Chapitre 102
WeTried Translations
Traducteur : Hydrogen B
Révision : Hydrogen B
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 102 : Là où l’orage appelle (2)
──────
« Ah, te voilà ? »
« Par ici ! Poussez-vous un peu, les gars ! »
Les marins qui reconnurent Kyle l’interpellèrent tour à tour.
Ils lui firent rapidement une place.
« Tu es venu seul ? Où est ta compagne ? »
« Elle est dans la cabine. Le mal de mer a l’air de la faire souffrir. »
« Bon sang. J’espérais qu’elle n’en arriverait pas là… »
« Elle a quand même tenu un bon moment. À vrai dire, je suis plus étonné que le mage n’ait pas encore flanché. »
« Tu es sûr que c’est un mage ? »
« Et sinon, quoi ? Un mage-épéiste ? »
La plaisanterie d’un marin déclencha des rires dans toute la salle. Kyle s’assit à la place libre, détacha l’épée à sa ceinture et l’appuya contre la table.
« Tiens, voilà. »
Quelqu’un posa un bol devant Kyle. Il se tourna et reconnut Fabio, le navigateur qui l’avait conduit, lui et Elysia, jusqu’à leur cabine le matin même.
« Merci. »
« Je t’en prie. »
Fabio prit place à côté de Kyle. Quand les rires retombèrent, celui-ci lui posa une question en déposant de la viande salée sur une tranche de pain de seigle.
« Où sont le capitaine et le maître d’équipage ? Je ne les vois pas. »
« Ah, ils vont avoir un peu de retard. Ce sont eux qui ont le plus de travail. »
« C’est un peu différent de ce que j’imaginais. Je pensais qu’ils laisseraient leurs hommes s’occuper du travail et qu’ils se reposeraient. »
« Peut-être dans une petite compagnie marchande, mais sur un aussi grand navire de commerce, tout partirait en vrille s’ils faisaient ça. Je n’exagère pas. »
« Je vois. Et la nourriture est plutôt bonne. »
Kyle mordit dans le pain de seigle garni de viande salée et de fromage. On leur servait aussi une bouillie préparée avec des biscuits écrasés et bouillis, ainsi qu’un verre d’eau. Devant les autres marins se trouvaient du vin rouge sombre et de la bière brun foncé. Il avait emporté de quoi manger au cas où les repas seraient mauvais, mais il semblait inutile de sortir ses provisions. Ils avaient même des citrons et des oranges frais pour le dessert.
« Même aux yeux de monsieur le mage, la nourriture de notre compagnie n’est pas si mauvaise, hein ? »
Le marin à la barbe épaisse assis en face de lui but une gorgée et poussa un soupir satisfait.
« Vous mangez comme ça d’habitude ? »
Fabio lui répondit depuis son siège voisin.
« En général, oui. Mais comme c’est le premier jour, les repas sont meilleurs que d’ordinaire. »
« J’ai entendu dire que le patron de la Compagnie marchande du Corbeau Noir était un sacré grippe-sou… »
Kyle laissa sa phrase en suspens, comme pour tâter le terrain. Tous les marins se tournèrent vers lui d’un même mouvement, puis éclatèrent de rire, comme s’ils s’étaient concertés. Ils ne se moquaient pas de lui ; ils trouvaient simplement ça drôle.
« Vous avez entendu ? Un grippe-sou ? »
« Que notre patron soit un grippe-sou, c’est vrai. »
« Alors c’est un gentil cinglé ? »
« Hahaha ! »
Leurs éclats de rire ne semblaient pas près de s’arrêter. Kyle regarda Fabio, l’air incertain, surpris par leur réaction, tout à fait contraire à ce qu’il avait imaginé. Fabio lui adressa un sourire amer, sans un mot.
« Écoute, monsieur le mage. Notre patron a beau passer pour un grippe-sou, ce n’est pas un si mauvais bougre. »
Le marin en face leva son verre et le fit tournoyer.
« Exactement. Quel patron corrompu servirait de pareils repas à ses marins ? »
Les autres acquiescèrent. À voir leurs mines, Enrico, le patron propriétaire du navire, ne semblait pas être un si mauvais homme.
« Et il paie bien. Les conditions ne sont pas mauvaises non plus, même si le travail est dur. »
« Vous vous souvenez quand ce salaud de Kurt s’est fait prendre à entretenir deux foyers et qu’il a eu de gros ennuis ? S’il avait travaillé pour une autre compagnie marchande, il n’aurait pas fini dans la dèche. »
« C’est bien ce que disent ceux qui claquent leur paie au bordel dès qu’ils en ont l’occasion. »
« Hé, en quoi c’est jeter son argent par les fenêtres ? C’est un acte sacré, où deux personnes partagent leur amour. »
« Quelle connerie. »
La conversation bruyante se poursuivit. Ils juraient comme des charretiers, mais Kyle trouvait tout cela étrangement familier.
« Vous n’avez pas l’air inquiets. Nous allons bientôt entrer dans le détroit. »
Kyle but une gorgée d’eau. Pour l’instant, les vagues étaient calmes, mais tout changerait une fois qu’ils seraient dans le détroit de Pargon, entre les îles de l’Archipel de Corsa. Même pour des marins chevronnés, la traversée resterait dangereuse. Et avec les pirates en plus, Kyle ne pouvait pas se détendre.
« Inquiets ? Ah, à cause de la tempête d’automne ? »
Les marins ne semblaient pas particulièrement préoccupés.
« On en a l’habitude. On a passé toute notre vie sur des navires. Tu crois qu’une petite pluie et un peu de vent vont nous faire nous terrer ? »
« La Sirène est bien plus effrayante que ça. »
« La Sirène ? »
« Tu n’en as jamais entendu parler ? »
Voyant l’air perplexe de Kyle, Fabio prit la parole, comme pour lui expliquer.
« Une vieille histoire se transmet dans le Détroit de Pargon. On dit que si l’on tombe à la mer, on est enivré par le chant de la Sirène et qu’on s’endort comme ça. »
« Donc ce n’est qu’une légende. Vous y croyez ? »
Kyle tourna les yeux vers le marin assis en face de lui. Fabio et les autres suivirent son regard jusqu’à la barbe de l’homme.
« Normalement, non. »
« Alors ? »
« La mer est capricieuse. Impossible de prévoir ce qu’elle va faire. Plus d’un marin affirme avoir vu une Sirène. Ils disent qu’avant de se noyer, ils entendent un chant céleste. Ceux qui ont la chance de revenir vivants racontent tous la même chose : leurs soucis s’évanouissent et la vie leur paraît dénuée de sens. »
C’était une histoire absurde. Pourtant, Kyle ne se moqua pas du marin et ne balaya pas ses paroles comme des balivernes.
La vie en mer était à ce point difficile. Tout comme les gens de la terre cherchaient une religion à laquelle se raccrocher, ceux qui vivaient sur la mer croyaient peut-être à des superstitions de ce genre. S’endormir, enivré par le chant d’une Sirène, devait être préférable à une simple noyade au milieu de l’océan sans fin. Vrai ou faux, c’était une autre question.
« L’histoire est intéressante, mais elle ne me plaît pas. La plupart des gens se feraient probablement tailler en pièces par des pirates avant de rencontrer une Sirène. »
« Haha ! C’est vrai. »
« Vous feriez mieux de vous inquiéter de ce qui nous attend. »
« Tu parles des pirates ? Pas la peine de t’en faire. On les connaît bien. Si on leur glisse un peu d’argent comme d’habitude, ils repartiront d’eux-mêmes. »
Le marin barbu assis en face de Kyle répondit d’un ton calme. Les autres ne paraissaient pas inquiets non plus. Kyle marmonna pour lui-même :
*Vraiment ?*
Ce n’était pas un navire de commerce ordinaire. Enrico, le patron, et Jorde, le capitaine, cachaient tous deux quelque chose. Kyle ignorait ce qui se trouvait dans la cale. Mais il savait une chose.
Qu’ils fassent de la contrebande ou transportent autre chose d’important, il devait y avoir une raison pour laquelle Kyle et Elysia avaient été autorisés à monter à bord en tant que gardes.
Les marins ne le savaient-ils pas, ou faisaient-ils semblant de l’ignorer ?
S’ils croisaient des pirates, ils ne découvriraient qu’à ce moment-là si ceux-ci laisseraient passer le navire. Quoi qu’il arrive, Kyle espérait seulement qu’ils traverseraient la tempête sans encombre. Les problèmes entre les hommes se réglaient assez bien avec son épée. Sur un navire, ce ne serait pas si différent.
* * *
Laissant les marins derrière lui, Kyle quitta la salle à manger et regagna la cabine qu’on lui avait attribuée. Il ouvrit la porte avec précaution : Elysia dormait toujours profondément.
Allongée sur le lit, elle fronçait légèrement les sourcils. Le mal de mer devait la tourmenter jusque dans ses rêves. Sans la réveiller, Kyle s’adossa au mur près du lit et s’enveloppa dans une couverture qu’il avait sortie de sa sacoche d’inventaire. Il avait dîné et n’avait pas grand-chose à faire ; autant dormir un peu.
Plus tard, Kyle laissa Elysia et se réveilla en début de soirée. Il fit une brève ronde sur le pont et à l’intérieur du navire. La brise marine sembla atténuer un peu la nausée qui le gagnait. Au cours de sa ronde, le capitaine lui donna une couverture qu’il pourrait étendre par terre. Kyle retourna ensuite dans la cabine et dormit de nouveau aux côtés d’Elysia.
Les jours passèrent ainsi.
C’était le quatrième jour depuis leur départ de Cadis. Heureusement, le voyage s’était déroulé sans problème majeur.
Matin, midi et soir, tout le monde se retrouvait dans la salle à manger aux heures des repas.
Le reste du temps, les marins montaient sur le pont pour surveiller les alentours ou se relayaient pour ajuster l’ancre. Ils n’oubliaient pas non plus de descendre dans la cale, où étaient entreposées les marchandises, afin de vérifier qu’il n’y avait ni fuite ni dégâts.
Comme le capitaine l’avait dit, Kyle et Elysia n’avaient pas grand-chose à faire. Ils n’étaient pas encore entrés dans le détroit et n’avaient pas rencontré de pirates ; ils se contentaient donc d’effectuer une ronde de pure forme autour du navire, une fois le matin et une fois le soir.
Kyle laissa Elysia, toujours clouée au lit par le mal de mer, et se tint seul sur le pont, à regarder le paysage morne défiler.
Il espérait qu’ils atteindraient la Fédération sans encombre. Une fois arrivés dans le sud du Royaume de Rustin, il ne leur resterait qu’à continuer vers le nord jusqu’à Renavik, sans obstacle sur leur route.
Crr, crr.
Le grincement discordant des planches tira soudain Kyle de ses pensées. Ses paupières closes frémirent.
Il ouvrit lentement les yeux. La cabine sombre fut la première chose qu’il vit. Une faible lueur provenant du couloir filtrait sous la porte hermétiquement fermée. Encore embrumé, Kyle cligna plusieurs fois des yeux, les bras autour de quelque chose.
Une douce chaleur l’enveloppait, accompagnée d’une respiration paisible.
Kyle se redressa, encore chancelant. Elysia était étendue à côté de lui, complètement détendue. Ce n’est qu’alors qu’il reprit pleinement ses esprits.
Les souvenirs des quatre derniers jours déferlèrent sur lui comme une marée.
Le premier jour, il avait terminé sa ronde sans encombre. Le deuxième, il avait veillé sur Elysia.
Puis, le troisième jour, il avait lui-même eu le mal de mer. Il avait tenté de dormir adossé au mur, mais son mal de tête était devenu insupportable et Elysia, incapable de le regarder souffrir davantage, lui avait proposé qu’ils dorment ensemble.
N’en pouvant plus, ils avaient fini par s’allonger dans le même lit.
Et voilà que le quatrième jour était arrivé.
« C’est à devenir fou… »
Kyle se frotta le visage par réflexe. Un soupir lui échappa.
La cabine était petite et le lit terriblement étroit. Il n’y avait de place que pour une seule personne. Dès le départ, il n’y avait eu qu’une solution. Sinon, ils n’auraient pas pu dormir dans ce lit tous les deux.
Il faisait chaud, l’air était humide et il avait la tête qui tournait.
Il aurait dû attendre une semaine et prendre un navire à passagers.
Cette pensée s’évanouit assez vite. Impossible de savoir. S’ils avaient pris un navire à passagers, ils auraient peut-être regretté leur choix au bout d’une semaine. C’était pour cela que Kyle ne regrettait pas sa décision.
Il leva sa main droite, libre, et la posa sur le front d’Elysia. Elle n’avait pas de fièvre. Pas encore, du moins. Si son état persistait, elle risquait d’en avoir une. Elysia avait aussi sauté la plupart de ses repas à cause du mal de mer.
Crr, crr.
Les planches produisirent de nouveau ce bruit désagréable. Contrairement au premier jour, Kyle sentit la coque tanguer d’un côté à l’autre. Il écarta les cheveux blonds d’Elysia, humides de sueur, et fixa le plafond de la cabine obscure, l’air absent.
Étaient-ils entrés dans le détroit pendant qu’il dormait ?
« Elysia. »
« Hum… »
« Elysia. Réveille-toi. »
Kyle lui secoua l’épaule. Elle gémit comme si elle parlait dans son sommeil, puis se redressa sur le lit, les yeux dans le vague. Ses cheveux blonds retombèrent en cascade désordonnée.
« Kyle… ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Je crois qu’on est entrés dans le détroit de Pargon. »
« Le détroit ? Ah, celui où se trouve l’Archipel de Corsa… »
« Et… »
Il ne put terminer. Des cris étouffés de marins leur parvenaient depuis le pont, au-dessus d’eux.
Boum, boum, boum, boum-boum.
Des pas résonnèrent au-dessus de leurs têtes. Kyle et Elysia échangèrent un regard. Il fut bref, mais cela suffit. Kyle sortit complètement du lit et enfila le manteau de cuir et la cape noire suspendus au mur. Elysia se hâta, elle aussi, de revêtir la robe blanche pliée sur la table de chevet.
« Ta sacoche d’inventaire ? »
« Je l’ai. Et toi, Kyle ? »
« J’ai la mienne aussi. Allons voir ce qui se passe. »
Après avoir attaché son épée à sa ceinture, Kyle quitta la cabine avec Elysia. Le couloir, faiblement éclairé par des lampes, était désert. Seuls les pas résonnant au-dessus d’eux se rapprochaient toujours davantage.
« Le navire tangue beaucoup. »
« Montons. Fais attention à ne pas tomber. »
Peut-être à cause du mal de mer, Elysia vacilla un instant. Kyle la rattrapa avant qu’elle ne tombe et se dirigea vers l’escalier qui menait au pont.
Fffff…
La fin de l’après-midi approchait. À l’extérieur, la première chose qu’il vit fut la pluie battante. De grosses gouttes s’infiltraient entre les planches du pont. De lourds nuages d’orage couvraient le ciel et cachaient entièrement le soleil. Le monde entier était plongé dans le gris.
« Vous là-bas ! Du nerf, dépêchez-vous ! La tempête approche ! »
« Hissez les voiles ! Hissez les voiles ! »
« Allez, bande de bons à rien, mettez-y un peu de cœur ! »
Les marins chevronnés et le maître d’équipage criaient à pleins poumons. Devant la cabine du capitaine, le timonier s’attachait les mains à l’immense gouvernail, en prévision de la tempête.
« Par ici, par ici ! »
Jorde, qui se trouvait près de la cabine du capitaine, à l’arrière du pont, aperçut Kyle et Elysia et leur fit signe. Kyle prit Elysia par le poignet pour l’empêcher de tomber, puis s’avança vers lui.
« J’allais justement vous appeler. Vous tombez à pic. »
Contrairement à tout à l’heure, Jorde avait le visage grave. Ses yeux perçants balayaient le pont depuis le point le plus élevé de la poupe.
« Nous sommes déjà entrés dans le détroit ? »
« Oui. Plus précisément, nous avons atteint ses abords un peu plus tôt. Il ne fait pas si mauvais d’ordinaire, mais c’est la saison. »
« On dirait que ce n’est que le début. »
Kyle posa la question. Jorde leva les yeux vers les nuages d’orage, le regard plissé.
« C’est ça. Ce n’est que le début. Il va falloir tenir au moins un jour. »
« Le plus dur sera cette nuit. »
« Probablement. D’ici là, la pluie et les vagues seront bien pires qu’en ce moment. Alors, pourriez-vous surveiller mes hommes, au cas où il arriverait quelque chose ? Vous avez dit que vous étiez tous les deux mages. Il suffira d’arrêter les vagues qui semblent trop dangereuses et de secourir ceux qui risquent de passer par-dessus bord. »
Kyle se retourna. Elysia, qui avait écouté en silence, lui adressa un petit signe de tête. Il allait lui dire de redescendre se reposer, mais changea d’avis.
« Ça ne devrait pas poser de problème. »
Elysia passait avant tout.
Kyle vérifia une dernière fois son anneau. Il lui restait beaucoup de mana. Le mal de mer était gênant, mais pas assez grave pour l’empêcher d’agir. Jorde les regarda tour à tour et esquissa un sourire.
« Voilà qui me rassure. »
« … »
« J’ai hâte de voir ce que savent faire les mages dont le patron s’est porté garant. »
À peine Jorde eut-il lancé sa plaisanterie qu’un marin, tout en haut du mât, cria à tue-tête :
« Des navires devant ! Trois bâtiments, probablement rapides, approchent à une heure ! »
Tous les regards se tournèrent vers la proue. Au-delà de la pluie battante, quelque chose fendait les vagues houleuses et se rapprochait. Au début, cela semblait petit, mais les navires grossirent peu à peu. Les trois bâtiments arboraient des voiles noires, frappées en leur centre de deux coutelas croisés.
« C’est… »
Elysia murmura. Kyle eut l’impression de reconnaître aussitôt l’emblème peint sur ces voiles.
Les maîtres de l’archipel depuis des siècles.
Les seigneurs de la mer qui régnaient sur le détroit de Pargon, hors d’atteinte de tous ceux qui venaient de l’intérieur des terres.
« C’est le blason de la Famille Skaldir ! L’Archipel de Corsa ! Des navires pirates de l’Archipel de Corsa approchent ! »
Notes de bas de page :
Rejoignez notre Discord à l’adresse <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>