque part.
Leur objectif final était de rencontrer l’oncle d’Elysia, le Grand-Duc Rivelius. En tant que membre du Conseil suprême de la Fédération, il pouvait devenir le protecteur d’Elysia et aider Kyle à lever une armée.
Ils ne pouvaient pas simplement lui rendre visite sans prévenir. En tant que l’un des personnages les plus importants de la Fédération, il serait difficile de le rencontrer en privé par des moyens ordinaires. Ils devaient envoyer un faucon messager à l’avance, afin qu’il soit informé des intentions de Kyle et d’Elysia et puisse se préparer. Mais s’ils envoyaient le faucon anonymement, leur lettre ne lui parviendrait pas. Il y avait de fortes chances qu’elle soit interceptée en chemin.
Il leur fallait quelqu’un qui puisse servir d’intermédiaire auprès du Grand-Duc Rivelius. Par chance, Elysia connaissait la personne idéale.
Un noble impérial ayant fait défection, fidèle au Grand-Duc Rivelius et connaissant assez bien Elysia.
Gilbert Perian, le seigneur de la ville commerciale de Renvel.
« J’en suis certaine. À part mon oncle, c’est le noble qui s’est opposé à l’empereur que je connais le mieux. Cela fait plusieurs années que je ne lui ai pas écrit ; il a peut-être changé… »
Elysia ne termina pas sa phrase. Sa voix trahissait une certaine inquiétude.
« S’il est toujours dans cette ville, il nous aidera. »
Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Après avoir observé les carrioles et les passants qui défilaient autour d’elle, elle retrouva son expression déterminée. Il ne restait rien de l’incertitude qui l’avait saisie dans la carriole.
« Comment peux-tu en être sûre ? »
Elysia répondit sans hésiter à Kyle :
« Parce que c’est la personne la plus honnête que j’aie jamais rencontrée. »
Elysia tourna la tête vers la ville. Kyle suivit son regard et observa son centre, au bout de la longue rue rectiligne. Les silhouettes de hauts bâtiments se dessinaient au loin. Leurs toits et leurs terrasses étaient teintés de rouge par le soleil couchant.
« Nous rencontrerons mon oncle. Et nous obtiendrons aussi le soutien du Conseil de la Fédération. »
Notes de bas de page :
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>