Chapitre 1 325
« Le corps à corps fait aussi partie de la stratégie ? »
— Pourquoi aller jusque-là… ! Ah, non. C’est une stratégie. On peut appeler ça une stratégie.
« ? »
À ces mots du chevalier de la mort, les marins penchèrent la tête, perplexes.
Le chevalier n’avait-il pas clairement réagi à l’instant comme s’il se disait : « Là, ça va un peu loin » ?
« D’abord, récupérons les fées et sortons d’ici. »
« Waouh, il lui démolit la gueule comme un forcené ! Quand est-ce qu’on reverra ce démon tenace se faire tabasser comme ça ? »
« … Dépêchez-vous de sortir d’ici ! »
« Oui ! »
Les pirates s’empressèrent de manœuvrer le bateau rapide pour l’éloigner de dessous les nuages d’orage.
Pendant ce temps, Ferkuntra ne cessa pas de rouer Nukelavi de coups.
De temps à autre, Ferkuntra interrompait ses attaques et tentait de reprendre ses esprits, mais ce démon était dépourvu de raison. Il chargeait de nouveau et se faisait encore battre.
Il ne compte quand même pas le frapper jusqu’à ce qu’il disparaisse ?
Le chevalier de la mort lui lança un regard inquiet.
Bien sûr, éliminer l’une des catastrophes naturelles des mers serait une bonne chose, mais leur adversaire reviendrait, peu importe le nombre de fois où on le terrassait.
Il ne comprenait pas pourquoi un grand esprit du calibre de Ferkuntra gaspillerait ainsi ses forces contre une créature pareille.
* * *
Dégage ! J’ai dit !
Le démon, qui interrompait sans cesse la conversation sans jamais se fatiguer, finit par faire exploser la colère de Ferkuntra.
Ferkuntra invoqua un char de foudre et se rua en avant, écrasant le démon sous ses roues.
Lee Han regarda avec inquiétude l’énorme quantité de mana qui se consumait.
Ça va vraiment aller ?
Ce n’était pas le mana de Lee Han qui l’inquiétait. C’était la force de Ferkuntra.
Peu importait la quantité de mana que son contractant lui fournissait, gaspiller ainsi ses pouvoirs devait être épuisant…
— Grrrrrrrrrrh.
Nukelavi était maintenant au bord de l’effondrement.
À cette vue, Saratan, l’esprit piégé dans le bâton de Lee Han, lui donna un conseil.
— Tu ne pourrais pas sceller ce démon ?
« Qu’est-ce que je ferais d’un démon pareil, une fois scellé ? »
— Ah bon ? Je croyais que tu en cherchais un pour un microcosme de Magie noire, mais j’imagine qu’un démon de ce niveau n’est pas assez intéressant à tes yeux.
Saratan hocha la tête devant l’attitude désinvolte de Lee Han.
Après tout, ce mage connaissait bien trop de démons puissants. Aux yeux de Saratan, un démon de ce niveau était assez précieux pour servir à un microcosme, mais ce n’était peut-être pas l’avis du mage.
« Pourquoi tu ne me le dis que maintenant ! »
— ?!?
« Ferkuntra ! Attends ! Arrête de le frapper ! »
Lee Han tira précipitamment de son sac un grimoire consacré au microcosme Pentagrammaton et cria.
Ferkuntra s’apprêtait à faire repasser son char sur le démon, mais son humeur s’améliora légèrement en voyant Lee Han sortir le grimoire.
Un sort de microcosme de foudre !
« … C’est un microcosme de Magie noire. »
…
Voir les épaules du grand esprit — d’ordinaire si vigoureux et si irascible quoi qu’il arrive — s’affaisser rendit Lee Han encore plus coupable. Il s’empressa de le réconforter.
« Il y a une raison. »
Parce que tu détestes l’élément foudre ? Parce que ce squelette d’archimage a des racines dans la Magie noire ?
« Non. J’ai besoin de ce démon. Une occasion pareille ne se présente pas souvent. »
Lee Han lui expliqua brièvement le microcosme Pentagrammaton.
Ce microcosme de Magie noire, qui s’achevait en scellant cinq démons dans ses cinq lettres, gagnait en efficacité à mesure que les démons enfermés étaient puissants.
Comprenant qu’il ne pourrait plus l’arrêter, Ferkuntra se lamenta.
Tu ne fais que rendre service à la Magie noire. Je veux embrocher ce maudit démon avec la foudre et l’accrocher dans le ciel !
« Ferkuntra, je te le promets. Avant la fin de ce nouveau semestre, j’apprendrai sans faute un sort de microcosme de foudre. Un qui te satisfera. »
Ne pouvant plus le regarder ainsi, Lee Han lui fit une promesse.
Lee Han n’était pas du genre à faire de telles promesses. Même quand le professeur Verdus le regardait d’un air attendrissant en disant : « Si seulement quelqu’un pouvait s’occuper de mes corvées », Lee Han lui avait lancé un regard aussi méprisant qu’à une ordure.
Mais Ferkuntra était, pour le meilleur et pour le pire, un esprit lié par contrat à Lee Han, et il l’avait aidé pendant longtemps.
De plus, comme il ne boudait pas souvent de la sorte, Lee Han n’avait d’autre choix que de faire une exception pour lui.
… Tu le penses vraiment ?
« Oui. »
Quelque chose que les autres mages verraient et admireraient ?
« Non… ce n’est pas comme ça que fonctionnent les microcosmes… Tu es censé hériter des traditions des sages et recevoir leur aide… D’accord, j’ai compris. Je vais essayer. »
Les microcosmes n’étaient pas des sorts conçus pour permettre aux mages du cinquième cercle d’en créer de tout nouveaux. Ils servaient à leur transmettre les sorts déjà développés par des mages plus anciens, afin qu’ils puissent les utiliser à leur tour.
Trouver un sort de microcosme correct lié à la foudre, puis le modifier jusqu’à ce que Ferkuntra en soit satisfait ?
… C’est seulement possible, ça ?
Au moins, il aurait peut-être un peu plus de temps libre à Valdrogard. C’était son seul réconfort.
Pour l’instant, Lee Han prépara le rituel de scellement du Pentagrammaton. En bon élève de la Magie noire — même si, en réalité, aucun autre élève de son année ne se promenait avec ce genre de matériel —, il avait tout ce qu’il fallait.
Des plumes de corneille printanière, la langue d’un démon de haut rang, du sel fabriqué en janvier ou en novembre, une goutte de sang d’un démon de haut rang, une poignée de poudre de pierre solaire ou cinq poignées de poudre de pierre lunaire, une corne d’un démon de haut rang…
Maintenant que j’y pense, il ne faut pas un peu trop de morceaux de démons de haut rang ?
Il s’en rendait compte bien tard, mais on aurait presque dit qu’on avait découpé un démon de haut rang entier pour en utiliser toutes les pièces.
Après avoir disposé les ingrédients aux endroits voulus du cercle magique qu’il avait tracé dans les airs, Lee Han les brûla dans l’ordre prescrit afin de renforcer la puissance du sort.
« Viens, Nukelavi ! Démon qui a perdu son nom ! Toute résistance est inutile ! »
— Gnh… Gnnn…
Meurtri de toutes parts, Nukelavi commença lentement à être tiré hors des nuages d’orage.
Il se débattait désespérément pour résister, mais un seul coup de Ferkuntra suffit à le faire retomber, inerte.
À mesure que Lee Han attirait Nukelavi vers le sceau à l’aide de chaînes magiques, il parvint à entrevoir vaguement ce qui était arrivé au démon.
* * *
« J’ai été dupé par un simple capitaine mortel ?! Moi, Nukelavi, je me suis fait avoir ?! Impossible ! »
« Hahaha, démon ! J’ai remporté notre pari. Je m’appelle Torgerd. Torgerd ! N’oublie pas ce nom ! »
« Non ! Je ne te le pardonnerai jamais ! Je te poursuivrai jusqu’au bout ! Je te traquerai où que tu ailles ! »
* * *
« ! »
Lee Han fut surpris par les souvenirs de Nukelavi.
Il avait toujours imaginé que les démons étaient une race aux objectifs plutôt simples et directs.
Descendre dans le monde matériel et convoiter les âmes.
Mais un démon comme Nukelavi était assez singulier.
Sa défaite à un pari contre un capitaine mortel l’avait tellement humilié qu’il était devenu complètement obsédé par cette histoire, jusqu’à finir par perdre la raison.
Le voir poursuivre des navires sous la pluie comme dans le vent, à la recherche de ce capitaine mortel, était étonnant à sa manière.
… Attends. Le père de Ragesa ne s’appelait-il pas Torgerd ?
Lee Han se figea.
Le nom du capitaine mortel qu’il avait entendu dans les souvenirs de Nukelavi lui disait quelque chose.
Je n’ai rien entendu. De toute façon, il est scellé maintenant.
Au bout du compte, c’était une bonne chose.
Les habitants de l’Empire qui voyageaient désormais sur la mer auraient une inquiétude de moins.
Et tout cela, c’était grâce au grand esprit Ferkuntra, qui était intervenu sans se soucier de son propre état.
De quoi tu parles ? Ce n’était pas pour ça. C’était à cause du microcosme…
« Laissons tomber. Plus important encore, ce capitaine est incroyable lui aussi. Comment a-t-il réussi à berner un démon ? »
?
Ferkuntra était perplexe.
Est-ce vraiment quelque chose qu’un mage de la Famille Wardanaz devrait dire ?
N’était-il pas le genre de mage à utiliser absolument tout ce qu’il pouvait contre un démon ?
Mais Ferkuntra ne dit rien. Il n’avait toujours pas reçu son sort.
Pour un grand esprit comme lui, c’était une démonstration de patience exceptionnellement rare.
* * *
« Professeur, vous avez vraiment fait du bon travail ! Le résultat est très différent de ce qu’on avait prévu, mais… ! »
Le lieutenant Galvag, qui était retourné le premier au navire et les y attendait, s’exprima, son visage farouche illuminé d’un large sourire.
Lee Han s’empressa de trouver une excuse.
« Ce grand esprit, qui porte les titres de Général du Tonnerre et de Duc de la Foudre, a vu de ses propres yeux un démon cruel tourmenter les citoyens de l’Empire. Il a déclaré qu’il ne pouvait pas rester les bras croisés et a insisté pour le soumettre, même si cela devait lui coûter cher. »
« Quel esprit puissant et juste ! Comme on pouvait s’y attendre d’un esprit lié par contrat à vous, professeur ! »
— ?
À côté d’eux, le chevalier de la mort douta de ses propres oreilles.
Qui était juste ?
Il a perdu la tête ?
Mais il ne pouvait nier les faits. Pour les marins et les élèves, Ferkuntra était un esprit juste qui avait vaincu un démon tout en sachant qu’il allait s’épuiser.
« Je devrais noter ça. Cet esprit de la foudre est juste, et… »
« Je devrais aussi prendre des notes. Ça pourrait m’être utile si je le rencontre un jour dans le royaume des esprits. »
Profondément inspirés et motivés par la grandeur de la magie, les élèves de Valdrogard prirent des notes avec application.
Certes, ils retourneraient tout droit au théâtre dès qu’ils auraient quitté le navire. Mais au cours de cette traversée, ils liraient peut-être une page d’un livre de magie, voire deux s’ils avaient vraiment de la chance.
Devrais-je les en empêcher ?
Le chevalier de la mort réfléchit un instant.
S’ils entraient un jour en contact avec le royaume des esprits et se montraient arrogants envers Ferkuntra parce qu’ils le croyaient juste…
Non. Inutile.
À bien y réfléchir, jamais un mage de Valdrogard ne pourrait rencontrer un grand esprit du calibre de Ferkuntra.
Le chevalier de la mort ricana devant son imagination absurde.
— Tu as fait du bon travail, Successeur. Nous n’aurons pas à revoir ce démon avant un bon moment.
« Ah. Je ne l’ai pas tué. Je l’ai scellé dans le Pentagrammaton. Ça m’a paru préférable. »
— …
Le chevalier de la mort fut horrifié.
Se pourrait-il que…
— C’était ton plan depuis le début… !
« Non. »
— Sinon, tu n’aurais eu aucune raison de choisir délibérément cette méthode… !
« Je t’ai dit que non. »
— Compris. Nous dirons que ce n’était pas le cas.
Son regard ne le croyait pas une seconde, mais Lee Han renonça.
En tant qu’élève d’Einroguard, il savait bien qu’il était impossible de convaincre les gens d’Einroguard quand ils vous regardaient comme ça.
« Ce sont les fées qu’ils ont sauvées ? »
Lee Han désigna les phoques qui se dandinaient sur le pont et posa la question.
« Oui, professeur ! »
« Faites attention. Si vous vous approchez sans précaution, vous risquez de prendre un sacré coup. »
« … »
Pas étonnant qu’un des élèves ait eu un bleu au visage.
Lee Han sortit une potion contre les bleus, l’appliqua sur la marque, puis regarda les selkies et les gens de la mer.
Sous la mer, les gens de la mer parlaient aux selkies dans leur propre langue.
— !
Les gens de la mer tressaillirent en apercevant Lee Han. Ils lui étaient redevables et ne manifestaient donc pas ouvertement leur hostilité, mais restaient sur leurs gardes.
En les voyant, Lee Han se mit soudain à regretter les sirènes.
Les sirènes me manquent. Elles ne sont pas pleines de préjugés.
Les sirènes avaient aussi été gentilles avec Lee Han. Il suffisait de penser à son amie sirène Parthenope pour s’en convaincre.
Les selkies ressemblaient sans doute aux gens de la mer. Si Lee Han s’approchait, ils seraient probablement effrayés et s’enfuiraient en bondissant…
Froufrou…
Les phoques dodus s’approchèrent de Lee Han, l’encerclèrent et se mirent à pousser des cris. On aurait presque dit qu’ils le remerciaient.
Lee Han s’exclama, stupéfait :
« Ils… me remercient ? Là, maintenant ?! »
« Pourquoi êtes-vous surpris, professeur ? Il est normal de remercier les gens. »
« Silence ! »
« ?? »
Lee Han fit taire les élèves de Valdrogard qui faisaient trop de bruit. Il ne pouvait pas les laisser gâcher un moment aussi miraculeux.
Sous le navire, les gens de la mer se mirent à bavarder bruyamment. Ils étaient manifestement en train de le calomnier.
« Vous, là-dessous, taisez-vous aussi ! »
— …
Les gens de la mer avaient l’air mécontents, mais, vu à qui ils avaient affaire, ils obéirent et se turent.
Lee Han se tourna vers les fées-phoques et leur demanda :
« Avez-vous besoin de quelque chose ? Un conflit territorial avec les gens de la mer, peut-être, ou d’autres démons que vous voudriez voir éliminés… »
Les phoques, tout décontenancés, secouèrent vivement la tête.