Chapitre 222
WeTried Traductions
Traducteur/éditeur : Bébé qui tousse
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 222 : 222
──────
Je regardai par la fenêtre.
Comme toujours, au-delà du flot dense de passants, j’apercevais une foule rassemblée devant l’Atelier de marionnettes Arcana, au centre de la ville.
Je les observai avec un léger sourire.
Ah. Ça avait donc enfin commencé.
J’avais aussi entendu des cris résonner bruyamment la nuit précédente. C’était sans doute pour cela que les gens s’étaient rassemblés là. Tout en les observant, je sortis une fiole de verre de ma robe.
À l’intérieur reposait une marionnette à forme humaine, les yeux clos, baignant dans le pouvoir magique. C’était une marionnette cadavérique que j’avais louée à cet atelier. Je fis rouler la fiole dans ma main et me grattai légèrement le menton.
Ces derniers temps, tout en étudiant leurs marionnettes, j’avais essayé d’ajouter plusieurs fonctions à celle-ci. Pour pouvoir s’occuper d’un ennemi, il fallait d’abord le comprendre.
La manière dont Jugang avait empiété sur mon territoire était remarquable. Utiliser des cadavres de mauvaises herbes comme matériaux pour ses marionnettes était une idée vraiment novatrice.
Au moment même où j’avais créé une nouvelle lacune, il avait exploré une nouvelle possibilité. Cela signifiait aussi que Jugang avait longuement réfléchi à la façon de s’occuper de moi.
C’était probablement pour cela qu’il s’était associé à Gaon. Personne n’était plus habitué qu’eux à transformer des humains en marionnettes. En enquêtant sur moi, il avait dû découvrir mon conflit avec eux, ce qui en faisait des alliés d’autant plus utiles.
De cette façon, Jugang avait étendu le territoire que j’avais bâti pour en faire quelque chose de bien plus vaste. Je devais reconnaître qu’il était plutôt doué.
Les marionnettes qu’il avait fabriquées avaient attiré près de vingt pour cent des mages qui fréquentaient le premier étage comme clients. Vu que sa population résidente s’élevait à environ trois cent mille personnes, c’était impressionnant.
Je repensai à mon propre parcours. Cela faisait déjà deux ans et demi que j’avais commencé mes affaires. Pourtant, je n’avais gagné que quelques milliers de clients.
Bien sûr, j’avais volontairement évité d’accroître trop vite ma clientèle. Malgré tout, le nombre restait plutôt faible. Le domaine des marionnettes de compagnie était entièrement monopolisé par moi.
Si les marionnettes ne s’étaient pas répandues parmi la population, c’était pour de nombreuses raisons, mais la principale était le malaise qu’elles inspiraient.
La marionnettique était une niche parmi les niches. Et les mages eux-mêmes constituaient les matériaux les plus efficaces pour la pratiquer.
Les mages se méfiaient donc naturellement des marionnettistes.
Mais Jugang avait réussi à dissiper tout ce malaise persistant. Seul son exceptionnel sens des affaires lui avait permis d’y parvenir.
En s’inspirant de ma façon de mener mes affaires, Jugang avait mis au point un système encore plus complet. Il avait relié les commerces voisins grâce à ses marionnettes et investi des fonds pour bâtir un réseau autour de ses clients.
En quelques mois à peine, il avait créé une entreprise d’une ampleur colossale. Autrement dit, il avait déplacé un secteur autrefois relégué à la périphérie jusqu’au cœur de la ville.
J’acquiesçai légèrement.
D’après ce que j’avais appris, c’était simplement un mage itinérant, comme moi. C’était sans doute son sens des affaires qui lui avait permis d’obtenir un poste à la Compagnie commerciale.
C’était peut-être pour cela que Jugang avait été si sûr de pouvoir m’éliminer rapidement. Il avait dû voir que je n’avais pas réussi à développer mes affaires à grande échelle.
Pour quelqu’un qui s’était élevé aussi haut par ses propres moyens, j’avais pu passer pour un petit veinard, recueilli par la professeure Irian par hasard.
Eh bien, c’était vrai. Sans la professeure, je serais sans doute encore en train de préparer l’examen d’entrée.
À ses yeux, j’avais donc dû sembler facile à dévorer. Les marionnettistes qu’il avait pris comme associés me surpassaient tous, eux aussi, ce qui l’avait sans doute conforté davantage encore.
Je baissai les yeux vers la marionnette dans la fiole et claquai la langue.
Cette marionnette cadavérique était très simple, mais aussi fort sophistiquée. Même pour moi, découper une âme aussi proprement était difficile.
La personne qui l’avait fabriquée se trouvait sans aucun doute dans un royaume supérieur au mien. C’était probablement ainsi qu’elle avait réussi à voler toute la magie contenue dans mes marionnettes. Je souris avec amertume en sentant des traces de ma propre magie à l’intérieur de la marionnette.
Mais même une copie pouvait avoir de la valeur.
Tout comme ils avaient volé la magie de mes marionnettes, j’avais appris beaucoup en étudiant les leurs.
Je fis lentement circuler le pouvoir magique dans la marionnette. Je sentis alors le faible ego qu’elle abritait et hochai la tête.
Le mécanisme que j’utilisais pour créer des Jeunes pousses d’âme, ou une Fausse Vie, était assez compliqué. Je devais sacrifier une branche de mon arbre, créer un domaine semblable à une ombre et trouver une âme à offrir en sacrifice.
Mais, pour résumer simplement, je rassemblais des âmes incomplètes dans un même réceptacle et leur appliquais une pression incessante jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus qu’une.
L’incomplet s’assemblait et imitait la perfection.
Je posai une main sur ma poitrine et sentis le flux de ma magie innée. Avant qu’elle ne soit gravée en moi, créer des Jeunes pousses d’âme était extrêmement difficile. J’avais de la chance si une tentative sur cinq réussissait.
Après avoir obtenu cette magie, le processus était devenu un peu plus stable. À présent, environ une tentative sur trois réussissait.
Bien sûr, je devais en échange sacrifier encore davantage de mon arbre.
En quantité pure, je devais brûler près de la moitié de mon arbre pour créer une seule Jeune pousse. Au milieu de ces innombrables sacrifices, une minuscule Jeune pousse finissait par éclore.
Du point de vue de l’efficacité, le processus était extrêmement aberrant. Je consumais quelque chose de bien plus grand pour donner naissance à une vie qui n’avait même pas atteint le royaume de la Jeune pousse.
Pourtant, je continuais d’en créer, car c’était la voie que je devais suivre. Peu importait ce que je sacrifiais : si je pouvais avancer ne serait-ce que d’un pas, cela suffisait.
En plus, j’avais reçu une requête ; je n’avais donc pas d’autre choix que de continuer à créer des Jeunes pousses avec régularité. Je secouai la tête en repensant à la branche d’arbre que le professeur On m’avait confiée.
La branche d’arbre du professeur On, soigneusement conservée dans la tour, était toujours pleine de vie et frémissait en dispersant un pouvoir magique limpide. La branche de Tiena se trouvait à ses côtés.
À l’image de leurs propriétaires, les deux branches s’entremêlaient et échangeaient leur pouvoir magique. Le lien qui les rapprochait était d’une douceur infinie.
Mais les entrelacer pour créer une seule vie était une tout autre affaire. J’avais beaucoup étudié pour répondre à la demande, sans toutefois trouver de solution claire.
Cela s’expliquait par plusieurs raisons, mais la principale était que leur pouvoir était tout simplement trop grand pour moi.
D’après ce que la professeure Irian m’avait brièvement expliqué, le professeur On avait fait fructifier son arbre. Il avait réussi à s’engager sur la voie qui menait au rang d’archimage.
Il était donc facile de comprendre pourquoi il quittait l’université.
Pas étonnant que cette branche d’arbre contienne une force aussi puissante. Je claquai légèrement la langue. Le pouvoir qu’elle renfermait dépassait de loin mon royaume. Comment aurais-je pu maîtriser une chose pareille ?
Seul, je pouvais tout au plus comprendre que la branche du professeur On contenait une puissante force vitale. J’en avais tiré de nombreuses pistes, mais c’était loin de suffire pour comprendre la branche elle-même.
La situation lui paraissait peut-être frustrante, car la professeure m’avait un peu aidé. À ce rythme, je risquais d’être entraîné dans la tour du professeur On, conformément à la promesse que je lui avais faite.
Grâce à son aide, je pouvais au moins comprendre la nature du pouvoir magique contenu dans la branche. Je commençais aussi à saisir ce que signifiait le fruit porté par un mage.
La branche du professeur On débordait de force vitale parce qu’elle renfermait un monde en elle.
Voilà ce qu’était un fruit.
Porter un monde en soi.
Bien sûr, ce n’était qu’une intuition fugace. À mon niveau actuel, c’était tout ce que je pouvais percevoir. Pour en comprendre davantage, je devais accéder à un royaume supérieur.
Je poussai un discret soupir.
C’est vrai. Une branche d’arbre renfermait un petit monde. Alors, quel genre de réceptacle pouvait contenir une telle chose ?
Pour qu’une vie naisse, il fallait que quelque chose devienne un œuf. Il fallait une existence capable de résister au choc de leur union. Et l’objet que j’avais principalement utilisé pour créer des Jeunes pousses d’âme, c’était une marionnette.
Mais parmi les choses auxquelles je pouvais accéder à mon niveau, il serait extrêmement difficile de trouver un objet capable de supporter l’âme du professeur On. Même les trésors de la professeure Irian éclateraient sûrement sous l’effet de ce pouvoir.
La force qui habitait cette petite branche d’arbre surpassait tous les trésors que j’avais vus jusque-là. Pour la contenir, il me fallait un réceptacle encore plus puissant.
Comment étais-je censé obtenir une chose pareille à mon niveau ?
Je jetai un coup d’œil à la marionnette.
À cet égard, elle pourrait bien me mettre sur la piste d’une solution pour répondre à la demande.
Les Jeunes pousses d’âme que je créais résultaient d’un processus où je sacrifiais quelque chose de plus précieux. Et j’avais révélé cette méthode à tous les membres de l’association des marionnettistes.
Les marionnettistes qui s’étaient ralliés à Jugang la connaissaient aussi. C’était peut-être pour cela qu’ils avaient créé des egos de marionnettes à partir de la méthode que je leur avais montrée.
Bien sûr, leur approche était complètement différente de la mienne.
Moi, j’essayais d’assembler des choses incomplètes pour atteindre la perfection. Eux, ils tentaient de diviser quelque chose de parfait pour le rendre incomplet.
C’était une méthode qu’ils connaissaient déjà.
J’insufflai un peu de pouvoir magique dans la marionnette. Je sentis alors une âme brûler autour de l’endroit où aurait dû se trouver son cœur.
Comme je l’avais constaté auparavant avec Isabella, les utilisateurs de marionnettes cadavériques brûlaient couramment des âmes pour obtenir du pouvoir magique.
Ils avaient inversé le processus par lequel je tendais vers la perfection, le transformant en un processus d’échec. Ils avaient accompli un rituel qui dégradait les âmes.
L’âme était rabotée jusqu’à ce qu’il ne lui reste que de vagues fragments d’ego.
Bien sûr, elle n’avait aucune valeur comparée à la vie que j’avais créée. Mais elle avait un avantage à elle.
Sa création ne nécessitait pas de matériaux particulièrement précieux.
C’était un rituel qui menait à l’échec. Inutile d’investir quelque chose de précieux dans cet échec.
Je hochai lentement la tête en sentant l’âme de la marionnette cadavérique.
Même si elle différait de ce que j’avais cherché à faire, la structure de cette marionnette était d’une efficacité stupéfiante. Elle ne pouvait pas créer la vie, mais suffirait à être implantée dans une marionnette. Elle serait aussi très utile pour faire fonctionner de simples marionnettes comme celle-ci.
À cet égard, c’était une méthode dont beaucoup de marionnettistes pourraient s’inspirer. Ils pourraient ainsi améliorer la qualité générale des marionnettes sous leurs ordres.
C’était peut-être pour cela que Mauro et les autres membres de notre association en avaient chacun acheté une pour l’étudier. Ils voulaient en découvrir les limites et comprendre les dangers de cette méthode.
Je ne faisais pas exception.
Alors que j’observais pensivement la fiole de verre, quelqu’un s’approcha. En levant les yeux, je vis Isabella avec un petit plateau à la main.
[Maître, j’ai préparé quelques rafraîchissements.]
« Merci. »
J’acceptai la tasse de thé qu’Isabella me tendait et en savourai l’arôme. Un parfum frais, idéal pour le matin, me chatouilla les narines.
Je regardai de nouveau dehors et insufflai du pouvoir magique dans mes yeux. Au-delà des manifestants qui brandissaient des marionnettes cadavériques, je vis Jugang tenter de les gérer avec un air contrarié.
Cette scène rendit le thé étrangement plus doux.
J’en bus une gorgée, un petit sourire aux lèvres.
[Comme vous l’aviez dit, maître, les marionnettes finissent par s’effondrer. Ils avaient dû prévoir le coup, c’est vraiment étrange.]
Isabella s’assit à côté de moi avec un léger sourire.
J’acquiesçai légèrement.
La raison de tout cela était évidente. Leurs marionnettes ne résistaient pas à la consommation de pouvoir magique et avaient commencé à s’effondrer d’elles-mêmes.
C’était inévitable. Leurs marionnettes étaient, par nature, des objets consommables. Elles obtenaient leur pouvoir magique grâce aux âmes ; une fois leur dernière mèche consumée, elles cessaient naturellement de fonctionner.
Bien sûr, les âmes se régénéraient à mesure qu’elles se vidaient. Celles qu’ils avaient soigneusement divisées se reconstituaient sans fin dans ces cercles magiques.
Mais une âme mettait forcément beaucoup de temps à se régénérer.
Ce problème ne s’était pas posé plus tôt, car la magie gravée dans les marionnettes appartenait à la première génération. J’avais optimisé les cercles magiques au maximum pour les rendre efficaces ; ils consommaient donc très peu de pouvoir magique, et même ces âmes pouvaient les alimenter sans difficulté.
Mais avec la magie de deuxième génération, les cercles magiques étaient devenus plus grossiers et moins efficaces. La consommation avait donc augmenté au-delà de la capacité de récupération des âmes.
C’était pour cela que les marionnettes étaient tombées en panne.
Je repris une petite gorgée de thé.
Malgré tout, comme l’avait dit Isabella, ils n’étaient pas idiots. Ils avaient forcément compris que la consommation des marionnettes allait augmenter.
Jugang avait résolu le problème grâce à un système qui couvrait tous ses clients. Il envoyait des mages chargés de réparer les marionnettes. Ils ne se contentaient pas d’ajouter des fonctions : ils assuraient aussi leur entretien.
Ils évaluaient leur consommation et les restauraient ou les remplaçaient de force avant qu’elles ne tombent en panne. Ensuite, pendant que la marionnette d’origine se rechargeait complètement, ils en fournissaient une autre.
Le remplacement se faisait tout naturellement. C’était possible parce que leurs clients considéraient les marionnettes comme de simples outils. Les plaintes restaient rares et Jugang réduisait à sa manière la charge pesant sur les âmes.
Le système fonctionnait plutôt bien.
C’était sans doute pour cela que Jugang avait rejeté le précédent contrat. Il était sûr de pouvoir se débrouiller seul.
S’il cessait d’essayer de me tenir à l’œil et se concentrait sur la protection de son territoire, le secteur qu’il avait bâti continuerait sûrement de s’étendre malgré quelques pertes. Il y avait forcément une limite au nombre de marionnettes que je pouvais produire.
Après l’échec des négociations avec moi, Jugang s’était lancé dans les affaires avec encore plus d’ardeur. Il avait probablement jugé que, peu importe la part de son territoire que je grignotais, il lui suffisait d’élargir sa clientèle au-delà de ce montant.
Et son jugement était parfaitement juste.
Je ne pouvais pas intervenir contre lui, et il étendait peu à peu son territoire. Sans un tout petit problème, les choses auraient continué de bien se passer à l’avenir.
« Hum. Je suppose qu’il est temps de libérer cette marionnette, elle aussi. »
Je posai doucement ma tasse et ouvris la fiole de verre qui contenait la marionnette cadavérique.
L’autopsier et l’étudier m’avait beaucoup aidé. D’une certaine façon, j’avais une dette envers elle.
Je devais donc aussi lui accorder ce qu’elle désirait.
Je jetai un coup d’œil à Isabella. D’après elle, les âmes dégradées aspiraient naturellement au salut. Dans ce cas, je devais exaucer ce souhait.
Je fis légèrement claquer mon doigt.
Le pouvoir magique s’éleva et la magie gravée dans la marionnette commença lentement à s’activer.
Bientôt, la marionnette se redressa. Elle cligna silencieusement des yeux et me regarda. Une lueur de raison un peu plus nette semblait briller dans son regard.
La marionnette prit un air quelque peu soulagé, puis ferma doucement les yeux.
Son corps s’affaissa et commença à tomber au sol. Je le rattrapai délicatement avec mon pouvoir magique et hochai la tête.
Puisque j’avais guidé son âme, elle n’avait probablement pas beaucoup souffert.
Je fermai les yeux tandis que je sentais la présence de l’âme s’estomper dans l’air. Bientôt, elle disparut complètement.
Elle avait disparu ici.
[L’âme est enfin libre. Quel soulagement.]
Isabella sourit doucement. Un sourire discret flottait sur son visage.
L’âme de la marionnette qui venait de partir lui avait-elle rappelé la sienne ? Elle avait autrefois existé sous une forme semblable.
Isabella avait pu revêtir un corps de marionnette parce qu’elle était une mage. Son arbre intérieur la soutenait en plus de son âme et lui permettait de préserver son ego.
Mais l’âme qui habitait ce cadavre n’avait été rien de plus que celle d’une mauvaise herbe. Une âme aussi faible ne pouvait que se briser complètement dès l’instant où elle se retrouvait enfermée dans une marionnette.
Mieux valait donc la laisser disparaître ainsi.
Je regardai Isabella et me grattai légèrement le menton.
Au départ, je voulais étudier l’âme un peu plus longtemps. Mais elle avait insisté pour qu’on la libère, alors je l’avais laissée partir.
Une telle compassion ne convenait pas du tout à un mage.
Enfin, cela la rendait plus digne de confiance.
Je lui avais fait confiance dès le premier instant où je l’avais vue. Oui, bien sûr.
Je levai les yeux au ciel et regardai le tumulte dehors.
Toutes les marionnettes tombées étaient dans le même état. Leurs âmes avaient disparu.
Et chacune de ces âmes avait disparu sous l’effet de ma magie.
La magie gravée dans leurs marionnettes avait d’abord été la mienne. Elles étaient le résultat d’une copie minutieuse de ma magie.
Il en allait de même pour la magie des marionnettes de deuxième génération.
Lors de la conception de cette magie, j’avais surtout veillé à la rendre incomplète. La marionnette devait disposer de nombreux espaces vides qu’elle pourrait remplir elle-même.
Mais, pour cela, la structure de base devait être simple. C’était sans doute pour cela qu’ils avaient pu la copier si facilement.
En s’appuyant sur la structure que j’avais bâtie, ils avaient gravé leur propre magie dans leurs marionnettes. Ils avaient fait eux-mêmes ce que mes marionnettes étaient censées faire.
De cette façon, ils avaient réussi à imiter mes marionnettes de deuxième génération dans une certaine mesure.
Et c’était précisément ce que je voulais.
C’était un piège.
Je regardai Jugang avec un léger sourire.
Bien sûr, il n’y avait rien de mauvais dans la magie que j’avais conçue. Pourquoi aurais-je caché quoi que ce soit de dangereux dans une magie que je comptais aussi implanter dans mes propres marionnettes ? Et puis, ils examineraient ma magie avant de l’utiliser.
Inutile de recourir à une manœuvre aussi superflue.
Ils avaient donc utilisé ma magie dans leurs marionnettes, comme auparavant. D’après leurs vérifications, ils avaient dû juger qu’il n’y aurait aucun problème.
Oui. Si l’on considérait la magie en elle-même, il n’y avait aucun problème.
Mais ils n’avaient pas pris en compte une chose.
Les âmes.
Les egos qu’ils avaient créés provenaient d’âmes rabotées. Ils étaient donc incomparablement incomplets. Et, naturellement, l’incomplet désirait devenir complet.
C’était un principe tout naturel.
Je posai légèrement la main sur ma poitrine. Je sentais le flux de fragments d’âme qui parcourait mon arbre.
J’étais moi-même la preuve de ce principe.
Bien sûr, leurs âmes et leurs egos étaient étroitement liés aux circuits et à la magie qui composaient les marionnettes. Même moi, je ne pouvais pas facilement m’y immiscer.
Je changeai donc de méthode.
Je fis en sorte que les âmes s’éveillent d’elles-mêmes.
C’était aussi pour cela que j’avais conçu les marionnettes de deuxième génération avec une structure incomplète. Toute la magie était imprégnée de cette idée : rester incomplète tout en tendant vers la perfection.
Ces cercles magiques étaient gravés partout dans les marionnettes. Et, dans la structure formée par leur entrelacement, ils créaient un immense flux.
Un flux qui reliait leurs faibles egos à leurs âmes.
Cela compensait aussi la faiblesse des egos qu’ils avaient créés à rebours. Ils avaient inversé le processus de création de la vie, puis l’avaient arrêté volontairement juste avant l’échec pour en faire des marionnettes.
Il ne me restait plus qu’à guider le processus vers la réussite.
Les flux successifs créés par ma magie renforçaient encore davantage l’âme.
Chaque fois que la marionnette utilisait la magie, son ego se liait un peu plus profondément à l’âme brûlante qui l’habitait.
C’était comme installer une porte dérobée.
Bien sûr, cela ne suffisait pas à sauver l’âme. Mais cela pouvait au moins lui donner assez d’espace pour qu’elle bouge d’elle-même pendant un instant.
L’âme se dirigeait alors là où elle le désirait.
Elle brûlait encore plus de pouvoir magique et choisissait de se libérer de son propre gré.
Voilà pourquoi les cris qu’elles avaient poussés pendant la nuit exprimaient la joie d’échapper à la souffrance.
Du moins, c’était ainsi qu’Isabella me l’avait expliqué. Pour ma part, je n’en savais pas grand-chose.
Si les marionnettistes qui avaient fabriqué ces marionnettes cadavériques avaient essayé de créer la vie par le sacrifice, comme moi, ils auraient tout de suite repéré le piège.
Mais ils n’avaient pas choisi le sacrifice.
Ils ne pouvaient donc pas non plus avoir remarqué mon piège.
Je souris légèrement en regardant Jugang.
S’il avait choisi de coopérer, j’aurais quelque peu modifié la structure de la magie. Après tout, on ne ruine pas un partenaire.
C’était pour cela que j’avais exigé, dans le contrat, de maîtriser leurs marionnettes.
Mais Jugang avait peut-être considéré cela comme une ingérence, car il avait rejeté ma proposition.
Quel dommage qu’il ait refusé mon offre sincère.
Malgré tout, je devais respecter sa volonté. Il avait dit qu’il réglerait le problème seul ; je comptais donc le laisser faire.
« Hum. J’espère que monsieur Jugang reviendra me voir. »
Si Jugang mettait de l’ordre dans la situation et revenait me demander de coopérer, j’étais prêt à l’accepter.
Bien sûr, il devait d’abord surmonter la crise qu’il traversait.
Jugang réussirait-il à s’en sortir ?
Je n’en savais rien.
Quelques jours passèrent.
Comme il travaillait tout de même pour la Compagnie commerciale, Jugang géra assez bien la crise.
Il dédommagea les clients dont les marionnettes étaient tombées en panne, comprit rapidement pourquoi elles s’étaient effondrées et réduisit drastiquement le nombre de marionnettes de deuxième génération.
Les cas de marionnettes qui éclataient commencèrent peu à peu à se raréfier.
Mais une fois la confiance rompue, il était difficile de la rétablir.
Au fond, les affaires reposaient sur la confiance. Un client ne se rendait dans une boutique que s’il était convaincu d’y trouver son compte, au lieu d’être le seul à y perdre pendant que le commerçant s’enrichissait.
Mais si la qualité des marionnettes fabriquées par un atelier devenait douteuse, les clients se méfiaient naturellement.
Et s’ils ne pouvaient utiliser que la magie de première génération, leurs marionnettes seraient forcément inférieures aux miennes.
Finalement, l’Atelier de marionnettes Arcana ferma temporairement ses portes peu de temps après.
Plus tard, je reçus un message de Hwaryeong. Elle m’annonçait que la Compagnie commerciale avait lancé un audit de l’atelier.
Vu la rapidité de leur intervention, Hwaryeong était clairement passée à l’action.
Je hochai la tête en regardant les portes hermétiquement closes de l’atelier.
C’était une victoire parfaite pour moi.
« Hum. Et si on réunissait tout le monde ? L’affaire est réglée, alors je devrais organiser un petit banquet avec ceux qui m’ont aidé. »
[Oh, quelle bonne idée ! Je vais tout préparer comme il faut.]
Isabella sourit avec douceur.
Je pouvais lui faire confiance pour s’en charger. J’acquiesçai et lui rendis son sourire.
Jugang n’était qu’un petit rouage, mais il travaillait tout de même pour la Compagnie commerciale.
J’avais vaincu la Compagnie commerciale par mes propres moyens.
D’une certaine manière, je me sentais plus confiant pour l’avenir.
Je serrai légèrement le poing.
J’avais enfin réussi à faire un pas en avant.
Si je continuais à avancer ainsi, peut-être qu’un jour je pourrais affronter la Compagnie commerciale tout entière.
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>