Chapitre 1 319
« … Vous pouvez miser là-bas, professeur Wardanaz. Mais… ça ne vous gêne pas qu’une personne directement impliquée dans l’affaire participe aux paris ? »
Le professeur Ukablock posa la question par pure curiosité.
Dekarogard était peut-être une école où, dès leur inscription, les élèves apprenaient à peser leur fierté et à la vendre au prix fort, mais Einroguard n’était-elle pas un peu différente ?
Les mages d’Einroguard avaient une fierté aussi bien forgée qu’ils avaient été affamés…
« Professeur, vous n’avez pas parié, vous ? »
« Je… si… »
Lee Han lança aussitôt un regard noir au professeur Ukablock. Son expression semblait dire : *Vous avez parié vous-même et maintenant, vous essayez d’écarter un concurrent ? Rien d’étonnant de la part d’un professeur de Dekarogard !*
Comprenant qu’il avait été mal interprété, le professeur Ukablock s’empressa de se justifier.
« Je ne vous dis pas de ne pas participer ! »
« Ah. D’accord. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire ! J’étais simplement curieux. »
« Chaque fois que le Directeur me voit, il me demande si je m’entraîne à créer mon microcosme, mais personne ne croit que c’est une question totalement innocente. »
Certaines questions avaient parfois un sens caché.
Par exemple, quand Lee Han demandait à Gainando : « Tu joues encore aux cartes de mage ? », et que Gainando prenait la question au pied de la lettre pour répondre quelque chose comme « Ouais ! », il finissait avec le dos en feu.
« C’est… ma faute. Allez vite miser. »
*Zut. Les cotes vont baisser.*
Le professeur Ukablock calcula mentalement.
Dans ce genre de paris, il fallait que beaucoup de gens misent sur le camp opposé pour que les gains soient intéressants.
Si le professeur Wardanaz rejoignait ce camp, les bénéfices du professeur Ukablock diminueraient…
« Mais, professeur, vous pensez vraiment que le grand festival se déroulera sans encombre ? Comme je suis le disciple de la professeure Garcia, je mise pour la soutenir, mais, objectivement, les chances sont minces. Même maintenant… »
« Allez-vous-en ! »
Le professeur Ukablock chassa Lee Han d’un air dégoûté.
Ce nouveau professeur de Valdrogard était son portrait craché.
Et ça le rendait encore plus irritant.
— Successeur !
« Hein ? »
Quand le Chevalier de la mort accourut, Lee Han tourna la tête, perplexe.
Ce chevalier venait-il lui aussi parier quelques pièces d’or ?
« Que se passe-t-il ? »
— Le Maître vient de rentrer à Einroguard.
« Quoi ?! »
Le professeur Ukablock fut aussi surpris que Lee Han.
« Son Excellence a-t-elle enfin perdu patience et fait exploser Einroguard ?! »
— Comment ça, faire exploser Einroguard ?
« Ah. L’Einroguard dont je parle n’est pas le vrai Einroguard, mais… la rage… Non, laissez tomber. Plus important, pourquoi est-il rentré ? »
Aussi mesquin et borné qu’il fût, le Directeur Crâne n’allait pas abandonner sa mission et rentrer simplement parce qu’il devait s’occuper de quelques élèves de Valdrogard.
Il avait forcément dû se passer quelque chose à Einroguard.
— Il semblerait qu’une créature invoquée sème le chaos sur le domaine. Les dégâts sont plus importants que prévu ; le Maître a donc dit qu’il s’en occuperait lui-même.
« Attendez. Mais nous sommes en vacances. »
Lee Han était perplexe.
À Einroguard, les incendies se déclenchaient quand bon leur semblait, les inondations survenaient et des monstres invoqués par erreur apparaissaient de temps à autre. Une bonne partie de ces accidents était due aux élèves.
Mais un accident pareil pendant les vacances ?
Le Chevalier de la mort répondit avec calme, comme si cela n’avait rien d’étonnant.
— Ça arrive plus souvent qu’on ne le croit. Il peut y avoir un problème avec les recherches laissées par les élèves, un professeur peut provoquer un accident, ou c’est peut-être tout simplement parce qu’on est à Einroguard…
« …… »
C’était une explication qu’il ne pouvait que comprendre.
*Après tout, Einroguard est bâtie sur un terrain maudit.*
Le Directeur Crâne répétait souvent : « Vous avez de la chance d’étudier la magie sur le terrain le plus béni par la magie de tout le continent ! », mais peu d’élèves étaient de son avis.
Un terrain béni par la magie, c’était aussi un endroit où les anomalies magiques survenaient fréquemment.
Où d’autre le Roi des Géants des glaces aurait-il pu apparaître en plein couloir ?
« Je pense qu’il y a de fortes chances que ce soit l’école de magie d’Enchantement. Le peu de cas que le professeur Verdus fait des règles de sécurité a dû provoquer un accident. »
— Le Maître pense qu’il s’agit d’une créature invoquée par l’école de Magie noire…
« … Le professeur Mortum ! C’est le professeur Mortum, le coupable ! Je le savais ! »
Lee Han rejeta aussitôt la faute sur son professeur.
Il était absolument impossible que Senior Diret ait commis une telle erreur. Et même si c’était le cas, il était juste que le professeur Mortum en assume la responsabilité en tant que professeur.
« J’ai peut-être entendu dire que le professeur Mortum essayait de conclure un contrat avec une entité suspecte d’un royaume de magie noire. Ce professeur est louche ! »
— J-je vois. Quoi qu’il en soit, Successeur, veuillez terminer les préparatifs à Dekarogard à la place du Maître. Il vous les a confiés.
« Après ça, je pourrai rentrer seul à la Salle de punition ? »
— ……
« Ah. Je suppose que non, à cause de mon poste de professeur à Valdrogard. »
Le Chevalier de la mort commença à s’inquiéter.
Jusqu’à présent, il ne s’était jamais fait le moindre souci sur la façon dont le Successeur s’acquittait d’une tâche…
… Mais le poste de professeur à Valdrogard était le seul qui parvenait, d’une manière ou d’une autre, à l’inquiéter.
Le chevalier lui-même avait du mal à comprendre pourquoi.
De toutes les missions confiées au Successeur, celle-ci était sans doute la plus facile. Alors pourquoi l’inquiétait-elle davantage ?
— Comme promis, j’accompagnerai le Successeur et l’aiderai dans ses tâches à Valdrogard.
« Merci beaucoup. Justement, j’avais besoin de quelqu’un pour surveiller la Salle de punition… »
*J’ai mal entendu ?*
Le professeur Ukablock pencha la tête sur le côté.
Pourquoi aurait-on besoin d’une Salle de punition pour enseigner à des élèves de Valdrogard ?
« Plus important encore, c’est un peu inquiétant que le Directeur soit déjà rentré alors que nous n’avons pas encore convaincu toutes les écoles de magie. »
— Il reste de toute façon plus de six mois, nous aurons donc largement le temps de les convaincre. Ne vous inquiétez pas trop.
« Hmm. »
Après avoir parlé, Lee Han et le professeur Ukablock échangèrent un regard.
Sentant venir quelque chose de mauvais, le professeur prit un ton ferme.
« Professeur Wardanaz. Allez vite miser votre or. »
« Je ne pense pas qu’il soit trop tard pour y réfléchir encore un peu… »
« Allez parier, et vite ! »
***
La confirmation de l’entière coopération des mages de Dekarogard et sa mise par écrit se déroulèrent sans le moindre accroc.
« Tant que le professeur Wardanaz ne fait pas de commerce ici, nous sommes prêts à répondre à toutes les demandes pendant le grand festival. »
*Vous n’y allez pas un peu fort ?*
Lee Han grommela intérieurement.
Comme un tripot qui interdisait à un client ayant remporté une grosse somme de remettre les pieds chez lui, Dekarogard avait choisi une méthode lâche plutôt que de rivaliser à la loyale.
Cela pouvait être rentable à court terme, mais, sur la durée, leur fierté de mages en pâtirait…
« Professeur Wardanaz ! »
« Dépêchez-vous de le promettre ! Un professeur ne peut pas plumer les élèves ! »
« D’accord, d’accord. Je n’ai qu’à ne pas le faire ici, c’est ça ? »
Lee Han finit par le promettre.
Pour l’instant, les préparatifs du grand festival étaient plus importants.
Le cœur chargé de regrets, de chagrin, de rancœur et de bien d’autres sentiments, Lee Han sortit et aperçut les élèves de Valdrogard qui l’attendaient.
« Ah. Étudiant Jandanni. Vous m’attendiez. »
« Oui ! Professeur. Je vous admire vraiment. Vous remplissez vos fonctions de professeur à Valdrogard tout en préparant le grand festival… »
Les deux élèves de Valdrogard regardaient Lee Han avec un respect sincère.
En plus d’assumer la lourde charge de travail d’un professeur de Valdrogard, il aidait aussi à préparer le grand festival.
Pour eux, c’était une quantité de travail inimaginable.
*… Y a-t-il vraiment la moindre tâche à Valdrogard qu’on puisse qualifier de lourde ?*
Lee Han était un peu perplexe, mais n’en laissa rien paraître.
Il avait déjà bien peu d’élèves. S’il en faisait fuir d’autres, il finirait peut-être par avoir moins de disciples que le professeur Boladi.
Avec un sourire forcé, Lee Han répondit aux compliments de ses disciples.
« Vos compliments me font très plaisir. À bien y penser, j’aimerais rencontrer les autres élèves de Valdrogard avant le début du semestre. Pourriez-vous peut-être me les présenter ? »
Lee Han avait compris quelque chose.
S’il voulait ne serait-ce qu’un peu rivaliser avec la réputation que les autres professeurs s’étaient bâtie grâce à leurs cours, il devait commencer à s’y préparer pendant les vacances.
Même s’il scellait les portes de la salle de classe, cela ne servirait à rien si beaucoup d’élèves n’y entraient pas d’abord.
*Je ne peux pas compter uniquement sur ma réputation. Les élèves de Valdrogard sont imprévisibles.*
Ils disaient pour l’instant : « Si le professeur Wardanaz donne un cours, tout le monde viendra forcément y jeter un œil au moins une fois ! », mais il ne pouvait pas s’y fier.
C’était Valdrogard, après tout.
On pouvait très bien voir une pièce intitulée Les Élèves qui soumettent le Directeur Crâne montée à l’improviste dans le cadre d’un cours de théâtre, et tous les élèves s’y précipiter.
Il devait rencontrer autant d’élèves que possible à l’avance et les recruter !
Jandanni accueillit la demande de Lee Han avec joie.
La plupart des élèves de Valdrogard appréciaient les activités mondaines. Peu de choses leur plaisaient autant que de faire les présentations et de discuter tous ensemble.
Et c’était d’autant plus vrai quand il s’agissait du nouveau professeur Wardanaz.
« Bien sûr, professeur ! Ne vous inquiétez pas ! Je voudrais d’abord vous présenter Lutelvent. Cet ami… »
« Senior, Lutelvent a intégré un programme en résidence pour observer et étudier les grands acteurs de la troupe impériale. »
« Ah. C’est vrai. Alors Arman… »
« Le senior Arman est parti participer à un festival de théâtre qui se tient dans le Nord, vous vous souvenez ? »
« Exact ! C’est vrai. »
« …… »
Ils ne pouvaient pas tout simplement rebaptiser l’École impériale de magie « École impériale de théâtre » ?
Ces mots lui montèrent jusqu’aux lèvres, mais Lee Han les ravala.
Il ne pouvait pas se permettre de faire fuir même les élèves présents.
Mais ce genre de tendance faisait partie des caractéristiques de Valdrogard.
Parfois, c’était l’équitation, parfois les voyages, parfois la navigation, parfois la littérature…
Ces tendances étaient comme des tempêtes qui emportaient avec elles tous les centres d’intérêt de l’école.
Et la tendance du moment, c’était le théâtre.
Une mode si écrasante que personne ne pouvait y échapper.
*Je ne comprends pas bien pourquoi la magie, elle, n’a jamais été à la mode.*
« Ah ! J’ai une bonne idée. »
« Si vous proposez d’aller voir une pièce, je refuse. »
« Alors le professeur Wardanaz aime aussi le théâtre ? Malheureusement, ce n’est pas ce que j’avais en tête. Plusieurs élèves plus jeunes doivent se trouver en ce moment à Isran. Ce n’est pas très loin, alors que diriez-vous d’aller les voir ? »
« Il y a une pièce à l’affiche à Isran ? »
Un peu vexé, Lee Han s’enquit d’abord de la pièce.
S’il se rendait à Isran et qu’il les trouvait là-bas, absorbés eux aussi par le théâtre…
*… Je ferai fermer les théâtres.*
« Non ! Ha ha. Les paysages d’Isran sont magnifiques, alors ils sont partis les admirer. »
« Je vois. »
Lee Han s’était lui aussi rendu à Isran pendant sa première année.
Contrairement aux élèves de Valdrogard, il n’était pas allé admirer les magnifiques paysages marins, mais pour travailler.
La ville était tout de même belle.
*À bien y penser, j’ai aussi visité Isran à l’époque des Trois Royaumes.*
C’était là qu’il avait rencontré le jeune prince.
On pouvait dire que le jeune prince était une belle personne, digne d’une belle ville.
Les élèves de Valdrogard n’étaient peut-être pas tout à fait à ce niveau, mais ils étaient eux aussi des élèves enjoués et pleins de vie, dignes d’une belle ville…
« Parce que de beaux paysages peuvent leur inspirer des prestations encore meilleures ! »
« Allons-y, tout simplement. »
***
Isran avait bien des choses dont elle pouvait s’enorgueillir.
Une porte de la ville qu’on disait faite des larmes d’une sirène, une statue d’eau dont la création remontait à l’Antiquité…
Mais, parmi toutes ces merveilles, l’endroit dont les habitants étaient le plus fiers restait le port.
Dans les régions méridionales, on ne pouvait trouver plus au nord un horizon aussi vaste, et les navires marchands serrés dans les docks suffisaient à donner de l’énergie à ceux qui les contemplaient.
Les deux élèves de Valdrogard sourirent, ravis, dès qu’ils découvrirent le paysage.
Découvrir les multiples facettes de l’Empire, voilà précisément le plaisir du voyage.
« Professeur. N’est-ce pas magnifique ? »
« Ah. Oui. C’est vraiment magnifique. Où sont les élèves ? Ils ne sont pas entrés dans un théâtre, au moins ? »
— Les mages ont été capturés par la flotte de corsaires amarrée ici ? Vraiment ?
— Je vous assure ! Paraît qu’ils sont montés à bord des navires sans la moindre crainte pour les espionner.
« Ha ha ha ! Quels idiots ! Professeur, vous avez entendu ? Il paraît qu’il y a des mages vraiment stupides dans le coin ! »
« …… »
Lee Han ne répondit pas.
Pour une raison ou une autre, il avait un très mauvais pressentiment.