Chapitre 242
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 242 : 242
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Cinq ans s’étaient écoulés depuis la mort de la fille qui occupait la chambre voisine.
Durant ces années, elle avait appris bien des choses. Que la foudre pouvait tuer. Que planter un arbre dans le corps de quelqu’un pouvait le tuer. La vieille femme lui avait tout enseigné.
Du pied, elle donna un petit coup dans le corps inerte de la vieille femme. Le cadavre roula sur le sol comme une bûche pourrie.
Elle était bel et bien morte.
Elle n’eut d’autre choix que de réfléchir. Que devait-elle faire, maintenant ? D’abord, il fallait se débarrasser du corps.
Elle agita un doigt. Le pouvoir magique qui s’épanouissait au bout de son doigt se changea en éclair et enveloppa le cadavre de la vieille femme. C’était une magie qu’elle avait apprise en observant cette dernière.
La vieille femme s’était toujours débarrassée ainsi des enfants morts. Elle fit donc comme elle l’avait appris. Lentement, la vieille femme se transforma en cendres, qui se dispersèrent dans sa magie.
Une petite perle de verre resta à l’endroit où la vieille femme avait disparu.
Elle baissa les yeux et vit un petit nuage noir tourbillonner à l’intérieur.
Comme s’il était formé de cendres agglomérées, le nuage noir renfermait un pouvoir magique chargé d’éclairs fulgurants. C’était le cœur du bâton que la vieille femme avait voulu fabriquer.
Il était calme, désormais, mais relié à un corps capable de le contenir, il pourrait faire un excellent outil magique. Le terminer devait être le rêve de la vieille femme.
Mais la vieille femme était morte de sa main avant d’avoir pu le réaliser.
Cinq ans plus tôt, elle n’aurait jamais pu imaginer une telle chose.
Elle posa une main sur sa poitrine. Au-delà, elle percevait une trace de pouvoir magique, qui s’écoulait d’une petite graine enchâssée dans sa fondation.
Elle ne s’en était rendu compte que deux ans après la mort de la fille.
Même après sa mort, elle avait continué à pratiquer la méthode de respiration que la fille lui avait enseignée, en essayant de supporter la foudre. À un moment donné, elle avait remarqué qu’en poursuivant les exercices, il lui était un peu plus facile d’être frappée par la foudre.
Finalement, les éclairs avaient même fait disparaître sa faim.
La vieille femme avait dû s’en apercevoir, elle aussi. Elle avait examiné son corps et bientôt découvert la petite graine nichée dans sa poitrine.
C’était le cœur de l’éclair qui avait imité le pouvoir magique de la vieille femme.
En le voyant, la vieille femme s’était exclamée, folle de joie. Elle avait dit qu’elle était exceptionnellement douée pour recevoir la foudre. Qu’elle possédait un talent d’un tout autre ordre que celui d’une vagabonde comme elle.
C’est ainsi que la vieille femme lui avait appris ce qu’étaient les mages. Comment accumuler le pouvoir magique et faire croître une graine.
Bien sûr, la vieille femme ne l’avait pas gardée en vie pour en faire sa disciple.
Elle l’avait épargnée jusqu’au bout parce qu’elle comptait utiliser son corps pour fabriquer un bâton.
En fabriquant un bâton avec le corps d’une mage éveillée grâce à son propre pouvoir magique, elle espérait peut-être faire progresser son royaume, qui stagnait. C’est dans cet espoir qu’elle l’avait cultivée.
En la rôtissant à la foudre, comme toujours.
Durant tout ce temps, la vieille femme ne lui avait pas enseigné la moindre chose sur la magie. Elle-même trouvait cela tout naturel. Pourquoi enseigner la magie à quelqu’un qui allait bientôt mourir ?
De plus, la vieille femme avait affirmé qu’elle possédait plus de talent que tous les mages qu’elle avait rencontrés dans sa vie.
La vieille femme se méfiait donc d’elle, naturellement.
Si les choses continuaient ainsi, elle allait mourir.
Alors, elle avait volé la magie et l’avait apprise.
Tandis que son corps recevait de plein fouet les éclairs de la vieille femme, elle avait senti le flux du pouvoir magique. Elle avait appris à le déplacer.
C’était étonnamment simple.
Comme l’avait dit la vieille femme, elle avait du talent.
C’est ainsi qu’elle en était venue à tuer la vieille femme, aujourd’hui.
Tout s’était passé en un instant. Quand la vieille femme avait baissé sa garde, elle avait rassemblé tout son pouvoir magique et transpercé le sommet de son crâne.
La vieille femme avait dit qu’elle avait vécu trois cents ans.
Elle n’avait même pas tenu cinq ans face à elle.
C’était sûrement ça, la différence de talent.
Perdue dans ses pensées, elle écrasa sous son pied la perle de verre qui gisait sur le sol. Le nuage noir qui tourbillonnait à l’intérieur se dispersa lentement.
Elle n’en avait de toute façon pas besoin.
La vieille femme ne parvenait pas à maîtriser le pouvoir magique et devait emprunter la force des outils magiques. Elle, en revanche, savait assez bien le maîtriser pour se passer de ces objets.
Elle s’assit par terre et réfléchit à la suite.
Jusqu’ici, son rêve avait été de survivre à la vieille femme.
Et elle y était parvenue.
Il lui fallait à présent un nouveau rêve. Les êtres humains étaient des créatures guidées par leurs rêves.
Après mûre réflexion, elle choisit son prochain rêve.
Elle deviendrait une noble.
Elle se souvint de la fille qui s’était donné le nom d’Isabella.
La fille lui avait dit que les nobles regardaient toujours vers le haut. Que ce qui se trouvait en dessous d’eux n’avait aucune valeur.
Pour quelqu’un qui n’avait fait que lutter pour survivre, cela semblait incroyablement merveilleux.
Elle aussi voulait donc devenir une noble.
Et, bien sûr, elle était certaine d’y arriver.
Il était temps de choisir le nom sous lequel elle vivrait. La vieille femme avait dit qu’un nom était un réceptacle qui contenait une personne et qu’il fallait donc le choisir avec soin.
Pourtant, elle n’hésita pas avant de prononcer son nom.
Un nom l’attendait déjà.
C’était celui que la fille lui avait confié, en même temps que son rêve.
« Isabella. »
À ce murmure, elle sentit le pouvoir magique qui circulait dans sa poitrine frémir légèrement.
On aurait dit que cette graine aimait aussi ce nom.
Isabella se leva.
Il était temps de rêver à nouveau.
Par la suite, Isabella parcourut le monde et fit tout son possible pour réaliser son rêve.
Enfin, elle atteignit son but.
Elle fut admise à l’université, le berceau des mages.
C’était l’année de ses vingt ans.
Bien sûr, être admise à l’université ne signifiait pas que le rêve d’Isabella était accompli. Il avait pris une tout autre ampleur depuis le jour où elle avait quitté l’atelier de la vieille femme.
À force d’arpenter le monde, elle avait clairement compris à quel point elle était exceptionnelle.
Elle pouvait voler en une heure ce que d’autres mages errants avaient mis des années à étudier. Son pouvoir magique s’accumulait plusieurs fois plus vite que le leur.
Comme l’avait dit la vieille femme, elle possédait un talent exceptionnel pour la magie.
Elle rêva donc de devenir la plus grande des mages, une archimage.
Elle croyait que son talent le lui permettrait.
Entrer à l’université était la première étape vers ce rêve.
Et à l’université, son talent brilla tout autant. Même face aux membres des grandes familles, elle n’avait rien à leur envier.
Isabella débordait donc de confiance.
Elle croyait pouvoir tout résoudre par elle-même, quoi qu’il arrive.
C’est aussi pour cela qu’elle accepta l’offre de Mookgeumgo.
Elle rencontra un membre de Mookgeumgo dans la salle d’évaluation de progression menant au deuxième étage. L’homme aux yeux plissés se présenta sous le nom de Domitian et lui dit qu’il faisait partie des cadres de Mookgeumgo.
Domitian loua son talent et lui dit qu’il souhaitait la faire entrer à Mookgeumgo. Elle serait certainement utile à l’organisation, ajouta-t-il.
Isabella ne put s’empêcher d’être tentée par ses paroles.
Mookgeumgo était l’une des organisations qui dirigeaient l’université. Si elle en faisait partie, la voie serait certainement toute tracée devant elle.
De plus, Domitian ne lui posa qu’une seule condition.
Elle devait simplement réunir environ cent mille points de droit d’entrée en un mois. C’était la condition d’admission à Mookgeumgo.
Il lui dit que, si elle manquait de points, il était prêt à lui en prêter. Et si elle avait du mal à rembourser, elle n’aurait qu’à satisfaire quelques-unes de ses demandes.
Aux yeux d’Isabella, l’offre semblait crédible.
Elle avait déjà étudié de nombreuses organisations. Pour révéler son talent, il lui fallait une scène à sa mesure.
Mookgeumgo était l’une de celles qu’elle avait examinées.
Isabella avait donc confiance en elle.
Elle grimperait certainement les échelons de Mookgeumgo. Puis elle se servirait de la puissance de l’organisation pour atteindre un royaume encore plus élevé.
Il ne fallut pas longtemps à Isabella, qui n’avait jamais regardé que vers le haut, pour comprendre que quelque chose clochait.
-
« Tu me mets des bâtons dans les roues exprès ? »
Isabella abattit la main sur la table.
La table ne résista pas au pouvoir magique derrière son coup et s’effondra comme de la glace.
Pourtant, Domitian, qui lui faisait face tandis qu’elle laissait éclater sa colère, se contenta d’incliner la tête d’un air effronté.
Isabella serra les dents en contemplant ce visage détestable.
« Tu sais que j’échoue de plus en plus souvent aux missions qu’on m’assigne, ces derniers temps. »
« Hmm. Je t’ai simplement confié des missions qui te convenaient. Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi tu es en colère. Tu as échoué parce que tu étais incapable. Ce ne serait pas plutôt à moi d’être en colère ? »
Domitian leva un doigt.
Un cercle magique rudimentaire apparut et fit remonter le temps de la table détruite. Il posa les deux bras sur la table restaurée et fit face à Isabella.
« Incapable ? C’est comme ça que tu comptes te débarrasser de l’affaire ? J’ai apporté toutes les preuves. »
Isabella fouilla dans ses vêtements et jeta une liasse de papiers sur la table.
Ils contenaient des secrets qu’elle avait appris grâce à l’Association secrète des Abysses, ainsi que diverses preuves matérielles qu’elle avait réunies elle-même.
Tout prouvait que Domitian avait délibérément saboté ses missions.
Elle avait rassemblé ces preuves parce qu’elle avait senti que quelque chose n’allait pas.
Quand elle avait rejoint Mookgeumgo, elle s’était imaginée rembourser rapidement sa dette. En accomplissant les missions de l’organisation, elle pourrait gagner bien plus de points qu’un mage errant.
Mais, pour une raison ou une autre, elle avait commencé à échouer de plus en plus souvent aux missions.
Au début, Isabella n’y avait pas prêté attention. Peu à peu, pourtant, elle avait compris que ses échecs se multipliaient.
Ce n’était pas la seule chose étrange.
Lorsqu’elle avait compris qu’elle ne pourrait pas régler sa dette uniquement grâce aux missions et avait cherché d’autres moyens de gagner des points, elle avait découvert que toutes les occasions qu’elle convoitait avaient déjà été saisies par quelqu’un d’autre.
Dans ces circonstances, Domitian se montrait souvent préoccupé par Isabella.
Il disait lui avoir trouvé des missions à part et lui confiait de petites tâches faciles, qui lui permettraient au moins de rembourser une partie de sa dette. Par exemple, transmettre discrètement des lettres à d’autres personnes.
Et si elle manquait encore de points, Domitian lui en prêtait à un taux inférieur même à celui de Mookgeumgo.
Au début, Isabella avait cru que tout cela partait de bonnes intentions.
Elle avait un talent exceptionnel et pensait qu’il continuait d’investir en elle pour l’avenir.
C’est pourquoi elle avait ignoré le vague pressentiment que lui transmettait son arbre et s’était concentrée uniquement sur sa progression.
Elle pensait qu’une fois parvenue à l’étage suivant, une fois passée au royaume supérieur, elle réglerait cette dette en un rien de temps.
Mais à mesure que sa dette grossissait, elle avait compris que quelque chose n’allait pas.
Peu importait à quel point elle progressait ou accomplissait de missions : tout ce qu’elle pouvait rembourser, c’était les intérêts accumulés chaque mois.
Dès qu’Isabella essayait d’en faire davantage, ses missions se soldaient par de terribles échecs.
Les pénalités devenaient de nouvelles dettes qui s’ajoutaient aux siennes.
La situation perdurant, Isabella avait naturellement compris que quelqu’un lui mettait des bâtons dans les roues.
Mais qui ?
En réduisant peu à peu le nombre de suspects, elle avait fini par trouver un nom.
Domitian, celui qui l’avait fait entrer à Mookgeumgo.
Dès qu’elle l’avait soupçonné, quantité de choses lui étaient apparues sous un jour nouveau.
En réunissant des preuves, elle avait découvert que Domitian l’avait bel et bien délibérément enchaînée à ses dettes.
Les missions qu’elle croyait recevoir par bonté avaient en réalité pour but de l’isoler.
C’est ce que prouvaient ces papiers.
Domitian fixa la liasse de papiers.
Puis il entrelaça les doigts et regarda Isabella. Il croisa son regard, esquissa un petit sourire de ses yeux plissés et prit lentement la parole.
« Hmm. Comme tu le soupçonnais, c’était bien moi. Tu t’en es rendu compte assez vite. La plupart des gens mettent dix ans à comprendre leur situation. »
Les yeux d’Isabella tremblèrent.
Elle ne s’était pas attendue à ce que Domitian l’admette aussi facilement.
Il poursuivit en la regardant.
« Et alors ? »
« Qu’est-ce que tu… ? »
Isabella voulut parler, mais Domitian leva la main pour l’arrêter.
Un puissant pouvoir magique se mit à émaner de lui. Il était sans commune mesure avec celui d’Isabella.
« Je ne veux pas que tu progresses. Bien sûr, si tu peux rembourser ta dette, je cesserai de m’en mêler dès que tu le souhaiteras. Hmm. Mais tu continues à échouer dans tes missions. Au bout du compte, ta dette ne cessera de grossir. »
Isabella resta pétrifiée.
Elle avait bel et bien du talent. Assez pour rivaliser avec les mages des grandes familles.
Mais elle n’était qu’une mage du deuxième étage.
Il lui restait encore beaucoup de chemin avant que son talent puisse s’épanouir.
Voilà pourquoi, dès qu’elle s’était retrouvée endettée envers Domitian, elle s’était en quelque sorte préparée à ce qu’il se serve d’elle.
Même elle savait que son talent était remarquable. N’importe qui aurait voulu s’en emparer.
Elle s’était dit que c’était pour cela que Domitian la parrainait. Une fois qu’elle aurait grandi et acquis un grand pouvoir, il utiliserait la dette qu’il lui avait laissée pour tirer parti de cette puissance.
Mais les actes de Domitian allaient au-delà de ce qu’Isabella avait imaginé.
Au lieu de l’aider à progresser, il lui barrait délibérément la route.
Elle ne comprenait pas pourquoi il ferait une chose pareille.
« Tu dois te demander pourquoi j’ai fait ça. »
Comme s’il avait deviné ses pensées, Domitian haussa légèrement les épaules.
Il la détailla de haut en bas, puis reprit d’un ton désinvolte.
« Dès que je t’ai vue, j’ai compris. Tu avais un talent incroyable. Si je te donnais des ailes, tu pourrais atteindre l’autre bout du ciel en un rien de temps. Naturellement, cela me serait aussi très utile. »
Mais Domitian secoua lentement la tête.
Le regard chargé d’une convoitise si manifeste qu’elle se percevait même derrière ses yeux plissés, il poursuivit :
« Il existe une meilleure méthode. Nous pouvons nous approprier ton talent. Le faire couler dans notre sang, dans notre fondation. Pour cela, je devais te cultiver de manière à ce que tu ne te fasses jamais d’ailes, à ce que tu rampes au sol. Et mon plan a fonctionné. »
Domitian ouvrit les bras.
Puis il laissa échapper un rire satisfait.
« Peut-être que les génies comme toi s’élèvent si facilement qu’ils ne regardent jamais ce qu’ils ont sous les pieds. L’université est un endroit merveilleux. Avec un petit effort, on peut y dénicher d’excellents talents comme ça. »
Dénicher des talents.
Les mêler à sa lignée.
Isabella comprit aussitôt ce qu’il voulait dire.
Il comptait clairement la lier à l’un de ses parents, lui faire porter des enfants et transmettre son talent à sa descendance.
Bien sûr qu’il devait faire obstacle à sa progression. Si elle devenait trop puissante, il ne pourrait évidemment plus la maîtriser.
Une fois qu’elle eut compris, Isabella ne put que fixer Domitian d’un air absent, ayant même oublié sa colère.
Elle n’avait jamais imaginé qu’il puisse nourrir un tel dessein.
Cet homme voyait le monde d’une tout autre façon qu’elle.
Que devait-elle faire, alors ?
Isabella retourna rapidement la question dans son esprit.
Bientôt, elle n’eut d’autre choix que de fermer les yeux.
Elle comprit clairement qu’aucune issue ne s’offrait à elle.
Si Domitian continuait à l’enchaîner et à brider son talent, elle ne pourrait pas lui résister.
Son talent bloqué, elle n’était qu’une mage errante coincée au deuxième étage.
Domitian se contenta de renvoyer Isabella, comme si tout ce qu’elle pouvait faire était voué à l’échec.
Mais Isabella n’abandonna pas.
Elle avait un rêve.
Celui de s’élever jusqu’aux sommets, de devenir une noble, puis d’aller encore plus loin en devenant une archimage.
Sans rien faire, elle ne pourrait jamais réaliser ce rêve.
Elle lutta donc pendant des décennies.
En vérité, la dette d’Isabella ne s’élevait qu’à quelques centaines de milliers, voire quelques millions de points. Pour quelqu’un qui avait de l’argent à dépenser, cette somme était ridiculement faible. Il suffisait d’accepter une petite contrainte pour qu’elle puisse toujours régler sa dette.
Pourtant, malgré tous ses efforts, personne ne paya de points à sa place.
Là encore, c’était le résultat des manigances de Domitian.
En la faisant échouer à de nombreuses missions, Domitian avait soigneusement dissimulé son talent. Il s’était assuré que personne ne remarque le seul talent qu’elle pouvait mettre en valeur.
Aucun mécène ne dépenserait des points pour quelqu’un comme elle.
Et l’absence de soutien évident ne faisait qu’aggraver les choses. C’était probablement pour cela que Domitian l’avait choisie. Il avait dû estimer qu’il pouvait la dévorer sans en subir les conséquences.
Isabella fut ainsi contrainte de se briser peu à peu.
Ravalant sa colère et gravant le désespoir dans son cœur, elle finit par comprendre qu’elle ne pouvait pas échapper à cet abîme profond.
Elle perdit donc ses rêves et son espoir, ne souhaitant plus que voir prendre fin sa misérable existence.
Mais les innombrables dettes gravées en elle lui avaient même ôté la mort.
Tant qu’elle n’aurait pas tout remboursé, même choisir de mourir lui était impossible.
À la fin, elle n’eut d’autre choix que de s’agenouiller devant Domitian.
Domitian la regarda de haut et laissa échapper un rire satisfait.
Comme le jour de leur première rencontre.
Par la suite, Domitian se servit d’elle comme de ses mains et de ses pieds.
Non, le mot « esclave » aurait été plus juste.
Isabella ne pouvait pas refuser ses ordres.
Domitian contrôlait avec soin le royaume auquel elle pouvait accéder, tandis qu’Isabella perfectionnait sa magie selon ses directives.
Le jour où elle atteignit la fin du quatrième étage, Domitian la fit appeler.
Isabella rassembla au bout de ses doigts le pouvoir magique qui circulait dans sa poitrine.
Il ne lui restait plus grand-chose à parcourir avant d’atteindre l’Arbre accompli, et son pouvoir magique n’avait jamais été aussi pur.
Peu à peu, le doigt qui contenait ce pouvoir magique se transforma en éclair.
Il s’était débarrassé de sa chair humaine.
Isabella effleura une lettre avec son doigt fait d’éclair.
En un clin d’œil, elle se transforma en cendres et disparut.
La magie d’incarnation.
C’était la magie qu’Isabella étudiait à présent.
En continuant à s’y exercer, elle atteindrait certainement le royaume de l’Arbre accompli. C’était une magie impossible à maîtriser sans un talent inné.
Si elle parvenait à maîtriser cette magie jusqu’à ses limites, elle pourrait même atteindre le royaume des archimages.
Mais Isabella se contenta de fixer le bout de ses doigts d’un air sombre.
Une archimage.
À quoi cela pouvait-il bien servir ?
Au bout du compte, elle n’était qu’un outil entre les mains d’autrui, comme tant d’autres mages.
Domitian prit la parole devant elle.
« Cette fois, l’un de mes parents directs est né dans une petite famille. Il s’appelle… Ugo, c’est bien ça ? J’ai entendu dire qu’il avait un talent considérable. »
Domitian adressa un sourire discret à Isabella.
Elle acquiesça légèrement. Elle avait entendu cette nouvelle au détour d’une conversation, alors qu’elle travaillait pour Domitian.
« Mais il est entouré d’un bon nombre d’obstacles. Tu lui accorderas donc trois vœux. Fais-le, et j’effacerai la dette gravée en toi. »
Domitian claqua des doigts et fit apparaître une fine feuille de papier imprégnée de pouvoir magique.
De pâles motifs dorés y apparurent.
C’était un contrat, une règle absolue chez les mages.
« Hmm. Ce ne sera pas difficile pour toi. Je te fais confiance. Peut-être qu’ainsi, tu obtiendras la liberté que tu désires tant. »
Domitian tendit le contrat à Isabella.
Elle le fixa.
Les paroles que Domitian venait de prononcer étaient inscrites sur le contrat.
Il effacerait sa dette.
S’il lui proposait ce contrat, cela signifiait aussi qu’elle ne lui serait plus utile à l’université. Les points de l’université n’avaient de valeur que dans ses murs.
Remplacer la dette par des souhaits revenait à la laisser quitter l’université.
Elle crut sentir une lueur d’espoir.
Isabella releva la tête.
Dès qu’elle croisa le regard de Domitian, elle comprit.
Il n’avait absolument pas l’intention de la libérer.
Comme il l’avait dit, ces trois vœux allaient certainement brider son talent.
Isabella et Domitian le savaient tous les deux.
Pourtant, Isabella n’eut d’autre choix que de signer.
C’était le seul moyen, même infime, de s’échapper de cet enfer.
Si elle partait d’ici et retournait au-dehors, alors, comme l’avait dit Domitian, elle pourrait peut-être, même avec les chances les plus infimes, trouver la liberté.
Isabella ne pouvait pas renoncer à cette possibilité.
Le contrat s’imprima profondément dans son arbre.
Elle acheva le cursus de base et quitta l’université.
Puis le temps passa.
Isabella se retrouva face à un profond trou dans sa poitrine.
Ses forces l’abandonnèrent et elle s’écroula par terre.
Sentant peut-être la mort approcher, le pouvoir magique d’Isabella tenta instinctivement de refermer le trou. Mais d’épaisses chaînes le bloquèrent et il retomba.
Le contrat voulait sa mort.
Si elle tenait encore un peu, elle allait mourir.
Pourtant, face à la mort, Isabella eut l’impression que le rire lui montait aux lèvres.
Évidemment.
Enfin, elle serait libérée de cette vie infernale.
Isabella releva légèrement la tête et croisa le regard d’Ugo, qui la contemplait de haut.
Son visage, qui ressemblait à celui de Domitian, était déformé par la douleur, comme s’il ne voulait pas la voir mourir.
Évidemment.
Ce ne pouvait pas être le troisième vœu qu’Ugo avait prévu de formuler à l’origine.
Isabella promena lentement le regard autour d’elle.
Elle vit de nombreuses personnes déverser sur elle une profonde rancœur.
C’étaient des membres de la famille d’Ugo.
Et c’était à cause d’eux qu’Isabella allait mourir ainsi.
Les paupières mi-closes, Isabella se remémora les trois vœux qu’Ugo avait formulés.
Pour son premier vœu, Ugo avait voulu qu’elle devienne son professeur.
Et son souhait avait été exaucé.
Ugo avait un talent considérable, et Isabella l’avait fait progresser rapidement.
Elle avait réduit à environ cinq ans un processus qui en aurait pris plusieurs dizaines à d’autres.
Ainsi, Ugo était parvenu à faire pousser une Jeune pousse à l’âge de douze ans.
C’était un talent incontestablement remarquable.
Mais aussi un talent quelque peu ambigu.
La famille d’Ugo était immense.
Il y avait naturellement des gens nés des décennies avant lui, qui s’étaient éveillés à la magie bien avant lui.
De ce point de vue, le talent d’Ugo ne suffisait pas à rattraper toutes les années qu’ils avaient accumulées.
Quels que soient ses efforts, Ugo restait quelqu’un de très loin dans l’ordre de succession.
Ugo lui demanda donc un autre vœu.
Il lui demanda de faire de lui l’héritier.
Au moment où Ugo formula ce vœu, elle crut voir Domitian en lui.
Et Isabella exauça son souhait.
Très rapidement.
À ses yeux, deux voies s’ouvraient pour placer Ugo à la tête de la succession.
La première consistait à faire progresser Ugo autant que possible pour en faire un mage puissant.
Ils pourraient se battre pour la succession, asseoir leur influence et contraindre leurs adversaires à se soumettre par la force. Cette puissance deviendrait naturellement celle d’Ugo.
Compte tenu du talent d’Ugo, c’était tout à fait envisageable.
Mais Isabella ne choisit pas cette voie.
Elle prit plutôt la seconde.
Elle élimina tous les autres.
Après tout, une fois les autres écartés, Ugo deviendrait naturellement l’héritier.
Pour Isabella, c’était le chemin le plus rapide.
Et celui qu’elle désirait le plus.
Elle se mit donc à traquer les autres en ne comptant que sur ses propres forces.
Bien sûr, les autres ne se laissèrent pas faire.
Eux aussi s’étaient donné beaucoup de mal pour s’emparer de la succession ; ils tentèrent donc naturellement de tuer Isabella, qui les prenait pour cible.
Isabella dut ainsi affronter toutes sortes de dangers.
Pendant des décennies, la mort était restée à ses côtés, familière.
Au milieu de ces périls, elle avait souvent souhaité mourir.
Mais Isabella ne pouvait pas mourir.
Elle lutta pour exaucer le vœu d’Ugo, et plus elle luttait avec acharnement, plus son talent pur la portait vers des sommets inimaginables.
La crise se transforma en occasion.
Isabella surpassa la mort et finit par dépasser ses limites.
Au-delà de l’Arbre accompli, elle déploya ses branches dans toutes les directions.
Les autres ne pouvaient plus barrer la route à Isabella, qui avait accédé au royaume suivant.
La lutte pour la succession, qui durait depuis des décennies, prit fin.
Mais elle était aussi allée beaucoup trop loin.
Même dans une lutte de succession, certaines règles tacites étaient respectées.
Ne pas s’entretuer.
Ne pas infliger de blessures excessives.
Ces règles allaient de soi pour ceux qui étaient appelés à diriger la famille. Au bout du compte, tout devait servir ses intérêts.
Mais Isabella ignora ces règles tacites et se déchaîna.
Elle tua tous les prétendants à la succession, sauf Ugo.
Elle ne laissa aucune autre possibilité que lui.
La famille n’eut donc d’autre choix que d’accepter Ugo.
Elle aurait résisté si Ugo avait manqué de talent, mais il en avait assez pour devenir l’héritier de la famille.
C’est ainsi qu’Ugo accéda à la succession.
Mais d’innombrables membres de la famille étaient morts.
Où leur rancœur allait-elle se déverser ?
Tout naturellement sur Isabella, qui avait mené le massacre.
Il était évident que le troisième vœu qu’Ugo avait prévu de formuler à l’origine était tout autre.
Il avait probablement voulu faire d’elle la mère de ses enfants.
C’était ce que souhaitait Domitian.
Bien sûr, si elle avait vécu ainsi, Isabella aurait pu mener une existence stable jusqu’à la fin de ses jours.
Elle aurait pu avoir des enfants, partager son pouvoir magique avec eux et vieillir jusqu’à mourir.
Mais on n’aurait pas pu appeler cela la vie d’une mage.
Comment pouvait-on encore appeler « personne » quelqu’un à qui l’on avait arraché tout rêve et tout espoir, quelqu’un qu’on avait réduit à vendre son talent ?
Ce n’était rien de plus qu’une bête élevée en captivité.
Isabella ne voulait pas continuer à vivre ainsi.
Elle comptait donc détourner le troisième vœu.
Pour y parvenir, elle provoqua de nombreux conflits au sein de la famille.
Elle tua tous les autres et fit rapidement accéder Ugo à la succession.
Et même si Isabella avait tué tous les prétendants, leurs factions existaient toujours.
Ugo ne pouvait donc pas ignorer leur pression et agir à sa guise.
À la fin, il n’eut d’autre choix que de conclure un accord avec elles et de réclamer sa mort.
Et c’était exactement ce qu’elle voulait.
Isabella cracha du sang qui lui remontait dans la gorge et sourit de toutes ses dents.
Son talent avait largement contribué à rendre tout cela possible.
Sans ce talent qui l’avait portée à un royaume supérieur, elle n’aurait pas pu faire accéder Ugo à la succession de cette façon.
Si les choses s’étaient éternisées, Ugo aurait fini par prendre lentement le contrôle de la famille et formuler son vœu d’origine.
Mais son talent l’avait conduite à la mort.
Peut-être Domitian lui-même ne s’était-il pas attendu à ce qu’Isabella progresse si vite.
Face à cette ironie, Isabella éclata de rire.
Elle avait si longtemps maudit son talent.
Et si elle n’avait eu que le talent d’une mage ordinaire ?
Elle n’aurait probablement pas vécu tout ça. Les mages ordinaires dispersés aux quatre coins du monde n’avaient aucune valeur.
Mais, au bout du compte, ce talent lui avait permis d’accomplir son dernier rêve.
Sans que personne ne se serve d’elle, elle pouvait mourir en étant elle-même, Isabella.
C’était cette mort qu’elle avait désirée depuis toujours.
Et c’est ainsi qu’Isabella mourut.
Comme les autres mages.
-
[Telle fut ma vie insignifiante.]
Isabella ferma doucement les yeux et acheva d’écrire.
Je ne pus m’empêcher de laisser échapper un grognement sourd.
Je comprenais pourquoi Isabella n’avait jamais parlé de son passé.
Je pouvais deviner la suite sans même l’entendre.
Pour se servir de son cadavre, Ugo avait dû se trouver un nouveau professeur.
Ce professeur avait dû être Gaon.
Peut-être Domitian était-il même celui qui avait mis Gaon et Ugo en contact.
Et Isabella était devenue une marionnette, sombrant sans fin dans la déchéance, tandis que son âme s’effondrait dans la douleur.
[Et puis je t’ai rencontré, maître. Alors que je me noyais dans le désespoir, au point d’avoir oublié jusqu’à qui j’étais, tu as été le rayon de lumière qui est venu à moi.]
« Un rayon de lumière ? »
Ces mots me pesèrent étrangement, et je toussotai, gêné.
Isabella secoua doucement la tête et serra fort la main que je posais sur sa poitrine.
[Non. Maître, tu étais ma lumière. Tu m’as donné un nouveau rêve alors que je ne souhaitais plus que mourir. Tu m’as permis de retrouver ma liberté.]
Isabella cessa d’écrire et esquissa un léger sourire.
Puis elle lâcha lentement ma main et recula.
[Alors, j’ai voulu oublier tout mon passé. Tout ce qui m’était arrivé avant est tombé dans l’oubli avec ma mort. Je pensais qu’il ne me restait plus que de la dévotion envers toi, maître. Mais…]
Isabella baissa les yeux vers le trou qui persistait dans sa poitrine.
Comme si elle retraçait la marque du contrat à l’intérieur, elle y fit circuler son pouvoir magique et reprit son message.
[Je ne m’attendais pas à ce que le passé que je croyais avoir abandonné me revienne ainsi. Alors, si tu le souhaites, je mettrai fin à mes jours ici. Ce serait le seul moyen de t’empêcher, maître, de te faire entraîner dans les manigances de cet homme, Domitian.]
Isabella s’agenouilla devant moi.
Elle baissa silencieusement la tête, comme si elle attendait ma réponse.
En la regardant, j’eus l’impression que ma poitrine prenait feu.
C’était une émotion que je n’avais encore jamais ressentie.
Qu’était-ce donc ?
Après y avoir réfléchi, je compris exactement comment la nommer.
C’était de la colère.
Une colère profonde contre Domitian, et plus encore contre moi-même.
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