Chapitre 217
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Traducteur/éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 217 : 217
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Je me fondis prudemment dans le flot de la foule. Les vagues de pouvoir magique que dégageaient tous ces gens affairés semblaient déferler sur la ville entière. Je sentis ce pouvoir magique et me grattai légèrement la tête.
Traverser la ville ainsi me rappela mon arrivée à l’université. À l’époque, tout m’y avait paru étranger. Cette ville, c’était pareil.
Je jetai un coup d’œil aux gens autour de moi. Impossible de m’en empêcher. Je n’avais encore jamais vu autant de mages réunis au même endroit. Cela dit, deux ans avaient passé, et je m’étais un peu habitué à cette agitation.
Mais il y avait une chose à laquelle je ne parvenais pas à m’habituer.
Je levai les yeux. Un pont vibrant de pouvoir magique attira mon attention.
Plusieurs personnes le traversaient tranquillement. C’était le jour et la nuit avec le premier étage, où la foule était si compacte qu’on pouvait à peine bouger.
Quelle chance. Moi, j’étais coincé au milieu de la foule et je ne pouvais même pas avancer comme il faut.
Je regardai les gens passer au-dessus de ma tête. Le deuxième étage avait l’air aussi tranquille. Et plus haut, alors ? Je n’arrivais même pas à imaginer la vue depuis le douzième étage, le dernier.
À force de les regarder, je sentis monter en moi une pointe de jalousie. Moi aussi, je voulais vivre avec autant de liberté. C’était peut-être le genre de jalousie propre aux mages.
Je ne pouvais jamais m’habituer au sentiment de privation qui m’envahissait chaque fois que j’entrais dans cette ville. Je me demandais presque si ceux qui l’avaient construite n’avaient pas délibérément rendu les étages supérieurs visibles, pour susciter cette jalousie.
Mais si le temps continuait de passer ainsi, je finirais par pouvoir monter là-haut, moi aussi. Les fruits de mes deux années d’efforts commençaient enfin à se voir. Tant que je continuerais d’avancer au lieu de fuir, je finirais par m’élever.
C’était ce que j’avais appris lors de l’examen d’entrée.
Bien sûr, il fallait maintenant que je rentre vite. Je tripotai la bourse glissée sous ma robe. Si j’arrivais trop tard, je me ferais sûrement gronder.
Je vérifiai l’heure sur l’horloge gravée dans le bâtiment à côté de moi et soupirai. Ça prenait plus de temps que prévu. En regardant devant moi, je sentis la foule avancer au ralenti.
Ces derniers temps, les embouteillages de ce genre étaient devenus bien plus fréquents. La raison était simple : le nombre de personnes qui empruntaient les ponts avait explosé.
Je jetai un coup d’œil à quelqu’un qui passait près de moi.
Il avait l’air d’un mage ordinaire du premier étage. Une femme au visage impassible se tenait derrière lui. Je fronçai légèrement les sourcils à cette vue.
Tss. Il ne savait donc pas se soucier des autres ? Se promener en public avec sa marionnette comme ça…
Les rues étaient clairement encombrées à cause de tous ces gens qui ne pensaient qu’à eux-mêmes.
Je secouai la tête en regardant l’homme s’éloigner. Le nombre de marionnettes comme celle-là avait fortement augmenté ces derniers mois. On pouvait parler d’une mode. À un moment donné, les mages s’étaient mis à en acheter les uns après les autres.
C’était logique. Elles ne coûtaient qu’un point par mois. Pour ce prix dérisoire, elles s’occupaient de toutes les corvées agaçantes à leur place.
Et on pouvait même profiter d’une expérience encore plus satisfaisante en leur ajoutant quelques options.
Je regardai autour de moi. Mon regard se posa sur des mages aux tenues soignées.
Avant, les mages avaient une allure lamentable. Ils n’avaient pas le temps de prendre soin d’eux, entre les points à gagner et l’entraînement. Le premier étage, où ils se rassemblaient, avait toujours été lugubre.
Mais depuis que les marionnettes étaient à la mode, l’apparence du premier étage avait commencé à changer. De plus en plus de gens se mettaient à prendre soin d’eux, comme les mages autour de moi.
Tout ça grâce aux marionnettes.
C’était aussi pour ça que j’en avais acheté une.
Un léger sourire aux lèvres, je sortis une fiole de verre de sous ma robe. À quoi bon être le seul à se soucier des autres ? La route était bloquée, de toute façon. Je décidai donc de sortir ma marionnette.
Je retournai la fiole, et la marionnette en glissa. Elle grandit rapidement et se dressa devant moi, les yeux dans les miens.
C’était une marionnette à l’apparence d’une jolie femme.
« Allez, arrange mes vêtements. »
À mon ordre, la marionnette s’approcha lentement, du pouvoir magique concentré au bout des doigts. Elle traça un cercle magique tout simple et fit vite disparaître les taches de ma robe.
La magie qui s’écoulait de ses doigts me nettoya si bien que j’avais l’air de sortir du bain. Une fois son travail terminé, la marionnette se plaça derrière moi et s’adapta naturellement à mon pas.
Je hochai la tête, satisfait.
Quand j’étais allé acheter une marionnette, j’avais pris le temps de bien la choisir. C’était plus facile de garder près de soi quelque chose d’agréable à regarder.
De ce point de vue, celle-ci me convenait parfaitement. Évidemment, je ne pouvais rien faire pour son expression habituellement impassible. C’était le seul aspect qui me déplaisait.
Lui ajouter des fonctions ne la rendrait pas plus naturelle. La seule option que j’avais prise, c’était douze heures de fonctionnement supplémentaires. Il y avait d’autres options intéressantes, mais ça me suffisait pour le moment.
Pourtant, cette magie m’était étrangement familière chaque fois que je la voyais.
Je penchai la tête en sentant le pouvoir magique qui persistait sur mon corps.
Est-ce que je connaissais un marionnettiste ? J’étais sûr d’avoir déjà vu ça quelque part, mais impossible de me rappeler où.
Tandis que j’y réfléchissais, j’arrivai enfin à destination.
La Taverne générale Arcana se trouvait au centre du premier étage.
J’étais un peu en retard, mais j’étais venu aussi vite que possible. Je me raclai discrètement la gorge et entrai dans la taverne.
Le vacarme à l’intérieur me vrilla les oreilles.
Je balayai la salle du regard. Une table attira mon attention. Une femme y était assise, s’éventant doucement. Elle dégageait une étrange aura, comme si le brouhaha autour d’elle ne la concernait pas.
Elle avait une grande dignité. Dans une taverne pareille, elle détonnait complètement.
Je m’approchai rapidement et m’inclinai.
« Dame Emery, pardonnez mon retard. Les rues étaient terriblement encombrées. Mais j’ai apporté l’objet ! »
Elle se tourna vers moi. Puis elle replia son éventail et m’en tapota légèrement la tête.
« Songer que vous avez fait attendre cette dame si longtemps… Quelle insolence ! Je vous pardonnerai toutefois, au vu des efforts que vous avez déployés pour cette affaire. »
Emery me tendit la main. Elle me demandait de sortir l’objet.
Je sortis la bourse de sous ma robe et la lui tendis. Elle regarda à l’intérieur et sourit, satisfaite.
« Hmm, il est authentique. Ça devrait aussi leur convenir. »
Je me grattai la tête.
La bourse contenait une griffe de drake, un objet volé. Apparemment, quelque chose qu’un mage des étages supérieurs avait perdu avait fini par se retrouver ici. Bien sûr, il ne s’agissait sans doute pas d’un accident. Quelqu’un avait dû la prendre.
Nous avions accepté une mission pour récupérer la griffe de drake. Emery avait élaboré le plan, et je l’avais suivie. Nous avions couru bien des dangers, mais nous avions fini par régler l’affaire.
Je poussai un petit soupir. J’avais enfin réuni tous les points dont j’avais besoin.
Je touchai la bague à mon doigt. Mon nombre de points apparut dans les airs devant moi.
Quatre mille points.
C’était énorme. J’avais économisé pendant deux ans pour acheter une place dans un cours. La récompense pour avoir réglé cette affaire allait bientôt tomber, alors j’avais assez de points.
Un cours fait pour moi allait ouvrir cette année. Il était apparemment axé sur la survie.
La survie, c’était ma spécialité. Ma magie éclairerait le chemin devant moi.
C’était Emery qui m’avait appris qu’un tel cours allait ouvrir.
Je lui jetai un coup d’œil. Elle suivrait probablement le même cours que moi. Elle aussi avait accumulé des points avec régularité au cours des deux dernières années.
Allais-je rester lié à Emery pendant cinq années de plus ?
Je poussai un petit soupir, mais je ne pouvais pas refuser. Je posai une main sur ma poitrine.
La Jeune pousse en moi se balança. Au même moment, un chemin ténu apparut devant mes yeux.
Le chemin qui se superposait à celui d’Emery s’étirait toujours au loin.
C’était pour ça que je ne l’avais pas quittée depuis deux ans. Ce chemin m’avait toujours mené dans la bonne direction. Puisqu’il continuait ainsi devant nous, suivre le même cours qu’elle ne pouvait que m’être bénéfique.
En plus, Emery avait déjà atteint le deuxième étage. Son avis de progression était arrivé pendant que nous réglions cette affaire, et elle avait réussi du premier coup.
C’était une progression rarement observée, même à l’université. Elle avait sûrement reçu de nombreuses offres pour cette raison. La Compagnie commerciale générale Arcana semblait particulièrement déterminée à la recruter.
Comment aurais-je pu abandonner quelqu’un comme elle ?
Je me rappelai les mots du parchemin.
Onzième maxime : ne soyez pas arrogant. En vous accrochant aux autres, vous pouvez faire la moitié du chemin.
Je devais suivre la seule maxime qui m’avait jamais permis de réussir.
Emery insuffla du pouvoir magique dans son éventail et l’agita. L’un des joyaux qui l’ornaient se mit à briller et absorba la bourse. C’était une pierre gravée de magie spatiale.
Maintenant qu’elle était là-dedans, Emery la garderait en sécurité. Je pouvais enfin souffler.
Je jetai un coup d’œil à ma marionnette et lui désignai la table d’un signe de tête.
« Fais-moi de la place. »
La marionnette s’exécuta lentement. Elle redressa une chaise, lança un sort dessus et me la présenta. Je m’assis quand elle se fut écartée.
J’acquiesçai légèrement.
Oui, cette magie était vraiment excellente. Le sort gravé dans la chaise bon marché m’enveloppa doucement. Goûtant à ce confort, je tapotai légèrement l’épaule de la marionnette.
Comme on pouvait s’y attendre d’une marionnette fabriquée par la Compagnie commerciale générale Arcana. L’avoir achetée pour un point, à si bon prix et si pratique, en valait vraiment la peine.
Emery claqua alors la langue.
Elle me regardait d’un air renfrogné, comme si ma vue lui déplaisait.
« Ne vous ai-je pas répété de ne pas utiliser cette marionnette ? Et vous osez me montrer ça… Il semble qu’il vous faille une nouvelle leçon. »
Une lueur meurtrière s’alluma dans les yeux d’Emery.
Une leçon. À ces mots terrifiants, je levai vite les deux mains.
Je m’estimais injustement traité. Comment pouvais-je me passer d’un objet aussi pratique ? Et puis, je n’étais pas le seul à en utiliser une.
« Je me retiens encore. Vous le verriez si vous regardiez les autres. »
Je désignai précipitamment la salle de la main. Emery suivit mon geste du regard. Ses yeux s’écarquillèrent, puis elle claqua la langue.
Pour me donner raison, certains clients de la taverne se faisaient même nourrir par leurs marionnettes. Voilà ce qui arrivait quand on éliminait jusqu’au moindre désagrément de sa vie.
Mais moi, je n’en étais pas là.
Emery croisa les bras, l’air peu impressionné. La vue de ces gens qui utilisaient des marionnettes lui déplaisait profondément.
« Tss. Je ne supporte vraiment pas ces salauds de la Compagnie. Traiter les gens avec autant de désinvolture… »
Je me grattai la tête en entendant Emery.
Cela faisait presque un mois qu’elle était arrivée au deuxième étage. La Compagnie l’avait approchée à peu près à cette époque. Ils lui avaient promis un généreux soutien financier et avaient essayé de la convaincre de rejoindre l’une de leurs organisations.
C’était une offre tentante. À sa place, j’aurais accepté sur-le-champ.
Mais Emery avait refusé. Je ne comprenais pas pourquoi.
Si elle avait accepté, elle aurait pu monter aux étages supérieurs et vivre tranquillement, au lieu d’errer dans des tavernes miteuses comme celle-ci. Pourtant, quand je lui posais la question, elle se contentait de dire qu’elle n’aimait pas la Compagnie.
Puisque j’avais décidé de rester aux côtés d’Emery tant que le chemin tracé par ma magie se superposerait au sien, je ne pouvais que lui faire confiance et la suivre.
Cela dit, à force de passer du temps avec elle, j’avais commencé à comprendre certaines de ses idées.
Emery avait sans doute bien des raisons de détester la Compagnie, mais ces marionnettes y étaient sûrement pour beaucoup.
Je jetai un coup d’œil à la marionnette à côté de moi.
Quand j’avais commencé à en utiliser une, Emery avait froncé les sourcils. Apparemment, ces choses étaient fabriquées à partir de cadavres humains. À force d’en utiliser une, j’avais moi aussi remarqué chez elle des traces de caractéristiques humaines.
« Mais ils disent qu’ils les achètent à un prix équitable. »
Je pris soin de choisir mes mots, tout en observant la réaction d’Emery.
Comme beaucoup de gens s’étaient renseignés sur les marionnettes, la Compagnie avait publié un communiqué officiel. Elle affirmait acheter les matériaux à l’extérieur de l’université, à un prix juste.
La vie des miséreux ne valait guère mieux que celle des mouches. Si quelqu’un proposait de transformer leur corps en or, qui refuserait ?
Comme le disait la Compagnie, c’était une transaction tout à fait raisonnable. À vrai dire, les payer pour les obtenir pouvait même passer pour un geste généreux. Au moins, ils n’avaient tué personne pour s’en emparer.
Emery me frappa la tête avec son éventail.
« Je vous dis que c’est mal, ça aussi. Acheter et vendre des gens ? Que croient-ils que sont les idéaux de l’Empire ? Les mages, vraiment… Même ce genre d’aveuglement volontaire et d’esquive devrait être interdit. »
Le pouvoir des mages était bien trop grand, déplora Emery en secouant la tête.
Je me frottai la tête qui me lançait et la regardai.
Ce qu’Emery disait ressemblait aux opinions de certains adeptes de l’épée — non, de certains épéistes. Eux aussi refusaient d’utiliser les marionnettes après avoir appris de quoi elles étaient faites.
Était-ce parce qu’elle était une gardienne ?
Je me léchai légèrement les lèvres.
Après avoir appris lors du dernier examen d’entrée qu’Emery était une gardienne, je m’étais renseigné. Si je comptais rester à ses côtés, je devais savoir exactement ce qu’elle était.
Même quand je posais directement la question à Emery, elle ne me donnait aucune réponse claire. J’avais essayé d’acheter des renseignements, mais c’était extrêmement cher. Même en dépensant tous mes points, je n’en aurais pas eu assez.
J’avais tout de même réussi à obtenir un vague amas d’informations, après avoir fait baisser le prix autant que possible.
C’étaient des êtres créés en rassemblant des gens des régions frontalières qui n’avaient aucun espoir de survie, puis en concentrant tout en une seule personne grâce à un rituel d’offrande.
On disait qu’un tel pouvoir n’était accordé qu’à ceux qui voulaient protéger l’Empire.
C’était peut-être pour ça qu’elle était si sensible au fait de traiter la vie à la légère.
Je ne pouvais donc pas simplement profiter tranquillement de ma marionnette ?
Je maugréai dans mon coin, puis me raidis. Emery me fusillait du regard.
J’évitai ses yeux et regardai autour de moi. Quelqu’un s’approchait.
C’était une femme aux taches de rousseur. Elle s’inclina légèrement devant Emery et sourit.
« Vous avez tout à fait raison. Puis-je m’asseoir un instant à côté de vous ? Il ne semble plus rester de places. »
Je regardai autour de moi. Comme elle l’avait dit, toutes les places étaient prises. Emery avait dû le remarquer elle aussi, car elle acquiesça sans hésiter.
« Je vous le permets. »
« Merci de votre compréhension. »
La femme s’inclina de nouveau. Au même moment, la marionnette à ses côtés se mit à dégager du pouvoir magique. Elle lui aménagea une place et créa un sort d’insonorisation autour de la table.
La femme s’assit naturellement, escortée par sa marionnette. Celle-ci déplia devant elle un tissu luxueux, probablement une nappe, puis repoussa silencieusement sa chaise sous elle.
Je clignai des yeux en la regardant.
Quels mouvements fluides ! Combien de fonctions avait-elle ajoutées à cette chose ?
La marionnette, qui avait l’apparence d’un homme svelte, se tint aux côtés de la femme et la regarda tranquillement. Elle dégageait une atmosphère bien différente de celle de ma propre marionnette.
Je regardai discrètement Emery. Je me demandais si cette marionnette la mettait mal à l’aise.
Pourtant, contrairement à ce que je pensais, elle l’observait avec une légère lueur dans les yeux.
« Oh ? Elle n’a pas été fabriquée à partir d’un être humain. »
« Exactement. La marionnette que j’utilise ne vient pas de la Compagnie. »
La femme regarda la marionnette. Celle-ci acquiesça, puis s’enfonça dans la taverne. Peu après, elle revint avec un plateau.
Dessus se trouvait le duo classique des tavernes : du jambon et de la bière. C’était aussi ce que j’avais commandé.
Mais ça n’avait pas l’air du tout pareil que ce qu’on avait posé devant moi.
Je compris vite pourquoi. La marionnette de la femme insufflait du pouvoir magique dans le plat et le faisait cuire à nouveau. Ses mains manipulaient le pouvoir magique avec une délicatesse extraordinaire.
« Jang, merci. »
La femme sourit à la marionnette. Jang lui rendit un sourire discret, puis posa le plat préparé devant elle.
« Oh, je ne me suis pas présentée plus tôt. Je m’appelle Repo. Voici ma marionnette, Jang. »
« Je suis Ivrio. Voici dame Emery. »
Je m’inclinai légèrement devant Repo. Puis je jetai un coup d’œil à sa marionnette.
Elle lui avait donné un nom humain. Le doux sourire de Jang lui donnait un air remarquablement humain.
Je me frottai le menton en la regardant. J’étais certain d’avoir déjà vu une marionnette comme celle-ci. Mais où ?
Puis je frappai dans mes mains.
Mais oui. L’examen d’entrée. Je me rappelai avoir vu une marionnette qui dégageait ce genre de présence.
Je regardai Repo et lui demandai :
« Est-ce une marionnette fabriquée par Evron ? »
« Oui. Comment l’avez-vous deviné ? »
Repo hocha la tête, interrompant sa gorgée de bière. Un peu de mousse lui restait au coin des lèvres. La marionnette appelée Jang l’essuya délicatement.
Le geste était parfaitement naturel.
Le fait que la marionnette agisse sans même recevoir d’ordre me marqua profondément.
« Je l’ai déjà rencontré. »
Comment aurais-je pu oublier une telle naturel ? Les souvenirs de l’examen d’entrée étaient encore vifs.
Je continuai en observant la marionnette :
« Mais surtout, je ne savais pas qu’Evron vendait des marionnettes. »
« C’est normal. Sa boutique n’est pas très grande. Et puis, la Compagnie lui a volé ses méthodes et a raflé tout le marché, alors c’est encore plus difficile de la remarquer. »
Repo plissa les yeux en regardant la marionnette à côté de moi. Je sentis une légère hostilité émaner d’elle.
À voir cette hostilité, elle n’aimait clairement pas cette marionnette — ou plutôt, la Compagnie qui l’avait fabriquée.
Je suivis le regard de Repo et observai ma marionnette. Son visage impassible fixait le vide, comme si elle attendait mes ordres.
Je claquai discrètement la langue.
Soudain, ma marionnette me sembla bien trop silencieuse.
Bien sûr, Jang ne parlait pas non plus. Mais ses mouvements avaient quelque chose de vivant, presque de palpitant.
En ce moment même, Jang rangeait la table et brassait du pouvoir magique pendant que nous discutions. Elle se servait de la magie pour maintenir le plat à la température idéale, au cas où il refroidirait pendant que nous parlions.
Les gestes de la marionnette révélaient clairement une volonté propre. Au lieu de se contenter d’exécuter des ordres, elle trouvait d’elle-même ce qu’elle pouvait faire pour Repo.
Comment une telle chose était-elle possible ?
Je me rappelai alors quelque chose de l’examen d’entrée. Gang avait dit un mot pendant son évaluation.
On avait dit que toutes les marionnettes possédaient un ego. C’était pour cette raison qu’on les considérait comme vivantes.
C’est ça. Cette marionnette était vivante.
Tandis que la mienne était morte.
Aucune fonction ajoutée ne pouvait combler cette différence.
« Combien avez-vous payé pour votre marionnette ? Cette dame commence à s’y intéresser. »
Emery regarda Repo en agitant légèrement son éventail. Elle avait, elle aussi, remarqué la différence entre les deux marionnettes.
Repo se frotta légèrement le menton.
« Hmm, environ soixante-dix points par mois, je dirais. Cinquante points ont servi à prolonger le temps d’activité de Jang, et le reste à améliorer son apparence. »
J’avalai ma salive.
Soixante-dix points. Je ne m’y attendais pas.
Je regardai ma marionnette. Prolonger son temps d’activité coûtait vingt points. Jang coûtait vraiment plus du double ?
Cela dit, à voir Jang, ce prix devenait un peu plus compréhensible.
Repo tendit légèrement la main. Jang l’essuya délicatement, puis embrassa le dos de sa main.
« Eh bien, elle est un peu chère par rapport aux marionnettes que vous utilisez. Mais j’en suis très satisfaite. Jang n’agit que pour moi. »
Dans les gestes paisibles de Jang, je percevais le respect qu’elle éprouvait pour Repo.
C’était une chose qu’on ne pouvait pas ajouter comme une fonction. La trace d’une émotion que seul un être vivant pouvait éprouver.
J’avais du mal à croire qu’un tel comportement n’était pas une fonction intégrée.
Je regardai à nouveau ma marionnette. Celle dont j’étais si satisfait quelques instants plus tôt me mettait maintenant un peu mal à l’aise.
Soixante-dix points.
Je tapotai légèrement la table, puis pris la parole sans y penser :
« Où se trouve la boutique d’Evron ? »
« Oh, vous songez à acheter une nouvelle marionnette ? »
Repo posa la question, les yeux rieurs.
Je me raclai doucement la gorge.
Eh bien… Qu’est-ce qui m’empêchait au moins d’aller voir le modèle de base ? Après tout, il ne coûtait qu’un point.
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Je fermai tranquillement les yeux.
Un signal m’était parvenu de la marionnette de Repo. Elle m’informait qu’elle amenait de nouveaux clients.
J’envoyai ma volonté dans le domaine des ombres. Elle s’écoula jusque dans la lueur stellaire détenue par la marionnette de Repo. À travers ses yeux, je pus voir les alentours.
Et j’aperçus des visages familiers.
Ivrio et Emery approchaient de notre boutique, guidés par Repo.
Je les regardai en souriant légèrement. Qui aurait cru que nous nous reverrions ainsi ?
[De nouveaux clients arrivent. Nous devrions nous préparer à les accueillir. Cela compensera le départ de ceux qui sont partis plus tôt.]
Isabella écrivit ces mots tout en préparant du thé.
J’acquiesçai.
Environ un mois s’était écoulé depuis que Jugang avait lancé son avertissement. Pendant ce temps, beaucoup de clients avaient quitté ma boutique.
Mais le nombre de nouveaux clients avait lui aussi augmenté peu à peu. Tout ça grâce aux efforts de Repo et des autres.
Je me frottai le menton lorsqu’un autre signal m’arriva.
Ils étaient dispersés dans toute la ville, montrant des marionnettes aux gens. Au lieu de faire ouvertement de la publicité, ils engageaient naturellement la conversation. Les gens se laissaient attirer.
« Je vois. J’ai bien fait d’être un peu malin. »
Quand j’avais transformé en produit un désagrément que personne n’avait encore exploité, puis vendu des fonctions pour y remédier, j’avais révélé un manque.
On pouvait appeler ça un désir.
La Compagnie s’était aussitôt engouffrée dans ce nouveau domaine. Elle avait tout raflé avant même que je m’en aperçoive. Sa façon de prendre le contrôle du marché était vraiment impressionnante.
La structure mise en place par la Compagnie était presque parfaite. Elle savait très bien comment exploiter le capital.
Je ne pouvais pas la vaincre sur ce terrain.
Il fallait donc que je change ma façon de penser.
La concurrence par les prix était un véritable problème pour moi. Mais ce n’était pas le seul facteur décisif.
Pourquoi essayer de gagner sur un terrain où ils avaient l’avantage ? S’ils s’emparaient de ce domaine et m’empêchaient de progresser, je n’avais qu’à adopter une autre approche.
Si les marionnettes qui éliminaient les désagréments étaient devenues courantes, il fallait que je montre ce qui venait après.
Je devais créer un nouveau manque. Et je savais exactement comment m’y prendre.
La relation entre Cassian et la marionnette-ours m’avait servi de modèle pour élever des marionnettes, au début de mon activité. Je voulais créer un environnement où les marionnettes et les mages pourraient nouer des liens profonds.
C’était pour ça que j’avais hésité à agrandir la boutique. Si trop de gens venaient, il deviendrait difficile de s’occuper des marionnettes.
Mais maintenant, les marionnettes envahissaient le marché à ma place.
Elles étaient bon marché et pratiques, c’est vrai. Mais elles avaient un défaut.
Contrairement aux miennes, elles ne possédaient qu’un ego ténu.
Bien sûr, cela suffisait pour utiliser la magie qu’elles contenaient. Mais les egos créés en déchirant de force les âmes ne pouvaient plus évoluer.
C’est pourquoi elles ne pouvaient pas partager les échanges émotionnels que mes marionnettes manifestaient.
J’avais l’intention d’en faire un produit.
En temps normal, cette idée n’aurait pas eu de valeur évidente. Mes marionnettes avaient autrefois été les seules sur le marché. Mais maintenant, j’avais la possibilité de faire des émotions d’une marionnette un nouveau manque.
Ils avaient certes réussi à s’emparer du marché. Mais ce genre de consommation n’était pas une fin. C’était un début.
Les marionnettes resteraient toujours aux côtés de leurs propriétaires.
Quand les mages verraient quelqu’un d’autre posséder ce qui leur manquait, ils finiraient par le désirer.
C’était pour ça que je pouvais aller au-delà du modèle qui transformait les désagréments en produits. Je pouvais aussi vendre les émotions des marionnettes.
Si je misais sur la valeur plutôt que sur les prix et que je vendais aux clients l’expérience d’être avec leurs marionnettes, j’avais toutes les chances de les attirer, moi aussi.
Les clients qu’ils auraient conquis finiraient au contraire par venir chez moi.
Ceux qui découvriraient les marionnettes de la Compagnie et en seraient satisfaits se contenteraient de fonctions simples. Mais ceux qui en voudraient de meilleures se rassembleraient forcément autour de moi.
De ce point de vue, il valait mieux qu’ils dominent le marché.
Ils feraient office de filtre. Les clients qu’ils attireraient finiraient naturellement par affluer chez nous.
Alors, plus ils grandiraient, mieux ce serait. Je grimperais sur le chariot qu’ils auraient fabriqué et me laisserais rouler avec lui.
Comme une toute petite roue.
Quelle belle stratégie.
J’acquiesçai légèrement.
Bien sûr, ils n’allaient pas rester les bras croisés. Ils réagiraient forcément d’une manière ou d’une autre.
Il me faudrait alors répondre avec soin à leurs mouvements.
Plus j’étais petit, plus je devais être vif.
C’est ainsi que je survivrais à cette bataille.
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