Chapitre 120
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Traducteur/éditeur : Bébé qui tousse
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◈ Survivre à l’Académie de magie
Chapitre 120
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Dehors, derrière la fenêtre, il n’y avait que les ténèbres, sans le moindre point lumineux. Une obscurité plus profonde que n’importe quelle nuit emplissait le paysage. Je tendis lentement la main vers la vaste fenêtre qui occupait tout un mur de la pièce.
La barrière protectrice qui remplaçait la fenêtre effleura ma main. Une sensation ténue glissa sur le bout de mes doigts. C’était le contact de l’eau, assez froide pour piquer. L’eau de mer qui déferlait au-delà de la barrière m’humidifia la main.
Je retirai ma main de la barrière et la regardai. Puis, pour goûter cette légère humidité, je portai doucement le bout de mon doigt à ma bouche. Le sel persista sur ma langue. Cette saveur si riche… était-ce donc le goût de la mer ?
« Oh là là, tu goûtes l’eau de mer, maintenant ? »
Mira sourit, comme si elle trouvait ça amusant. À demi juchée sur l’immense lit, elle remuait doucement les doigts. La professeure, qui se détendait confortablement sous ses mains, me jeta un coup d’œil et claqua la langue.
« Je ne sais pas pourquoi tu es si excité. Tiens-toi tranquille. Tu me déconcentres. »
« Je vous prie de m’excuser. Le paysage est si différent de la mer que j’ai vue dans le monde extérieur que je n’ai pas pu m’en empêcher. Je tâcherai de me retenir à l’avenir. »
Je baissai la tête devant la professeure, puis me grattai légèrement la tête. J’avais essayé de me contenir, mais observer cette mer était si fascinant que j’avais fini par bouger.
Je n’y pouvais rien. Tout était nouveau pour moi : les créatures qui dérivaient dans cette mer, et la mer elle-même. À mes mots, la professeure pencha légèrement la tête, puis tapa dans ses mains.
« Ah, c’est vrai. Tu as dit que tu venais d’une île. Tu as donc déjà vu la mer extérieure. »
La professeure me fit un léger signe. Quand je m’écartai un instant, elle tendit la main vers la fenêtre. Du pouvoir magique jaillit du bout de ses doigts et puisa délicatement dans la mer, au-delà de la barrière.
Elle la fit entrer. Contrairement aux ténèbres du dehors, l’eau de mer qui pénétra dans la pièce émettait une lueur bleu clair. La professeure la solidifia en une bille.
Après l’avoir fait rouler lentement sur sa main, elle claqua la langue et me la lança. Je la rattrapai avec précaution et l’examinai. À l’intérieur de la bille, l’eau de mer tournoyait en un flux régulier, parcouru de reflets bleus.
« J’ai entendu dire qu’autrefois, cet endroit ressemblait aussi à ça. Puis ce président de malheur l’a transformé. Pourquoi diable a-t-il fait ça ? Une mer pareille, c’est vraiment pas drôle. »
Elle grommela. Je clignai des yeux en l’entendant. Cela signifiait-il que le président avait créé cette mer ? Sa puissance dépassait largement ce que j’avais imaginé.
Je tripotai doucement la bille. J’allais bientôt rencontrer le président. Je n’avais aucune idée de son apparence ni de son tempérament. Avec cette légère inquiétude en tête, j’interrogeai la professeure.
« Quel genre de personne est le président ? À vous entendre parler de lui, professeure, on dirait que vous êtes assez proches. »
À ces mots, la professeure releva vivement la tête et se mit à me fusiller du regard. Une lueur d’irritation passa dans ses yeux.
« Moi, proche de ce bon à rien ? Quelle absurdité. Ne me mets pas dans le même sac que ce vieux monstre. »
« Je vous prie de m’excuser. »
Apparemment, je m’étais mal exprimé. Je m’inclinai aussitôt devant elle. Elle hocha la tête et poursuivit.
« Enfin, puisque nous y sommes presque, autant que tu le connaisses aussi. C’est tout simplement l’être le plus ancien de l’université. Il y a ici quantité de vieux professeurs qui vivent depuis des dizaines de milliers d’années, mais il n’y a probablement rien de plus vieux que lui. »
« Je ne connais pas son âge exact non plus », ajouta-t-elle avec un léger soupir. Puis elle posa le menton dans sa main et me regarda.
« Il est juste bizarre. Un peu frivole, aussi. Il est pénible, mais tu n’as pas à trop t’en faire. C’est lui qui a établi les règles de cette université. »
Les règles. Je compris tout de suite de quoi il s’agissait : le droit de survivre et le droit à la propriété. C’étaient les deux seules règles qui incitaient les mages de cette université à se respecter un tant soit peu.
Sans elles, cette université ne serait guère différente du monde extérieur. Bien sûr, l’existence de ces règles n’avait pas rendu tous les mages plus doux. Quand ils cherchaient des ennuis, ils contournaient tous les règles.
Malgré tout, ces règles étaient sans conteste le fondement qui assurait la stabilité de l’université. Et elles avaient été établies dans un passé lointain. Cela signifiait que le président occupait ce poste depuis très longtemps.
« C’est trop pénible à expliquer. Va le voir toi-même. »
La professeure fronça légèrement les sourcils. Mira lui caressa doucement le dos. À ce contact, la professeure se détendit et s’enfonça davantage dans le lit.
« Merci de m’avoir répondu. »
Après ces mots, je me remis à admirer le paysage par la fenêtre. Les paroles de la professeure m’avaient un peu rassuré. Et elle avait raison. Je pourrais le voir moi-même et me faire une idée.
Dehors, il faisait encore plus sombre qu’avant. À observer cet abîme lugubre, sans le moindre point lumineux, et cet étrange flux intense de pouvoir magique, je sentis peu à peu mon esprit se relâcher.
La tortue suivit le courant et poussa un bêlement joyeux. Je sentis sa volonté, débordante d’excitation, et m’installai doucement dans son corps.
Ses sensations corporelles me furent alors transmises. Elle agita légèrement ses quatre pattes. Le mouvement fit onduler l’eau. Au milieu de ces gesticulations, elle continua simplement de s’enfoncer sans fin.
Un jour, je devrais lui ajouter une fonction qui lui permettrait de nager dans cette mer. Sa structure actuelle n’était pas adaptée à la nage. Ses quatre pattes, pareilles à des piliers, étaient inefficaces dans une mer où il n’y avait rien sur quoi prendre appui.
Bien sûr, il n’y avait pas besoin de nager pour l’instant. La tortue inclina son corps et se laissa porter par le courant de pouvoir magique. Sa vitesse de descente se mit alors à augmenter.
À travers les sensations de la descente, je perçus la trace du pouvoir magique que la professeure guidait. Il ne nous menait pas vers la mer lointaine. Il se contentait de descendre, toujours plus bas, dans cet abîme profond où je ne pouvais deviner ce qui nous attendait.
C’est alors que la bille que la professeure m’avait donnée se fendilla. C’était tout de même un cadeau de sa part. À regret, j’essayai de la stabiliser, mais elle ignora mon pouvoir magique et perdit peu à peu sa forme en s’écoulant.
Le pouvoir magique dense qu’elle contenait avait repoussé le mien. Déçu, je la laissai s’écouler par la fenêtre. Ce pouvoir magique était aussi pur et puissant que celui que j’avais ressenti dans la tour.
Je me rappelai une chose que la professeure m’avait dite auparavant. Apparemment, dans cet espace appelé l’université, des gens vivaient dans la mer. Quand j’étais arrivé à l’université et que j’avais vu la carte, j’avais appris que c’était vrai. Il y avait même une ville sous-marine.
Mais jusqu’ici, je n’avais jamais réussi à imaginer comment c’était possible. La mer que je connaissais avait toujours été bizarre. Pourtant, en voyant ce pouvoir magique, je compris. Il était aussi remarquable que celui qui se concentrait dans les montagnes.
Bien sûr, ceux qui pouvaient s’aventurer aussi profondément dans la mer ne devaient pas être nombreux. Je retins un instant mon souffle lorsqu’une forme ondula au-dehors. Quelque chose d’énorme frôla le corps de la tortue. Je pus en distinguer la silhouette par la fenêtre.
C’était un serpent gigantesque. Une bête magique d’une puissance inouïe, comme je n’en avais encore jamais vu. Je sentais tout autour de nous d’innombrables présences de bêtes magiques de ce genre. Sans la professeure, elles nous auraient attaqués sur-le-champ.
« Irian, où allons-nous, au fait ? Moi aussi, je suis curieuse. »
Mira, qui caressait le corps de la professeure, prit doucement la parole. La professeure bâilla, puis leva un doigt pour désigner le bas.
« Sous la terre. »
« Sous la terre, dis-tu ? »
Mira pencha légèrement la tête. La professeure se dégagea un instant de ses mains pour s’étirer, puis se blottit de nouveau contre elle. Le geste lui vint tout naturellement.
« Tu le sauras quand nous y serons. Nous sommes presque arrivés. »
Nous allions donc bientôt arriver. Je regardai silencieusement par la fenêtre. Il faisait toujours noir. Plusieurs heures s’étaient déjà écoulées depuis le début de notre plongée dans ces eaux profondes.
Même si nous avions rapidement accéléré en suivant le courant de pouvoir magique que la professeure guidait, la descente n’en finissait pas. Je n’arrivais même pas à me faire une idée précise de la profondeur que nous avions atteinte.
Combien de temps s’écoula ainsi ? La professeure se mit à manipuler son pouvoir magique. Celui qui se dirigeait vers l’extérieur de la fenêtre se rassembla peu à peu en un point. Puis il fit naître une vive lumière.
Plutôt qu’un sort, on aurait dit la lumière naturelle du pouvoir magique, créée en rassemblant le pouvoir magique lui-même. La professeure projeta cette lumière dans la mer. Elle se répandit alors en suivant le pouvoir magique de la mer.
La lumière commença ainsi à s’étendre alentour, portée par le courant de pouvoir magique. L’abîme obscur ne put résister et recula peu à peu. Le paysage autour de nous se dévoila alors.
Je manipulai mon pouvoir magique et arrêtai lentement la tortue. Son corps fut saisi par le pouvoir magique et cessa de s’enfoncer. Elle se mit à regarder autour d’elle.
« Va par là. »
La professeure désigna la direction d’un léger mouvement du menton. Là où elle indiquait s’ouvrait une immense caverne. Elle était si vaste que la tortue que nous chevauchions semblait n’être qu’un petit vairon.
Je n’aurais jamais imaginé qu’un passage pareil puisse se trouver sous le vaste continent où s’étendait l’université. Je clignai des yeux en contemplant cette caverne gigantesque et majestueuse. Sa forme m’était aussi étrangement familière.
La tortue remua lentement les pattes et se dirigea vers le passage. Du pouvoir magique se rassembla sous ses pieds pour soutenir chacun de ses pas. Plus nous approchions, plus ma bouche s’ouvrait de stupeur.
Un motif régulier était gravé dans la caverne. Un flux constant de pouvoir magique y circulait aussi. Cette forme et ces ondulations m’étaient par trop familières. Je les avais sans cesse imaginées et rêvées.
J’arrêtai un instant la tortue près du plafond de la caverne et tendis la main par la fenêtre. Puis je tâtai la paroi. De la terre et de la mousse emplirent ma main.
Je laissai échapper une petite exclamation. Même ensevelies sous des couches de terre, j’en reconnaissais les traces. C’était la structure qui avait servi de modèle à celle sur laquelle je me trouvais.
Je brisai lentement la roche et touchai ce qui se trouvait dessous. Le faible flux de pouvoir magique qui y circulait remonta le long de ma main.
« C’est… »
J’avais moi-même du mal à y croire, aussi regardai-je la professeure. Elle me vit et eut un petit rire.
« Je ne pensais pas que tu le remarquerais tout de suite. Alors, qu’en dis-tu ? Ça te plaît ? »
À ces mots, je hochai la tête avec vigueur. Mira pencha légèrement la tête en me regardant. Elle n’avait pas encore compris de quoi il s’agissait.
« Oh là là, qu’est-ce que c’est pour que tu réagisses comme ça ? »
« Une carapace. C’est l’objet qui sert de fondation au continent. »
La professeure répondit. Mira écarquilla légèrement les yeux et observa la caverne. Elle examina la tortue et la paroi, puis tapa doucement dans ses mains.
« Pas étonnant qu’Evron ait été si surpris. »
Je ne m’étais donc pas trompé. Les paroles de la professeure le confirmaient. Ma poitrine trembla. L’arbre qui s’y trouvait aussi.
Je ne pouvais tout simplement pas cacher mon enthousiasme. Bien sûr que non. C’était la carapace d’une tortue.
Ma tortue poussa un bêlement. Elle aussi semblait avoir remarqué la ressemblance avec son propre corps. Si c’était la carapace d’une tortue, alors l’immense caverne devant mes yeux était un trou dans cette carapace.
Je tendis la main et agrippai la carapace plus fermement encore. Pour savoir si elle était peut-être toujours vivante, je la palpai, mais son pouvoir magique n’était plus qu’une faible trace.
Elle était manifestement morte depuis longtemps. Comment une tortue aussi gigantesque avait-elle pu mourir ? Je claquai la langue, un peu déçu.
« L’université est bâtie sur la carapace de cette tortue ? »
Je posai la question à la professeure. Elle me regarda et acquiesça.
« Oui. Une terre imprégnée de pouvoir magique ne peut pas apparaître de nulle part. »
« Une terre, dites-vous ? »
« Tu ne le sais peut-être pas encore, mais pour qu’une terre puisse retenir le pouvoir magique, il faut que toutes sortes de choses mortes s’y entassent. Cet espace qu’on appelle l’université n’échappe pas à la règle. Il a été bâti sur les restes de cette énorme tortue devant nous. »
La professeure dit cela en tapotant légèrement le sol de la pièce du pied. Son pouvoir magique fut transmis à la tortue, qui poussa un bêlement. C’était un signal lui indiquant d’avancer.
Je la retins brièvement alors qu’elle s’apprêtait à repartir, puis sortis le couteau de mes vêtements. Lorsque je le saisis, du pouvoir magique doré le remplit et se mit à onduler.
Je le tendis avec précaution vers la paroi devant moi. Je voulais en obtenir ne serait-ce qu’un minuscule fragment. Mais, contrairement à mes espoirs, le couteau à graver rebondit.
J’ouvris de grands yeux. Comment était-ce possible ? Ce couteau avait été fabriqué à partir du corps noble de la professeure. La paroi n’avait pas bougé ; pas la moindre marque n’y était visible. En revanche, le couteau à graver tremblait légèrement.
« Quelle idée inutile. Si elle se brisait si facilement, cette chose n’aurait pas pu servir de fondation. Allez, avance. »
La professeure claqua la langue et tapota de nouveau le sol. À regret, je remis le couteau dans mes vêtements. Puis je libérai mon pouvoir magique et stabilisai le sol sous les pieds de la tortue. Elle s’engagea dans la caverne.
Tandis qu’elle avançait, je franchis entièrement la barrière et me mis à examiner la caverne. Si je ne pouvais pas en obtenir un fragment, je devais au moins en graver autant que possible dans ma mémoire.
Les parois de la caverne s’étaient solidifiées, prenant presque l’aspect de la roche. Mais je parvenais encore à en déceler les traces. Je sentais toujours l’énergie qui circulait dans le passage, ainsi que sa sauvagerie brute, indéniablement celle de la tortue.
Les étranges motifs qui formaient cette immense caverne attirèrent aussi mon regard. Ces motifs, semblables aux traces gravées sur une carapace, constituaient une sorte de circuit biologique formant la carapace de la tortue.
Au fil des années, ils s’étaient affaissés et délités, au point d’être gravement endommagés, mais ils contenaient encore un peu de pouvoir. Tandis que je les dévorais des yeux, de petites révélations imprégnaient l’arbre dans ma poitrine.
Je posai silencieusement la main sur ma poitrine. À quoi ressemblait le propriétaire de cette immense carapace ? Elle était assez grande pour porter sur son dos le continent appelé l’université. Je n’arrivais pas à imaginer sa forme.
Une chose était certaine : comparée à cette tortue gigantesque, celle que j’avais vue auparavant n’était qu’un nouveau-né. Celle que je chevauchais à présent n’était même pas de la poussière sous ses griffes.
À mesure que nous avancions, la lumière de pouvoir magique que la professeure avait dispersée plus tôt se rassembla peu à peu en un seul courant. Elle le guida lentement et éclaira la route devant nous.
« Continue tout droit. Ensuite, ce bon à rien nous fera entrer. »
La professeure parla depuis l’intérieur de la pièce. Elle avait raison. À chaque pas de la tortue, les alentours se mirent à onduler. Au début, ce n’était qu’un léger frémissement, mais il s’amplifia peu à peu, jusqu’à faire trembler l’espace lui-même.
Puis, au moment où la tortue fit un dernier pas, elle le traversa de part en part. Tout se passa en un clin d’œil. Les environs se mirent alors à changer.
En un instant, nous avions franchi l’espace et étions arrivés dans un endroit inconnu. Je clignai silencieusement des yeux devant l’immense palais qui se dressait devant nous. Il s’élevait comme une tour à lui seul.
La professeure l’observa et désigna la direction d’un léger mouvement du menton. La tortue suivit son signal et s’avança prudemment à l’intérieur. Le palais était si vaste que plusieurs de mes tortues auraient pu y entrer et en sortir.
Le palais où nous pénétrâmes était silencieux. La magie tenait l’eau de mer à l’écart, l’empêchant d’y entrer. Le palais était d’une propreté impeccable, mais vide, sans la moindre trace de vie.
En traversant le passage, je ressentis une légère impression de déjà-vu, comme lorsque j’avais aperçu la caverne. L’endroit m’était vaguement familier, quoique moins que la caverne.
Cela signifiait que j’avais déjà vu un palais semblable quelque part. Mais où ? Un palais était un lieu bien éloigné d’un vagabond comme moi.
Après avoir fouillé mes souvenirs, je compris. C’était à l’époque où la professeure avait dormi pendant des mois. Son rêve avait commencé à dévorer la réalité. Le paysage ressemblait à celui que j’avais traversé dans ce rêve.
Il semblait que la professeure avait séjourné ici, autrefois. Assez longtemps pour que le souvenir subsiste dans son rêve. Je lui jetai un coup d’œil. Elle avait l’air légèrement boudeuse.
Après avoir suivi le passage, nous arrivâmes devant une porte solidement fermée. Toutes sortes de puissants sorts la scellaient. Le pouvoir magique qu’elle dégageait suffisait à déformer légèrement les alentours.
Devant la porte, un garçon était assis par terre. Il avait baissé la tête et s’appuyait sur la table devant lui. Il avait l’air à moitié endormi.
La tortue s’approcha lentement de lui. Les vibrations se propagèrent sur le sol ; le garçon sembla remarquer notre présence et se redressa en bâillant. Son apparence se dévoila alors entièrement.
Le garçon se grattait les cheveux, blanchis par l’âge. Il nous regarda. Quand nos regards se croisèrent, je tressaillis de surprise. Ses yeux n’avaient pas de pupilles. Seules des ténèbres y ondulaient.
Bien qu’il n’eût rien qui ressemblât à des yeux, il fixait la tortue comme s’il nous voyait parfaitement. Puis il regarda ceux d’entre nous qui se tenaient sur son dos et nous salua de la main. Son visage débordait de joie.
« Hé, vous voilà ! Venez vous asseoir ! »
La tortue s’arrêta à une certaine distance de lui. La professeure fronça légèrement les sourcils en voyant le garçon. Je regagnai la pièce et m’inclinai légèrement devant elle.
« Nous devrions descendre ici ? »
La professeure acquiesça. Je lui pris doucement la main et sortis de la pièce. La carapace de la tortue changea de forme et créa un escalier qui descendait jusqu’au sol. Quand nous y posâmes le pied, il se mit à bouger lentement et nous conduisit en bas.
Une fois les pieds sur le sol, la professeure poussa un léger soupir. Puis, d’un pas assuré, elle s’avança et s’affala sur un coussin placé devant la table.
« Cette personne serait le président ? »
Mira, qui nous avait suivis, murmura doucement. Ce garçon était le président ? Je lui jetai un coup d’œil. Je ne sentais aucun pouvoir magique émaner de lui. Non, pas seulement son pouvoir magique. Je ne sentais aucune présence, pas la moindre.
Je le voyais de mes yeux, mais mes sens ne le percevaient pas. C’était comme s’il n’existait pas. Une chose était certaine : ce n’était pas une personne ordinaire.
J’adressai un petit signe de tête à Mira, puis tendis la main vers la tortue. Son corps rétrécit peu à peu, jusqu’à devenir plus petit que ma main. Elle bondit et vint se poser dans ma paume.
Je l’accrochai silencieusement à ma poitrine et m’avançai lentement avec Mira. Puis je pris place derrière la professeure. Le garçon me jeta un coup d’œil.
Les ténèbres autour de ses yeux étaient infiniment profondes. Pourtant, même sans pupilles, son regard était si net que je savais qu’il nous observait. Il tapota le coussin à côté de lui.
« Toi aussi, tu es mon invité. Alors, dépêche-toi de t’asseoir. Pas besoin d’être si intimidé. »
« Merci. Dans ce cas, je vais me permettre de m’asseoir un instant, président. »
Puisqu’il me traitait en invité, il devait vraiment être le président. Je m’inclinai devant lui et m’assis prudemment à côté de la professeure. Derrière moi, Mira s’appuya légèrement contre mon dos.
Le président se mit à nous observer. Après avoir regardé tour à tour Mira et moi, il laissa échapper un rire satisfait. Puis il hocha la tête. La professeure le regardait d’un air mécontent.
« Alors, pourquoi m’as-tu fait venir ? Va droit au but. Mon cours commence bientôt, je dois repartir vite. »
« Oh, ce n’est pas grand-chose. Je voulais simplement revoir ton visage après tout ce temps. »
Le président, qui s’appelait Vermillon, sourit chaleureusement en regardant la professeure. Puis il posa le menton sur la table et la fixa sans un mot. La professeure renifla avec dédain.
« Comment veux-tu revoir mon visage ? Tu n’as même pas d’yeux. »
À ces mots, le président prit un air peiné. Puis il se mit à laisser couler les ténèbres qui emplissaient ses yeux. Elles descendirent sur son visage comme des larmes.
« Tu as tellement changé depuis la dernière fois que je t’ai vue. Quand tu es arrivée ici, tu me suivais partout en m’appelant parrain, parrain. Quel souvenir nostalgique. Le temps passe vraiment trop vite. Je ne peux rien contre lui. Cette adorable petite est devenue ça… »
Plus le président parlait, plus le visage de la professeure rougissait. Son pouvoir magique se mit à jaillir avec force. Mais le président n’y prêta aucune attention et continua.
« Je me souviens encore très bien du jour où ta mère t’a confiée à moi. Que m’avais-tu dit, déjà ? Que tu vivrais seule, désormais. Et pourtant, te voilà à laisser des gens entrer dans ta vie. J’en ai été très surpris. »
Le président sourit chaleureusement en disant cela. Le visage de la professeure était devenu écarlate. Le pouvoir magique qui s’était rassemblé à ses côtés fila droit sur lui. Mais il agita doucement la main et le pouvoir magique disparut en chemin, sans laisser de trace.
La professeure lui lança encore plusieurs salves de pouvoir magique. Le président les laissa s’écouler sans effort et eut un rire creux. Les ténèbres qui coulaient de ses yeux avaient disparu depuis un moment déjà.
En voyant ça, je hochai la tête. Je n’avais encore jamais vu la professeure s’agiter aussi violemment. Elle avait beau le nier, tous deux semblaient assez proches.
« Ah… Voilà pourquoi je ne voulais pas venir. »
Après leur petite altercation, qui dura un moment, la professeure soupira et la dispute prit fin. Elle croisa les bras et ferma les yeux. Je comprenais à peu près le fil de la conversation. Je comprenais aussi pourquoi elle avait du mal à supporter ce président.
Je préparai rapidement une tasse de thé et la tendis à la professeure. Elle l’accepta et se calma en humant son parfum. Je posai aussi soigneusement des tasses devant Mira et le président.
Le président prit délicatement sa tasse et en huma l’odeur, comme l’avait fait la professeure. Puis il but une gorgée et sourit de toutes ses dents. Après avoir baissé les yeux vers sa tasse, il nous regarda.
« Hum… vous voir tous les deux me fait plaisir. Je peux être rassuré. Je pensais que tu avais pris des esclaves parce que tu étais trop paresseuse pour donner tes cours, mais on dirait que ce n’est pas le cas. »
Il tendit la main. Un souffle léger, qui prit naissance dans sa paume, effleura nos corps. Je remarquai alors que quelque chose avait disparu. Je palpai ma poitrine. La tortue qui y était accrochée n’était plus là.
Elle se trouvait dans la main du président. Il caressa sa carapace et éclata d’un rire éclatant. Je ne sais pourquoi, j’eus un mauvais pressentiment. Il souleva lentement la tortue et prit la parole.
« Transformer une tortue en marionnette, quelle idée intéressante. À voir ça, je comprends tout de suite que vous vous entendez très bien. Tu as même mis une partie de toi dedans. »
Il croisa le regard de la tortue. Puis il approcha doucement son oreille d’elle. À l’écoute du son qui résonnait à l’intérieur, il ouvrit de grands yeux. Une lueur passa dans les ténèbres qui les remplissaient.
« Oh, elle ne contient pas qu’un tout petit peu de pouvoir. Tu en as prélevé chaque jour. C’est un objet très bien conçu. À ce stade, une métamorphose serait peut-être même possible. »
Le président rit et secoua la tortue. Elle bêla. Au même instant, je sentis un regard perçant à côté de moi. Un frisson me parcourut le dos et j’avalai ma salive.
Puis il prit la tortue entre ses deux mains. Il souffla dedans un instant. Du pouvoir magique se mit à frémir à l’intérieur.
Quand le président ouvrit les mains, une jeune fille portant une carapace sur le dos apparut entre elles. Elle avait de magnifiques cheveux dorés. « Ça marche vraiment », dit-il en hochant la tête, satisfait.
« Hum, elle est vraiment adorable. Comme la marionnette à côté de toi, elle te ressemble beaucoup, Irian. »
À ces mots, le regard perçant qui me transperçait se fit encore plus intense. Je tournai légèrement les yeux vers la professeure. Elle me fusillait du regard.
La professeure croisa lentement le regard de la tortue. Celle-ci pencha la tête. Elle avait l’air si pure, comme si elle ignorait absolument tout. La professeure la fixa sans rien dire, puis tourna les yeux vers moi.
Ses yeux tremblaient, emplis d’une colère indescriptible. Son pouvoir magique se mit à circuler autour de mon corps. Il s’accumula en un instant et m’enveloppa si étroitement que je ne pouvais plus bouger.
Je sentis cela et fermai tranquillement les yeux. Ah, j’étais fichu. Je pensais qu’il me suffisait de berner la professeure, mais je n’avais jamais cru que le président me démasquerait. Son pouvoir magique remonta le long de mon corps.
« Euh, hum. Tu n’étais pas au courant ? »
Le président prit la parole. À ces mots, le pouvoir magique se resserra encore plus férocement autour de mon corps. À son extrémité, il s’enfonça dans ma tête comme un hameçon. Puis il arracha mon âme de l’intérieur.
À travers les yeux de mon âme, arrachée de force, je regardai mon corps. Il gisait dans les bras de Mira, comme une marionnette dont on avait coupé les fils. La professeure fusillait Mira du regard, les yeux brûlants.
« J’ai essayé de l’arrêter plusieurs fois. »
Mira jeta un coup d’œil dans ma direction et s’adressa à la professeure. Alors le pouvoir magique de cette dernière se mit à broyer mon âme. Une sensation que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Cette douleur familière fut la dernière chose que je sentis avant que mes pensées ne s’interrompent.
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